Le Mandat britannique (19201948)

Jean Paul Chagnollaud, jeudi 17 février 2005

La période 1920-​​1948 est extrê­mement foi­son­nante et il fau­drait des heures pour en appro­fondir l’étude. Pour tenter de pré­senter une brève syn­thèse, j’ai choisi un plan chro­no­lo­gique en déga­geant quelques éléments importants.

Trois points sont à retenir. D’abord les condi­tions his­to­riques qui ont conduit à ce mandat bri­tan­nique en Palestine. Ensuite, les vingt ou vingt-​​cinq ans de mandat. Enfin, natu­rel­lement, les condi­tions de l’achèvement du mandat qui conduiront au partage de 1947.

Les condi­tions his­to­riques qui ont conduit au mandat
Les trac­ta­tions pendant la guerre contre l’Empire ottoman
La conférence de Paris en 1919

Les prin­ci­pales étapes du mandat en Palestine
1922
1929
1936

La fin du mandat
L’impasse de l’après-guerre
Un partage est imposé par les Nations unies
Ce partage se fera par les armes

Débat

Documents

Les condi­tions his­to­riques qui ont conduit au mandat britannique

Il faut dis­tinguer deux temps. D’abord les trac­ta­tions des Alliés pendant la Pre­mière Guerre mon­diale : les Français et les Bri­tan­niques pen­saient que l’Empire ottoman allait se dis­loquer avec la défaite. Puis, deuxième temps, la confé­rence de la paix en 1919 à Paris. On ne dira jamais assez à quel point cette confé­rence a préparé les guerres futures en Europe et au Proche-​​Orient.

Premier temps : les trac­ta­tions pendant la guerre contre l’Empire ottoman

Les Français et les Bri­tan­niques ont tenté de se placer pour l’avenir. Si l’on évoquait le Liban et la Syrie, la France serait en cause. S’agissant de la Palestine, ce sont les Bri­tan­niques qui prennent les déci­sions et qui portent des res­pon­sa­bi­lités écra­santes. Ils ont discuté avec les Arabes et ont passé un accord avec eux ; ils ont discuté aussi avec les Français et le mou­vement sio­niste. Ils ont donc négocié avec tous les acteurs et ont fait des pro­messes aux uns et aux autres, tout à fait contradictoires.

En 1915, la Grande-​​Bretagne a mené une négo­ciation avec le leader arabe de La Mecque, Hussein : c’est la cor­res­pon­dance Mac Mahon-​​Hussein qui conduit les Bri­tan­niques à pro­mettre, malgré cer­taines ambi­guïtés, la création d’un État arabe au len­demain de la guerre. Les Bri­tan­niques veulent en effet que les Arabes se révoltent contre l’Empire ottoman et deviennent ainsi leurs alliés.

Or les ter­ri­toires reven­diqués par le chérif Hussein repré­sen­taient fina­lement l’ensemble du monde arabe, excepté l’Égypte, de la Turquie à Aden, sur le Golfe Per­sique et à la Mer rouge ; donc l’ensemble de la péninsule avec les pays devenus aujourd’hui l’Irak, le Liban, la Syrie, la Trans­jor­danie, la Palestine et l’Arabie Saoudite.

Mais quelques jours après la fin de la cor­res­pon­dance Hussein-​​Mac Mahon, les Bri­tan­niques vont dis­cuter avec la France du partage des influences au Proche-​​Orient. Voyez la carte des accords Sykes-​​Picot qui sont tout à fait essen­tiels. Ces négo­cia­tions ont com­mencé en 1915 avec l’idée d’un partage de la région. Sur la carte, on voit bien que le Nord est sous l’influence ou le contrôle de la France tandis que le Sud est sous l’influence ou le contrôle bri­tan­nique. Avec les accords Sykes-​​Picot, on s’aperçoit que la pré­oc­cu­pation fon­da­mentale des Bri­tan­niques était de pouvoir passer du Golfe arabo-​​persique à la Médi­ter­ranée. Sur la carte, apparaît la pro­fondeur stra­té­gique de la zone bri­tan­nique qui per­mettait de contrôler la région mais surtout, et c’est vraiment essentiel, la route des Indes. Au Sud, le port de Bas­sorah avait une impor­tance stratégique.

Dans ce partage, la France obtenait ce qu’on appellera plus tard la Syrie et le Liban ainsi que Mossoul, c’està-dire la zone qui est aujourd’hui le nord de l’Irak et une partie de la Turquie.

Quant à la Palestine, la carte indique quelle doit être placée sous contrôle inter­na­tional. Les Bri­tan­niques qui ont déjà Bas­sorah ont aussi besoin d’un port sur la Médi­ter­ranée : ce sera Haïfa. C’est la seule concession qui leur est faite à ce moment en ce qui concerne la Palestine.

Mais assez rapi­dement Londres cherche à remettre en question ce partage. En décembre 1918 se déroula une dis­cussion entre Cle­menceau et Lloyd George ; nous n’en avons aucun procès-​​verbal mais sim­plement des échos. Lors de cette dis­cussion qui eut lieu à Londres, Lloyd George demanda à Cle­menceau Mossoul et la Palestine. L’affaire se régla très vite : Mossoul passe sous mandat bri­tan­nique et est intégré au mandat irakien et la Palestine qui devait être sous contrôle inter­na­tional passe sous contrôle britannique.

Entre-​​temps, il y a eu l’autre pro­messe, à la fois fon­da­mentale et sans doute fon­da­trice des mal­heurs de cette région, la décla­ration Balfour. Le 2 novembre 1917, Lord Balfour affirme au mou­vement sio­niste qui existe depuis une ving­taine d’années que le gou­ver­nement de sa Majesté envisage favo­ra­blement l’établissement d’un foyer national pour le peuple juif ; quelques lignes plus loin, il est dit qu’on ne portera atteinte ni aux droits civils ni aux droits reli­gieux des col­lec­ti­vités non juives existant en Palestine. Le texte parle de droits civils et reli­gieux mais n’évoque pas de droits politiques.

Il y aura ensuite des négo­cia­tions avec la France qui voulait que, dans le mandat, les droits poli­tiques soient insérés. Un pro­blème séman­tique s’est posé puisque « civil rights » peut se tra­duire par droits poli­tiques ; mais, en défi­nitive, le terme droits poli­tiques n’a jamais été repris.

De ce premier point, retenons que les Bri­tan­niques ont fait des pro­messes contra­dic­toires. Aux Arabes, ils pro­mettent tout ; aux Français un partage de la région ; et au mou­vement sio­niste, un foyer national juif en Palestine alors qu’à ce moment, il y a 10 ou 12 % de Juifs en Palestine ; cer­tains sont là depuis très long­temps mais la plupart se sont ins­tallés dans les pre­mières colonies qui datent de 1882.

Deuxième temps : la conférence de Paris en 1919

À cette confé­rence, ce sont les Français avec Cle­menceau et les Bri­tan­niques avec Llyod George qui ont le plus de poids. Les Ita­liens se retirent du jeu assez vite ; les Amé­ri­cains sont pré­sents avec le pré­sident Wilson, ce qui va sus­citer beaucoup d’espérance parmi les peuples de la région, notamment chez les Armé­niens, les Kurdes et les Arabes.

La confé­rence de paix reçut de nom­breuses délé­ga­tions (arabe, sio­niste, armé­nienne, kurde…) qui viennent exposer leurs reven­di­ca­tions. Les Arabes réclament l’indépendance mais il y a des reven­di­ca­tions plus spé­ci­fiques. Par exemple, les Libanais veulent un grand Liban.

Le projet sio­niste est pré­senté par Weizmann, l’homme qui a obtenu la décla­ration Balfour. La carte précise la reven­di­cation sio­niste : elle concerne toute une partie de la Palestine jusqu’à la ligne de chemin de fer qui va vers le Hedjaz, c’est-à-dire vers l’Arabie et inclut au nord les sources aqui­fères et toutes les réserves d’eau de ce qui sera le Liban. Le contrôle des fleuves impor­tants, en par­ti­culier du Litani, est une reven­di­cation majeure des sio­nistes. On voit bien se des­siner les pro­blèmes qui se poseront plus tard, l’occupation du Sud-​​ Liban et celle du Golan pour contrôler toute cette zone au nord de la Galilée.

Ces reven­di­ca­tions sont donc contra­dic­toires et l’on tranche à San Remo, en avril 1920, en faveur des puis­sants. Le Proche-​​Orient sera lié aux intérêts des Bri­tan­niques et des Français. Pour l’essentiel, on appli­quera les prin­cipes qui ont été arrêtés par les accords Sykes-​​Picot, avec les modi­fi­ca­tions que j’ai indi­quées. La Société des Nations (SDN) va donner des mandats aux Français et aux Bri­tan­niques. La France obtient un mandat sur la Syrie et un autre sur le Liban. C’est elle qui décide de la fron­tière et bâtit un grand Liban. Par contre, au nord, la France est per­dante parce que Mus­tapha Kemal Ataturk refoule l’armée fran­çaise qui occupait la Cilicie. Les Français doivent se replier en Syrie et au Liban.

Les Bri­tan­niques obtiennent un mandat sur la Méso­po­tamie qui va devenir l’Irak et un autre sur la Palestine puisque la France, en décembre 1918, l’a accepté. Il reste une zone entre la Palestine et l’Irak que les Bri­tan­niques érigent en ter­ri­toire à part : ce sera la Trans­jor­danie qui va du Jourdain jusqu’à la fron­tière de ce qui va devenir l’Irak.

Si l’on met de côté l’Arabie Saoudite et les Émirats du Golfe, on constate que partout le principe du mandat a triomphé. Tout est imposé par les Bri­tan­niques et les Français et partout, sauf au Liban où les Maro­nites ont eu gain de cause, il y a des révoltes : en Syrie, en Irak, en Trans­jor­danie. En Irak, par exemple, en 1920, éclate une révolte extrê­mement impor­tante que les Bri­tan­niques brisent par les armes. Même chose en Syrie avec les Français. Pourtant, l’objectif est bien, en dix ou quinze ans, d’aboutir par étapes à l’indépendance. Les Bri­tan­niques pro­gressent d’ailleurs dans cette direction plus vite que les Français. En Trans­jor­danie, par exemple, dès 1923, on voit appa­raître un État sous tutelle bri­tan­nique ; en 1932, l’Irak est indé­pendant mais sous la même tutelle.

Par contre, pour la Palestine, la confé­rence de San Remo a repris, pra­ti­quement mot à mot, la pro­messe Balfour pour l’insérer dans un document inter­na­tional ; et dans la charte du mandat que la SDN établit pour la Palestine, on retrouve encore la décla­ration Balfour.

En 1922, lorsque le mandat com­mence, nous avons une situation tout à fait dif­fé­rente des autres pays. En Palestine, il y a une popu­lation arabe, majo­ri­tai­rement musulmane, avec une minorité chré­tienne, qui vou­drait avoir l’indépendance comme les autres ; mais il y a la réalité de ce foyer national juif qui repré­sente à peu près 12 ou 13 % de la popu­lation avec une décla­ration Balfour désormais enté­rinée par ce qu’on pourrait appeler la com­mu­nauté internationale.

Je résume en deux mots : d’abord, des pro­messes contra­dic­toires pendant la guerre ; ensuite, une confé­rence qui décide du destin des peuples et deux États qui ont décidé des fron­tières : la France et la Grande-​​Bretagne.

Les principales étapes du mandat en Palestine

On peut retrouver ces étapes en trois dates : 1922, 1929, 1936. Et un fil rouge : d’un côté, le nombre et de l’autre la terre. Trois dates avec le nombre et la terre. Il suffit alors d’articuler les dif­fé­rentes confi­gu­ra­tions de cet ensemble.

1922 : le mou­vement sio­niste s’intègre dans la structure même du mandat. Dès cette époque, le mou­vement sio­niste vise la création d’un État juif en Palestine ; cet État étant appré­hendé de dif­fé­rentes manières selon les cou­rants. Le projet est donc bien là alors que la base démo­gra­phique n’existe pas encore.

Du côté arabe, les choses sont plus com­plexes. Il y avait des reven­di­ca­tions natio­na­listes de la part d’une élite mais je ne crois pas qu’on puisse parler d’un natio­na­lisme pales­tinien comme aujourd’hui.

La société pales­ti­nienne était très seg­mentée, orga­nisée en clans avec des divi­sions internes très impor­tantes, avec notamment les deux grandes familles, les Nasha­shibi et les Husseini.

La reven­di­cation arabe était com­plexe. Fayçal, le leader de l’époque, qui est le fils d’Hussein de La Mecque et qui avait par­ticipé à la confé­rence de Paris, avait des reven­di­ca­tions très pré­cises : il voyait la Palestine comme une partie du royaume arabe et donc en fait une partie de la Syrie. En 1922, si l’idée d’un État pales­tinien n’apparaît pas, il y a, dès cette époque, des congrès pales­ti­niens. Une élite pales­ti­nienne aspire à l’indépendance de la Palestine d’autant plus que les régions envi­ron­nantes se struc­turent autour d’un État, sur un ter­ri­toire déterminé.

Par contre, les Arabes de Palestine ont refusé l’immigration juive car ils la per­çoivent comme un danger alors qu’ils sont chez eux, sur leurs terres. C’est bien pourquoi je disais que le fil rouge est à la fois le nombre et la terre. En 1922, il n’y a pas encore beaucoup de juifs ni de terres achetées. Pourtant, dès cette époque, les Arabes de Palestine refusent l’immigration et l’acquisition de terres.

1929 : l’immigration juive a com­mencé mais de manière limitée. Les condi­tions de vie en Palestine sont d’ailleurs assez dif­fi­ciles et cer­tains repartent.

Les chiffres qui appa­raissent dans le tableau (cf. page sui­vante) montrent que cette immi­gration est peu impor­tante au début.

On est parti de 12 % de popu­lation juive et l’on est main­tenant à 15 %. Mais la crainte est là. Il y a déjà eu des heurts en 1920-​​22 mais c’est en 1929 que le premier affron­tement vraiment très grave a lieu. Il se produit à Jéru­salem, devant le Mur des Lamen­ta­tions. Il y a tou­jours eu des que­relles à propos du Mur mais là elles prennent un tour dra­ma­tique. Des heurts dra­ma­tiques ont lieu aussi à Hébron : des Juifs sont assas­sinés par des Arabes de la ville, en même temps que d’autres pro­tègent les Juifs (les Pales­ti­niens ne manquent pas de le rap­peler aujourd’hui à Hébron). Cette affaire est extrê­mement impor­tante. Les colons qui, aujourd’hui, habitent Hébron disent qu’ils réoc­cupent les maisons que les Juifs avaient en 1929.

La situation est donc déjà très tendue en 1929 et les Bri­tan­niques, qui avaient ouvert la voie à l’immigration juive, mettent en place une poli­tique beaucoup plus res­trictive aussi bien sur l’immigration que sur l’achat des terres.

L’achat des terres est d’ailleurs organisé par le mou­vement sio­niste car, dans l’esprit des sio­nistes, c’est ce qui doit servir de base écono­mique et poli­tique à l’État juif de Palestine. De grands pro­prié­taires arabes vendent leurs terres et une base fon­cière com­mence à être fondée pour le mou­vement sio­niste qui accueille de nou­veaux immigrants.

La situation est très tendue mais, durant les années 1929-​​1930, l’immigration reste limitée. Tout va changer avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir et, à partir de 1933, l’immigration prend beaucoup d’ampleur. Retenons deux chiffres. Pour la période 1924-​​1931, le total est de 82 000 immi­grants, en comptant ceux qui sont repartis. Pour la période 1932-​​1938, donc pour six années seulement, on en a 217 000 qui viennent prin­ci­pa­lement de Pologne et d’Allemagne alors que les autres venaient d’un peu partout, d’Union sovié­tique, des Balkans, du Proche-​​Orient. De plus, il faut sou­ligner que cette immi­gration venue d’Allemagne et de Pologne est com­posée de cadres tech­niques, d’industriels, de pro­fes­sions libé­rales, donc de gens qui ont des capa­cités intel­lec­tuelles et tech­no­lo­giques. La situation se dété­riore alors de plus en plus jusqu’à la véri­table confron­tation vio­lente qui com­mence en 1936.

1936 : la révolte arabe. C’est une révolte contre l’occupation bri­tan­nique et contre le mou­vement sio­niste. Il y a des heurts très durs. La répression bri­tan­nique ne recule devant rien. D’une cer­taine manière, on pourrait dire qu’Ariel Sharon n’a rien inventé. Le couvre-​​feu, les assas­sinats ciblés ont été pra­tiqués par les Bri­tan­niques. Une partie de l’élite poli­tique pales­ti­nienne a disparu avec la répression.

L’année 1936 est aussi un moment important pour la conscience nationale pales­ti­nienne : la révolte a eu une fonction fon­da­trice. On assiste d’abord à des révoltes locales, un peu isolées les unes des autres ; puis une coor­di­nation nationale apparaît et c’est cer­tai­nement le fruit d’une prise de conscience plus large. On ne se bat plus pour telle ou telle région de Palestine mais on se bat pour un pays. C’est l’idée de tribu pales­ti­nienne, au sens noble de nation, qui émerge d’une société féodale seg­mentée. Mais, en même temps, l’année 1936 est un échec terrible.

Devant cette situation, les Bri­tan­niques créent une com­mission d’enquête dirigée par Lord Peel. Dans un Livre blanc, la com­mission constate que les points de vue sont incon­ci­liables et qu’il n’y a d’autre solution qu’un partage. Le plan prévoit de découper la Palestine : l’État juif serait situé au nord et sur la côte ; l’État pales­tinien serait dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Cis­jor­danie et au sud avec Gaza, avec une série de cor­ridors pour relier entre eux les dif­fé­rents ter­ri­toires. Ce partage est conçu en fonction de la répar­tition des popu­la­tions mais dans l’État juif, il y aurait eu deux cent mille Arabes et, dans l’État arabe, mille deux cent cin­quante Juifs. Le rapport Peel estime qu’il fau­drait par­venir à une homo­gé­néité et, par consé­quent, évoque des échanges de popu­la­tions. Mais, compte tenu du fait qu’il y a d’un côté deux cent mille per­sonnes et de l’autre mille deux cent cin­quante, il est bien clair que cet échange res­semble bien plus, en fait, à un transfert de popu­lation arabe. De sur­croît, le rapport Peel pré­voyait que l’État arabe de Palestine serait ensuite fusionné avec la Trans­jor­danie pour former un seul État.

Le gou­ver­nement bri­tan­nique approuva les conclu­sions du rapport dans ses prin­cipes mais non dans ses moda­lités pra­tiques ; en par­ti­culier, il n’approuvait pas l’idée de transfert parce qu’évidemment, elle ne pouvait que sus­citer de vio­lentes réac­tions du côté arabe.

Chez les Arabes d’ailleurs, le plan Peel pro­voqua un véri­table choc. Toutes leurs craintes se trou­vaient d’un seul coup concré­tisées : un document officiel de la puis­sance man­da­taire démon­trait qu’il s’agissait bien de les dépos­séder d’une partie de leur pays. Le projet d’un État juif contre lequel ils s’étaient battus se pré­cisait et des trans­ferts de popu­lation étaient même envi­sagés. Le plan Peel fut donc tota­lement rejeté. Le monde arabe refusa aussi ce plan, sauf le prince Abdallah, l’émir de Trans­jor­danie, qui ne pouvait être que satisfait puisqu’il avait l’intention de s’emparer de la Palestine. Abdallah réussira d’ailleurs à mettre la main sur une partie de la Palestine après la guerre de 1948 (rap­pelons que le prince Abdallah des années trente est l’arrière grand père de l’actuel roi Abdallah de Jordanie).

De leur côté, les sio­nistes étaient très mécon­tents de ce plan qui ne cor­res­pondait pas à leur ambition. Il faut com­parer sur la carte ce que le plan Peel leur donnait avec le projet sio­niste et ses 50 000 km2. Mais les leaders sio­nistes, Weizmann et Ben Gourion, esti­mèrent cependant que ce plan pré­sentait un intérêt majeur : pour la pre­mière fois, la puis­sance man­da­taire affirmait clai­rement qu’il fallait un État juif en Palestine.

Au congrès sio­niste de 1937 qui se tint en Suisse, à Zurich, la réso­lution adoptée affirme, comme principe, que le projet de partage de la com­mission Peel est inac­cep­table mais le Congrès donne à l’exécutif les pleins pou­voirs « pour engager des négo­cia­tions en vue d’établir les condi­tions pré­cises du gou­ver­nement bri­tan­nique au sujet de l’établissement proposé d’un État juif ». Après le refus de principe, une ouverture est donc faite pour dis­cuter. C’est une attitude que les sio­nistes auront souvent dans les moments décisifs : tenter de saisir ce qu’on leur offre tout en affirmant leur désaccord parce que c’est insuffisant.

Compte tenu de la situation sur le terrain, les Bri­tan­niques n’ont pas donné suite à ce plan de partage. En 1939, le gou­ver­nement publia un autre Livre blanc qui, cette fois, penche du côté arabe. Le gou­ver­nement décidait de limiter l’immigration juive pour les cinq années à venir à dix mille par an, avec de très strictes res­tric­tions sur la vente des terres. Comme un quota sup­plé­men­taire de vingt-​​cinq mille était prévu, cela fait soixante-​​quinze mille immi­grants pour les cinq ans à venir.

Ainsi les Bri­tan­niques recon­nais­saient la nécessité de limiter le nombre des immi­grants juifs et les terres dont ils s’emparent. Tou­jours ce fil rouge : le nombre et la terre. Mais en 1939, le rapport des forces démo­gra­phiques a beaucoup changé : il y a en Palestine un tiers de Juifs pour deux tiers d’Arabes.

La fin du mandat

Pour aller à l’essentiel, dégageons trois idées :

1) sur le terrain, c’est l’impasse ;

2) un partage est imposé par les Nations unies ;

3) en définitive, ce partage se fera par les armes.

L’impasse de l’après-guerre

Au moment où le monde décou­vrait le génocide du peuple juif et où de nom­breux res­capés des camps de la mort vou­laient venir en Palestine, les Bri­tan­niques conti­nuaient, par principe, de limiter l’immigration juive. Notons, d’ailleurs, que cer­tains vou­laient aller aux États-​​ Unis et que ceux-​​ci, à cette époque, avaient une poli­tique migra­toire très res­trictive, limitée par des quotas. Il y avait donc des dizaines et des dizaines de mil­liers de réfugiés juifs qui vou­laient venir en Palestine. La situation était dra­ma­tique avec un véri­table ter­ro­risme juif contre les Bri­tan­niques. On connaît l’histoire de ce bateau, L’Exodus, au cours de l’été 1947 qui ne peut débarquer les res­capés des camps de la mort. Dans cette affaire, les Bri­tan­niques perdent leur âme. Ils subissent alors une défaite morale et politique.

En février 1947, ils décident de porter la question pales­ti­nienne devant les Nations unies. Ils avaient reçu un mandat de la SDN et l’ONU en est l’héritière. Saisie de ce dossier, l’ONU désigne une com­mission spé­ciale, l’Unscop (United Nations Special Com­mittee on Palestine) com­posée de délégués de onze États. Elle part en Palestine en juin 1947, au moment de la tra­gédie de L’Exodus et essaie de ren­contrer les dif­fé­rents acteurs. Mais le Haut Comité arabe refuse de la ren­contrer parce que, dit-​​il, les droits naturels des Arabes de Palestine sont évidents : il n’y a pas besoin d’une enquête pour savoir que la Palestine est arabe sur tout le territoire.

Par contre, l’Agence juive a ren­contré l’Unscop et beaucoup discuté avec elle. Un des personnages-​​clés est alors Abba Eban qui deviendra plus tard ministre israélien des Affaires étran­gères. L’Unscop propose deux solu­tions. La pre­mière serait une fédé­ration avec un État arabe et un État juif ; l’idée était donc qu’il faut, malgré l’opposition des deux com­mu­nautés, main­tenir l’unité du pays par un État fédéral. L’autre solution - qui est la thèse domi­nante - est un partage avec un État arabe et un État juif et une union écono­mique pour conserver une unité minimale, indis­pen­sable sur un si petit territoire.

Un partage est imposé par les Nations unies

En sep­tembre 1947, l’Unscop rend son rapport. L’Assemblée générale de l’ONU en discute et, fina­lement, le 29 novembre 1947, adopte un plan de partage dans lequel deux États sont prévus, avec un corpus sepa­ratum pour Jéru­salem et Beth­léhem, c’est-à-dire les Lieux saints qui auraient une admi­nis­tration inter­na­tionale. Ce plan de partage a été voté par l’Assemblée générale. Les États-​​Unis, la France ainsi que l’Union sovié­tique ont voté pour. Le rôle de l’Union sovié­tique en faveur de la création d’un État juif a été tout à fait essentiel. Les États arabes et quelques États comme la Grèce et la Turquie ont voté contre. Le Royaume-​​Uni s’est abstenu.

Le plan de partage pré­voyait de donner à l’État arabe, la partie nord, la Galilée, avec la ville chré­tienne arabe de Nazareth et, au sud, une bande qui est Gaza avec un pro­lon­gement important dans le Néguev. L’État arabe prévu était en trois mor­ceaux reliés entre eux. L’État juif obtenait le lit­toral où il y a de nom­breuses colonies et toute la partie qui longe la Syrie, au nord du lac de Tibériade.

Tandis que les Arabes refusent ce plan de partage, les sio­nistes ont une position beaucoup plus nuancée ; ils ont obtenu, pour la seconde fois, que l’idée d’un État juif en Palestine soit entérinée.

Ce partage se fera par les armes

La pro­cla­mation de l’État d’Israël, le 14 mai 1948, va s’inscrire dans la pre­mière guerre israélo-​​arabe. Au terme de cette guerre, en 1949, aux armis­tices de Rhodes, les lignes de démar­cation sont très au-​​delà de ce qui avait été prévu pour l’État juif.

Toute la partie nord, et en par­ti­culier la Galilée, a été absorbée par l’État juif. Le deuxième point concerne Jéru­salem. Ben Gourion n’avait pas l’intention d’accepter le statut inter­na­tional de cette ville et l’armée israé­lienne, la Haganah, s’est battue pour arriver à Jéru­salem. L’armée israé­lienne s’est arrêtée devant les murs de la Vieille Ville et la fron­tière de 1949 passe juste au pied de la muraille. La Vieille Ville restera aux Jor­da­niens jusqu’en 1967.

Enfin, le troi­sième point qui mérite d’être signalé concerne Gaza. Dans le plan de partage, ce ter­ri­toire avait une relative pro­fondeur. La guerre a réduit cette zone à une petite bande de terre qui fait dix kilo­mètres de large sur qua­rante kilo­mètres de long, c’est-à-dire un peu moins de 400 km2. On a donc la confi­gu­ration qui nous est fami­lière aujourd’hui avec Gaza et la Cis­jor­danie. Sans oublier qu’en 1950, la Trans­jor­danie annexe le ter­ri­toire qu’elle contrôlait sur le plan mili­taire et devient la Jordanie.

 Débat

Bernard Ravenel  : Merci pour cette pré­his­toire de l’État d’Israël et du mou­vement national pales­tinien. Pour lancer le débat, je poserai une question : lorsque Cle­menceau, en 1918, lâche Mossoul et la Palestine, n’a-t-il rien demandé en échange ? Les Français feraient-​​ils des cadeaux aux Britanniques ?

Jean-​​Paul Cha­gnollaud  : Cette ren­contre entre Cle­menceau et Lloyd George est en effet éton­nante et m’a tou­jours intriguée. Disons d’abord que Cle­menceau ne s’insère pas dans la tra­dition colo­ni­sa­trice et, plus fon­da­men­ta­lement, Cle­menceau est obsédé par l’Allemagne. Il voulait obtenir un certain nombre de garanties sur le Rhin, face à l’Allemagne. Un autre argument, souvent évoqué, est que Cle­menceau était surtout sou­cieux des res­sources éner­gé­tiques. Il avait besoin du charbon de la Sarre et il voulait du pétrole. Quand il lâche Mossoul, il obtient une partie des revenus pétro­liers de cette région. Dans la négo­ciation, Cle­menceau s’est plus inté­ressé aux avan­tages pétro­liers de Mossoul qu’à la Palestine. Rap­pelons que nous n’avons pas de décryptage officiel ni de procès-​​verbal de l’entretien. Nous n’avons que le compte-​​rendu d’un col­la­bo­rateur de Llyod George qui nous dit que ce dernier a demandé Mossoul à Cle­menceau qui a accepté. Même chose pour la Palestine. On reste scep­tique mais nous n’avons que ce document d’un col­la­bo­rateur qui, de sur­croît, n’était pas présent : c’est Lloyd George qui lui a rap­porté comment l’entretien s’était déroulé. Le résultat est là : Cle­menceau n’a jamais remis en question la parole qu’il avait donnée.

Bernard Ravenel  : Si je me sou­viens bien, la com­pagnie qui exploitait le pétrole de Mossoul était alle­mande à l’époque ottomane. Elle est devenue ensuite, sous la domi­nation anglaise, l’Irak Petroleum Company. Cle­menceau qui n’avait pas oublié que le pétrole avait manqué pour les taxis de la Marne demandait 22,5 % des parts et il a obtenu le pétrole.

Jean-​​Paul Cha­gnollaud : Il est fas­cinant de penser que le destin de deux régions bascule ainsi au terme d’une dis­cussion entre deux hommes d’État.

Un par­ti­cipant : Pourriez-​​vous revenir sur les cou­rants qui for­maient le mou­vement sio­niste dans l’entre-deux-guerres ? Quelle était son influence et sa poli­tique face à la montée du nazisme ?

Jean-​​Paul Cha­gnollaud  : Je répondrai briè­vement puisqu’il y aura plus tard une confé­rence sur ce sujet. Disons que, durant cette période, il y a deux grands cou­rants. Celui qui est dirigé par des hommes comme Weizmann et Ben Gourion qui sont à la fois déter­minés et très prag­ma­tiques. Leur réaction, en 1937, face au rapport Peel est par­ti­cu­liè­rement révé­la­trice. Dès ce moment, ils estiment qu’ils sont en mesure d’obtenir des éléments sub­stan­tiels pour un État juif. Je suis frappé par leur prag­ma­tisme et leur capacité très moderne de penser la création d’un État-​​nation.

L’autre branche du mou­vement sio­niste, disons la droite, est incarnée par Jabo­tinsky. Au fond, c’est l’ancêtre du Likoud, les racines de Sharon et de Neta­nyahu. La conti­nuité idéo­lo­gique est évidente. Jabo­tinsky est tou­jours sur des posi­tions maxi­ma­listes. Au congrès de Zurich, par exemple, en 1937, il veut exiger l’intégralité de la Palestine et, dès ce moment, il est ouver­tement favo­rable à un transfert des popu­la­tions pales­ti­niennes et peut s’appuyer sur le rapport Peel qui l’envisageait.

J’ajoute que le mou­vement sio­niste dispose d’une structure des­tinée à l’achat des terres en Palestine : la terre devenue juive est inalié­nable et, sauf exception, doit être tra­vaillée uni­quement par des ouvriers juifs. L’organisation était très efficace et avait réussi à s’intégrer dans le système même du mandat. La construction s’opère métho­di­quement par la terre. À la même époque, les lin­guistes tra­vaillent sur l’hébreu qui n’était pra­ti­quement plus parlé pour donner une langue à ce nouvel État. J’ai le sen­timent que les diri­geants sio­nistes tra­vaillent alors métho­di­quement à la consti­tution de tous les éléments néces­saires à un État-​​nation moderne.

Cela me fait penser à ce qu’avait écrit Herzl, dans son journal, au len­demain du congrès de Bâle, en 1897 : « Aujourd’hui, j’ai fondé l’État juif. Si je le disais publi­quement, on me rirait au nez, mais dans cinq ans peut-​​être et dans cin­quante ans, sûrement, on com­prendra. » Or, les cin­quante ans conduisent exac­tement à 1947 ! Ces hommes, que ce soit Herzl, Weizmann ou Ben Gourion, ont une vision poli­tique indé­pen­dante des vicis­si­tudes de l’histoire. Ce n’est pas le cas du côté arabo-​​palestinien.

Encore un dernier mot concernant le mou­vement sio­niste. En 1919, le pré­sident Wilson a voulu envoyer une com­mission au Proche-​​Orient pour connaître les sen­ti­ments des peuples avant de décider de leur destin. Cette com­mission porte le nom des deux hommes qui l’ont conduite, King-​​Crane. Elle a rendu un rapport qui n’a eu aucun effet sur les événe­ments et qui, d’ailleurs, n’a été rendu publique que bien plus tard. Or, dans ce rapport, il y a quelques lignes, plutôt favo­rable à la cause sio­niste, mais qui concluent que l’entreprise va conduire à la dépos­session des Arabes de Palestine. Dès 1919, les choses sont donc claires.

Un par­ti­cipant  : Pouvez-​​vous revenir sur les « droits poli­tiques » des Pales­ti­niens qui n’ont pas été reconnus dans la Charte qui donne mandat aux Bri­tan­niques sur la Palestine ?

Jean-​​Paul Cha­gnollaud  : Je me sou­viens que, dans une dis­cussion entre Bri­tan­niques et Français qui eut lieu un peu avant la confé­rence de San Remo en avril 1920, Mil­lerand voulait que, dans le texte issu de la confé­rence, figure la mention des droits poli­tiques. Or les Bri­tan­niques, en usant de tous les argu­ments pos­sibles, y compris l’argument séman­tique, ont refusé. Le débat a repris à la confé­rence : les Bri­tan­niques fai­saient sem­blant d’être d’accord mais en sou­li­gnant que, dans le terme de « civil rights », les droits poli­tiques étaient inclus. En réalité, ces droits poli­tiques n’ont pas été reconnus.

Remar­quons aussi que la position arabe a été de refuser d’entrer dans le jeu du mandat parce que, dans la structure même du mandat, l’Agence juive avait des pouvoirs.

Entre 1922 et 1947, la position arabe a tou­jours été qu’il n’y avait pas à dis­cuter puisque la Palestine est une terre arabe et que l’État doit être arabe. Les leaders pales­ti­niens n’ont donc pas perçu le rapport des forces. Je pense - mais on peut le dis­cuter - qu’ils n’ont pas su jouer le jeu qui leur aurait permis de s’intégrer dans le mandat et d’y affirmer, jus­tement, leurs droits poli­tiques. Leur poli­tique a été celle du tout ou rien ; poli­tique fra­gi­lisée, de sur­croît, par la division entre les deux clans pales­ti­niens : le clan Hus­seini et celui des Nasha­shibi, ce dernier étant plus proche des Bri­tan­niques. Ceux-​​ci ont donc pu jouer de ces contra­dic­tions. Hajj Amin al-​​ Hus­seini était le leader du Haut Comité arabe. Menacé par les Bri­tan­niques, il s’est enfermé, en 1936, sur l’Esplanade des Mos­quées ; encerclé, il par­vient à s’enfuir et se réfugie dans le mandat français.

Cette poli­tique arabe avait sa logique : il s’agissait de dire que la Palestine voulait un État comme en Trans­jor­danie, au Liban, en Syrie et en Irak ; mais l’inconvénient était de ne rien accepter. Les sio­nistes avaient une poli­tique plus habile, ren­forcée par une immi­gration très impor­tante à partir de 1933.

Je crois aussi que la question des « droits poli­tiques » a été mal com­prise. Que signifient-​​ils pour la société pales­ti­nienne des années vingt et trente ? La société pales­ti­nienne de 1920 est féodale, très lar­gement anal­phabète. Les notions de droits poli­tiques, de fonc­tion­nement démo­cra­tique, sont très éloi­gnées de la réalité socio­lo­gique concrète. Ces concepts sont étroi­tement liés à la construction d’un État moderne. Pour les immi­grants juifs qui sont surtout des cadres, ils ont, par contre, une signi­fi­cation évidente.

Ce que j’ai dit de la Palestine est aussi vrai pour la Trans­jor­danie ou l’Irak. Par exemple, en 1920, en Irak, les Bri­tan­niques ont organisé un réfé­rendum sur le mandat bri­tan­nique. Les chefs des tribus ont fait voter les clans. Dans une structure tribale, où la popu­lation est anal­phabète, le réfé­rendum n’a pas de sens.

J’ai le sen­timent que, dans la gestion de ce drame, les diri­geants pales­ti­niens ont perdu un certain nombre d’occasions. Mais, au len­demain de la Pre­mière Guerre mon­diale, d’autres aussi ont connu l’échec : par exemple, les Kurdes, pour des raisons assez proches, mais aussi, pour des raisons plus com­plexes, les Armé­niens qui, à demi para­lysés par leurs contra­dic­tions, furent écrasés d’un côté par les Sovié­tiques et, de l’autre, par les Turcs.

Prenons un autre exemple, celui des Turcs. Les accords Sykes-​​Picot avaient prévu le dépeçage de la Turquie puisque la Cilicie devait être sous influence fran­çaise et que toute une partie du ter­ri­toire allait être confiée aux Armé­niens car le pré­sident Wilson avait arbitré en faveur des Armé­niens. Mais cela ne s’est pas réalisé, pourquoi ? Parce que le natio­na­lisme turc a une tra­dition étatique héritée de l’Empire ottoman. Ils ont organisé une résis­tance nationale qui a balayé les pré­ten­tions armé­niennes, l’arbitrage wil­sonien et l’armée fran­çaise. Cette armée, com­mandée par le général Gouraud, a été obligée de se retirer de la Cilicie. J’en conclus que les Arabes n’avaient pas vocation à perdre comme cela s’est produit. Mais ils ont perdu partout, à Damas, en Irak et je m’interroge sur ce rapport des Arabes à l’échec.

Un par­ti­cipant  : Au sujet de la révolte des Arabes de Palestine entre 1936 et 1939, est-​​ce que cer­tains notables négo­ciaient avec les Bri­tan­niques ? Est-​​ce que des objectifs poli­tiques avaient été exprimés ?

Jean-​​Paul Cha­gnollaud  : On retrouve tout le temps, exprimé de dif­fé­rentes manières, une double reven­di­cation, l’une négative et l’autre positive. La pre­mière porte sur l’arrêt de l’immigration juive et l’arrêt des ventes de terres ; la deuxième porte sur un État indé­pendant. C’est vrai pour la période 1936-​​1939. Au départ, on a des groupes armés dont l’enracinement est stric­tement local mais, au cours des combats, une struc­tu­ration ter­ri­to­riale apparaît ; je préfère dire ter­ri­to­riale plutôt que nationale. Un comité coor­donne les luttes au niveau global et leur donne le sens d’une lutte nationale, même si la société reste très seg­mentée. Les Nasha­shibi n’ont pas du tout par­ticipé à la révolte ; il reste donc des contra­dic­tions impor­tantes et la révolte échoue. Bien des hommes qui s’étaient imposés comme leaders ont été tués dans les combats ou ont été assas­sinés. Si bien qu’en 1946-​​1947, on ne trouve plus de voix pales­ti­niennes pour parler au nom des Pales­ti­niens. Le seul qui apparaît encore, mais dans une sorte de brouillard, c’est Hajj Amin al-​​Husseini qui était mufti et res­pon­sable du Haut Comité arabe dès les années trente. Ce per­sonnage qui avait tenté de s’appuyer sur l’Allemagne pendant la guerre n’avait plus aucune cré­di­bilité. Pour voir s’affirmer un nouveau lea­dership pales­tinien, il faut attendre les années soixante. La recons­truction de l’identité pales­ti­nienne se fit par le combat, à partir des réfugiés, avec le Fatah et Yasser Arafat. Entre 1939 et 1959, je ne dirais pas que ce fut le vide mais je serais tenté de parler d’absence. D’ailleurs, en Cis­jor­danie, en 1970, les Jor­da­niens, puis les grandes familles d’Hébron et de Naplouse, conser­vaient encore le pouvoir dans les villes ! La structure sociale permet de com­prendre en partie l’échec de la révolte de 1936.

Un par­ti­cipant  : Quel a été selon vous le rôle du ter­ro­risme, et en par­ti­culier du groupe Stern, dans la consti­tution et l’extension de l’État d’Israël ?

Jean-​​Paul Cha­gnollaud : Cela dépend des périodes. Le ter­ro­risme dont vous parlez a été par­ti­cu­liè­rement actif dans l’après-guerre, entre 1945 et 1947. À ce moment-​​là, les diri­geants sio­nistes ont considéré qu’il fallait l’arrêter car il était contre­pro­ductif. Par contre, si vous faites allusion aux événe­ments de 1948-​​1949 que nous connaissons tous (et il n’y a pas eu que le mas­sacre de Deïr Yassin), il est évident que le ter­ro­risme a contribué à l’exode des Pales­ti­niens. Ceux qui sont devenus ensuite des hommes d’État, comme Shamir et Begin, qui sont tous des gens du Likoud, ont affirmé par ce ter­ro­risme une sorte de radi­ca­lisme. Il y eut une scission dans la Hagana qui, en principe, condamnait ce genre d’action mais en fait s’en servait. Le ter­ro­risme est ambi­valent. Prenons, par exemple, le ter­ro­risme pales­tinien dans les années soixante-​​dix, il a fait avancer la cause pales­ti­nienne mais, en même temps, il lui a donné une image très négative en Occident. Il y a une dia­lec­tique infernale du ter­ro­risme. Je vou­drais éviter les décla­ra­tions trop géné­rales : il fau­drait exa­miner les faits de manière très précise et selon les moments. Ce qu’on appelle le ter­ro­risme peut avoir, dans cer­tains cas, une fonction historique.

Un par­ti­cipant  : Les groupes sio­nistes envisageaient-​​ils une coha­bi­tation future avec les Palestiniens ?

Jean-​​Paul Cha­gnollaud  : Quand on regarde la période 1920-​​1940, il n’est question que de s’imposer. C’est un rapport de forces pur et simple. Ben Gourion a écrit un livre qui s’intitule Les Arabes et moi. Il y décrit ses contacts avec les leaders arabes et l’on a le sen­timent qu’il négocie. Mais les sio­nistes ont avancé comme des bull­dozers en sai­sissant, avec beaucoup de prag­ma­tisme, chaque occasion qui leur était favo­rable. Certes, il y eut des contacts avec les Arabes mais le sio­nisme n’a cessé d’avancer avec la conviction de son bon droit et en s’appuyant sur le rapport des forces. En 1947-​​1948, on sait qu’elle a été la position de Ben Gourion : il n’y a eu aucune négo­ciation pour le retour des réfugiés palestiniens.

Un par­ti­cipant  : Dans la période 1920-​​1947, y a-​​t-​​il eu des per­son­na­lités ou des mou­ve­ments pré­co­nisant la non-​​violence ?

Jean-​​Paul Cha­gnollaud : Quelques per­son­na­lités ont suggéré la création d’un seul État, donc d’un État judéoarabe, avec l’idée que les uns et les autres pour­raient vivre ensemble ; mais cette sug­gestion n’a pas été bien loin. Dans toute cette affaire, la non-​​violence n’a pas de sens puisque, dès 1920-​​22, les vio­lences existent et qu’à partir de 1929, elles sont constantes.

 Documents

La cor­res­pon­dance entre Hussein et Mac Mahon

Carte des accords Sykes-​​Picot (1916)

La Décla­ration Balfour (1917)

Carte du projet sio­niste (1919)

Mémo­randum du premier Congrès des asso­cia­tions islamo-​​chrétiennes

Carte de la Palestine du mandat britannique

Le mandat britannique

Carte du plan de par­tition (PEEL) (1937)

Le Livre blanc (1939)

Carte du plan de partage de l’ONU (1947)