Le Livre blanc de 1939

jeudi 17 février 2005

La pression arabe envi­ron­nante, jointe à cette rébellion locale d’une ampleur et d’une per­sis­tance inat­tendues, conduit les Anglais à se raviser : l’indépendance sera ajournée de dix ans, mais la Palestine restera une et non par­tagée. Tel est le contenu du Livre blanc du 17 mai 1939, conçu après une labo­rieuse confé­rence anglo-​​judéo-​​arabe à Londres en février. Dans la ligne de ce qui a lieu depuis l’hiver 1936, l’Égypte, l’Irak, l’Arabie, la Trans­jor­danie y par­ti­cipent aux côtes de l’Agence juive et de la délé­gation pales­ti­nienne. Celle-​​ci compte à la fois un Hosayni et un Nashâ­shîbi. Confé­rence sans résultat, sinon que l’Angleterre, qui a, à la veille de la guerre mon­diale, besoin de détourner les Arabes des puis­sances de l’Axe, perçoit une cer­taine una­nimité arabe à propos de l’indivision de la Palestine. D’où le Livre blanc, dit également The Mac Donald White Paper, qui agréera aux Pales­ti­niens et aux Arabes et auquel la Ligue arabe se référera constamment après la guerre.

I. Constitution

[…] Il a été avancé que l’expression foyer national pour le peuple juif offrait la pers­pective d’une Palestine devenue pro­gres­si­vement un État ou un com­mon­wealth juif. Le gou­ver­nement de Sa Majesté n’entend pas mettre en cause le point de vue - exprimé par la Com­mission royale - des chefs sio­nistes lors de la décla­ration Balfour, selon lequel ils esti­maient que les termes de la décla­ration n’excluaient pas un État juif ulti­mement. Mais, en accord avec la Com­mission royale, le gou­ver­nement de Sa Majesté est convaincu qu’intégrée au cadre du mandat comme elle l’a été, la décla­ration Balfour ne pouvait en aucune façon signifier que la Palestine serait trans­formée en un État juif, contre la volonté de la popu­lation arabe du pays.

[…] Le gou­ver­nement de Sa Majesté déclare aujourd’hui sans équi­voque qu’il n’est nul­lement dans ses inten­tions de trans­former la Palestine en un État juif. Il consi­dé­rerait comme une chose contraire à ses obli­ga­tions envers les Arabes placés sous son mandat, et contraire aux assu­rances fournies pré­cé­demment aux Arabes, que la popu­lation arabe de Palestine doive devenir, contre sa volonté, les sujets d’un État juif.

[…] Aux termes du Livre blanc de 1922, il ne s’agit pas d’une natio­nalité juive imposée à tous les habi­tants de Palestine, mais d’un déve­lop­pement ulté­rieur de la com­mu­nauté juive qui existe ailleurs à travers le monde, de sorte qu’il y ait là un centre où le peuple juif dans son ensemble puisse trouver intérêt et fierté, sur des bases reli­gieuses et raciales.

[…] Depuis la décla­ration de 1922, plus de 300 000 juifs ont immigré en Palestine, et la popu­lation du foyer national (juif) s’est élevée à quelque 450 000 âmes, soit environ un tiers de la popu­lation entière du pays. Et la com­mu­nauté juive n’a pas manqué de tirer le plus grand parti des faci­lités qui lui furent offertes. L’accroissement du foyer national juif et ses réa­li­sa­tions en plu­sieurs domaines sont un effort remar­quable de construction dont le monde doit être fier et qui, en par­ti­culier, font honneur au peuple juif.

[…] Toute la Palestine à l’ouest du Jourdain a été exclue de la pro­messe de Sir Henry Mc Mahon, et par consé­quent la cor­res­pon­dance de ce dernier ne peut fournir une juste base à la reven­di­cation en faveur d’une Palestine trans­formée en un État arabe.

[…] Il serait contraire à tout l’esprit du système des mandats que la popu­lation de Palestine demeure indé­fi­niment sous tutelle man­da­taire, aussi convient-​​il que les habi­tants du pays jouissent dès que pos­sible du droit de se gou­verner eux-​​mêmes, droit qu’exercent déjà les habi­tants des pays voisins. Le gou­ver­nement de Sa Majesté ne peut pré­sen­tement prévoir la forme consti­tu­tion­nelle exacte que prendra le gou­ver­nement en Palestine, mais son objectif est le self-​​government, et son désir est de voir s’établir fina­lement un État de Palestine indé­pendant. Ce devra être un État dans lequel les Arabes et les Juifs par­ta­geront l’autorité dans le gou­ver­nement de telle manière que les intérêts essen­tiels de chacun soient sauvegardés.

[…] Au bout de cinq années, un corps repré­sen­tatif des habi­tants de Palestine et du gou­ver­nement bri­tan­nique devra être établi aux fins de réviser les dis­po­si­tions consti­tu­tion­nelles de la période tran­si­toire et de déposer des recom­man­da­tions concernant la Consti­tution de l’État de Palestine indé­pendant. Si, au terme de dix années, il est avéré que l’indépendance doive être ajournée, le gou­ver­nement bri­tan­nique consultera les habi­tants de Palestine, le Conseil de la SDN. et les États arabes voisins, et établira en coopé­ration avec eux des plans pour l’avenir.

II. Immi­gration

[…] Encore qu’il ne soit pas dif­ficile de montrer que la masse des immi­grants juifs admis jusqu’à présent a été écono­mi­quement intégrée, la crainte qu’ont les Arabes que ce flot se pour­suive indé­fi­niment jusqu’à ce que la popu­lation juive soit à même de les dominer a pro­voqué des consé­quences extrê­mement graves pour les Juifs et les Arabes et pour la paix et la pros­périté de la Palestine. Les troubles regret­tables des trois années écoulées ne sont que la plus récente et la plus per­sis­tante mani­fes­tation de cette grave appré­hension arabe. Les méthodes uti­lisées par les ter­ro­ristes arabes contre des frères arabes et contre des Juifs méritent la plus sévère condam­nation. Mais on ne peut nier que la peur d’une immi­gration juive indé­finie est lar­gement répandue dans les rangs de la popu­lation arabe et que cette peur a rendu pos­sibles ces troubles […].

En consé­quence, l’immigration sera main­tenue au cours des cinq pro­chaines années pour autant que la capacité écono­mique d’absorption du pays le per­mettra, à un taux qui portera la popu­lation juive à environ le tiers de la popu­lation totale. […] Au terme de la période de cinq ans, aucune immi­gration juive ne sera plus auto­risée, à moins que les Arabes de Palestine ne soient dis­posés à y consentir […].

III. La terre

[…] Les rap­ports de plu­sieurs com­mis­sions d’experts ont indiqué que, compte tenu de la crois­sance natu­relle de la popu­lation arabe et de l’importance des ventes de terres arabes aux Juifs, en cer­tains endroits il ne reste plus assez de place pour de nou­veaux trans­ferts de terres arabes, tandis qu’en d’autres endroits ces trans­ferts doivent être limités pour que les culti­va­teurs arabes puissent garder leur niveau de vie actuel et que ne soit pas créée pro­chai­nement une impor­tante popu­lation arabe sans terre. Dans ces cir­cons­tances, le haut-​​commissaire recevra tous les pou­voirs pour pro­hiber et régle­menter les trans­ferts de terres […].

SOURCE  : Olivier Carre, Le mou­vement national pales­tinien, Gallimard/​Julliard, 1977, pp. 76-​​79.