EAPPI : Programme œcuménique d’accompagnement en Palestine et en Israël
Depuis la mission AFPS que j’avais effectuée en 2022, la violence sans frein des colons, le contrôle et l’enfermement des Palestiniens se sont considérablement systématisés en Cisjordanie. S’ils ne baissent pas les bras et ne cessent de reconstruire ce qui est détruit, j’ai senti chez nos amis palestiniens une grande incertitude sur l’avenir en l’absence de perspectives politiques. Tous nous ont redit l’importance de venir sur place, de témoigner, de porter leur voix en France. Dans ce cadre, ma mission a pris tout son sens et conforte mon engagement à l’AFPS même si parfois je me suis sentie bien impuissante face à la politique criminelle d’Israël de déplacement forcé et de nettoyage ethnique.
À Yatta comme partout, la politique de la terreur
La pleine lune éclaire cette nuit de novembre, éclipsant presque les lumières de la ville de Yatta, au loin dans les collines du sud d’Hébron. Nous sommes trois accompagnateurs à nous relayer pour des tours de garde afin d’alerter au cas où les colons viendraient attaquer la ferme de Moussa. Cela fait des mois qu’il veille, jour et nuit, qu’il ne dort quasiment plus. Il a installé un lit de camp dehors sous l’auvent. Allongé, il épie les bruits de la nuit. Notre présence le rassure un peu et il peut s’endormir mais il reste toujours sur le qui-vive. Cette nuit sera calme ; pas de musique à fond ni de jets de pierres ! Mais il sait que la violence des colons est sans frein : cet été, ils lui ont cassé trois côtes et deux doigts. Une autre fois, ils ont foncé avec leur jeep, faisant semblant de vouloir écraser sa femme. Constamment ils menacent de lui prendre ses brebis. Pas plus tard que ce matin, ils sont venus lui réclamer trois d’entre elles qu’ils accusent Moussa de leur avoir volées.
Il vit avec Amal, sa femme et sa petite fille dans un mobile home amélioré au milieu de nulle part avec ses 30 brebis. Pour se protéger, il a clôturé de barbelés ses quelques dunnums de terre et installé des caméras. La nuit, la petite fille se réveille et crie en proie à des cauchemars. Leur fils Ismaël, qui depuis le 7 octobre ne pouvait plus travailler dans le bâtiment en Israël, a voulu y entrer clandestinement et s’est fait prendre. Il a fait de la prison et doit payer une forte amende.
Dès l’aube, après avoir fait sortir son troupeau de la bergerie, Moussa se poste à la grille d’entrée avec ses jumelles et scrute la colline en contrebas. Il ne tarde pas à nous montrer un colon qui fait paître quelques vaches alors que lui-même n’a plus le droit de faire pâturer ses bêtes.
C’est la troisième fois que les Israéliens cherchent à les expulser. Originaires de Susiya, ils en ont été chassés quand la colonie s’est installée dans leur village sous le prétexte de fouilles archéologiques. Ils ont alors trouvé refuge sur une terre, un peu plus loin, qui a bientôt été encerclée par deux nouvelles colonies. Finalement, il y a 10 ans, ils ont acheté ces quelques arpents, en zone B, donc cultivables, où ils viennent de planter des oliviers.
Comment se construire dans une telle insécurité ?
Leur histoire est malheureusement celle de milliers de Palestiniens qui sont habités jusque dans leurs pensées par les colons qui les harcèlent. Car ils savent que rien n’arrêtera leur volonté criminelle de les chasser de leur terre et qu’ils pourront le faire en toute impunité.
Pendant ces trois mois de mission, nous avons visité régulièrement les communautés bédouines menacées. Toutes subissent l’effrayante violence des colons et de l’armée qui les protège systématiquement, avec l’angoisse, l’insécurité, les menaces physiques et psychologiques, le vol des troupeaux, la destruction de leur habitat et des biens publics : écoles, jardin d’enfants, mosquées, citernes d’eau… À ce triste tableau, il faut ajouter leur économie détruite. Comme les colons les empêchent de faire transhumer leurs troupeaux, elles ne peuvent plus dégager un revenu décent. Les femmes qui auparavant allaient vendre le lait et les fromages sur les marchés de Jérusalem ont désormais interdiction de faire rentrer dans la ville des produits alimentaires. Pour elles, c’est double peine : perte de revenu et perte du petit peu d’autonomie qu’elles gagnaient par le produit de leur vente. Dans les villages, c’est le chômage de masse qui frappe les habitants depuis le 7 octobre puisque, non seulement ils ne peuvent plus aller travailler en Israël, mais qu’on leur interdit aussi de se rendre dans leurs champs qui sont de l’autre côté du mur ou en zone C.
Des colons hors de contrôle
Les colons sont le fer de lance du système colonial. Aujourd’hui, toutes les limites sont franchies. En 2023, avant le 7 octobre, Netanyahou a remis à Smotrich, ministre suprémaciste des finances, la responsabilité de la gestion de la terre en Cisjordanie, y compris Jérusalem et de l’administration civile des colons. Ceux-ci sont désormais régis par les lois civiles d’Israël alors que les Palestiniens sont sous juridiction militaire, ce qui aggrave le régime d’apartheid.
Très concrètement, cela signifie que le régime colonial israélien crée et soutient une administration autonome de colons armés en Cisjordanie pour accélérer la colonisation. Cela se traduit par la multiplication des avant-postes – quelques caravanes, des pylônes électriques – et le permis donné à ceux-ci de harceler les populations, de les menacer et de les tuer. Pendant la cueillette des olives, en octobre, ils n’ont pas cessé d’agresser les oléiculteurs, les internationaux et les Juifs israéliens solidaires des Palestiniens.
La confiscation de la terre obéit à un schéma global : fragmentation du territoire, création d’enclaves séparées par les routes, les check-points, les portes à l’entrée des villages, le mur ; annexion des terres occupées par les Bédouins et expulsion de ces derniers. Il faut rajouter les opérations constantes de l’armée qui opèrent la nuit dans les villages et les camps de réfugiés, arrêtant nombre de Palestiniens, volant et détruisant les habitats. Les ordres de démolition se multiplient. Avec le plan E1 pour Jérusalem, ce sont 10 000 Bédouins qui sont menacés de transfert. Non seulement la Palestine sera divisée en deux parties, mais Jérusalem sera totalement coupée de la Cisjordanie, 1 200 ha de terres accaparés et les populations expulsées pour construire de nouvelles colonies.
Face à ce terrifiant rouleau compresseur que peuvent faire les Palestiniens ?
Daoud, qui se bat par tous les moyens à sa disposition pour garder sa terre et le projet éducatif et environnemental de « la Tente des Nations » qu’il a créé avec ses frères, synthétise bien les paroles des Palestiniens que nous avons entendues : « Depuis le 7 octobre, notre existence est menacée par les colons. Notre lutte est plus large que garder notre propriété. Il s’agit de créer des faits concrets sur le terrain. Nous ne pouvons pas rester avec une mentalité de victimes. Nous devons développer une vision, établir une voie non-violente. Il y a beaucoup de choses que nous ne pouvons pas faire. Mais faisons ce que nous sommes capables de faire ! Notre cause nous l’avons dans nos mains. L’autre aspect essentiel, de notre projet, c’est de s’appuyer sur la solidarité internationale avec des internationaux qui se relaient en permanence. On interpelle des députés, les médias. Nous impliquons les églises. »
Ce qui caractérise les Palestiniens c’est bien de créer de l’espoir malgré la peur et l’incertitude, d’affirmer leur volonté farouche de rester enracinés à leur terre, de rebâtir sans cesse, de continuer à produire, à améliorer la vie de leur famille et de leur communauté. C’est le sumud !
Monique Etienne
Le Programme œcuménique d’accompagnement en Palestine et en Israël
Il mène des actions de soutien de présence protectrice et de solidarité avec les victimes des violations des droits de l’Homme et du droit humanitaire en Palestine.
Les volontaires assurent alors quotidiennement, pendant trois mois, une présence continue d’accompagnateurs et accompagnatrices internationaux, auprès des populations civiles.
Ils sont originaires de 21 pays d’Europe du Nord, d’Amérique du Nord, l’Amérique latine…
Chaque trimestre de 25 à 30 accompagnateurs œcuméniques (ou E.As en anglais) étaient placés à Jérusalem-Est, Bethléem, Jéricho et la vallée du Jourdain, Hébron, les collines du sud d’Hébron, parfois aussi à Turkarem et Yanoun.
Depuis le 07 octobre 2023, les équipes ne vont plus à Hébron.
Animés par une volonté de porter protection et aide, aux populations, ils ne prennent pas parti dans les situations dramatiques mais ne restent pas neutres dans la protection des droits de la personne humaine, du droit humanitaire et veillent au respect du droit international, droits bafoués par l’occupation militaire et par l’annexion de facto.
Ils travaillent en équipe ainsi qu’avec l’équipe des responsables à Jérusalem qui coordonnent leurs activités
Tout comme des milliers d’envoyés œcuméniques depuis les années 2002 ils témoignent : « Ce que mes yeux ont vu, je le garde en mémoire. Ce que mes yeux ont vu ma main l’a écrit. Ce que mes yeux ont vu je le partage ».
Quelques exemples d’actions : écouter, voir, relater, soutenir, consoler et chaque soir écrire les rapports quotidiens qui iront alimenter des dossiers à l’ONU, et à la Commission européenne des Droits de l’Homme et dans des ONG de défenses des droits de l’Homme… documenter toujours.
Et ce qui est essentiel est, qu’à leur retour dans leur propre pays, ils témoignent publiquement ainsi qu’auprès des institutions politiques, parlement, ministères…
Marilyn Pacouret,
membre du Programme œcuménique d’accompagnement en Palestine et en Israël (EAPPI), coordinatrice nationale EAPPI-France. L’EAPPI a été créé par le Conseil œcuménique des Églises en 2002 à la suite de la demande des Églises locales.
Photo : Démolition du centre al-Bustan, dans le quartier de Silwan © ME




