Photo : Le moment où les colons se sont déchaînés contre ma communauté, Masafer Yatta, février 2026 © Mohammad Hesham-X
La vie des Palestiniens est lentement mais sûrement mise à mal en Cisjordanie.
On en est arrivé à un point où la survie même des Palestiniens sur leurs terres est désormais légitimement remise en question, mais cette réalité fondamentale ne semble pas peser lourd dans le quotidien des Palestiniens, contrairement aux prévisions des responsables israéliens de la sécurité qui s’attendaient à une « explosion » de la contestation parmi les Palestiniens de Cisjordanie pendant le ramadan. Ces dernières années, le mois sacré a toujours été une période critique pour les manifestations palestiniennes, compte tenu du durcissement des restrictions israéliennes imposées aux fidèles dans l’enceinte de la mosquée al-Aqsa. Pourtant, le ramadan est passé, et Israël a non seulement continué à imposer des restrictions, mais les a même renforcées sous prétexte de mesures de « sécurité » dans le contexte de la guerre américano-israélienne contre l’Iran.
Pour la première fois depuis des siècles, les fidèles musulmans n’ont pas pu assister aux prières de l’Aïd à al-Aqsa, et la rue palestinienne est restée silencieuse.
La vie en Cisjordanie sous occupation est aujourd’hui très différente de ce qu’elle était il y a encore un an. Le sentiment de normalité inquiétante qui imprégnait autrefois la vie quotidienne est devenu totalement intenable, les Palestiniens étant privés de tout sentiment de sécurité face à de nouvelles vagues de violences perpétrées par des colons israéliens, qui ont coûté la vie à sept Palestiniens la semaine dernière et porté à 23 le nombre de Palestiniens tués par les forces israéliennes ou des colons depuis le début de l’année. La régularité de ces attaques a contraint les Palestiniens à un rythme quotidien où ils doivent mettre en balance leur sécurité personnelle et la nécessité de poursuivre leur vie avant même d’envisager de franchir le seuil de leur porte.
Plus de 900 points de contrôle, barrières et barrages routiers ont transformé des villes entières en enclaves enfermées (parfois littéralement), tandis qu’une vague de démolitions de maisons par les forces israéliennes a atteint le chiffre de 300 habitations détruites au cours du premier mois et demi de 2026. Tout cela s’inscrit dans le cadre de l’objectif politique explicite d’Israël visant à « enterrer » un État palestinien, tel qu’énoncé par le ministre des Finances israélien d’extrême droite Bezalel Smotrich, qui prône « l’encouragement à l’émigration » et la formalisation de l’annexion de vastes parties de la Cisjordanie à Israël.
Cela soulève une question déroutante : pourquoi les Palestiniens ne résistent-ils pas à ce qui ne peut être décrit que comme une menace existentielle pour leur présence sur leur terre ?
Derrière cette image se cache une autre histoire qui n’est généralement pas racontée : celle de la société palestinienne de Cisjordanie, soumise à un processus systématique de dévastation sociale, politique et économique, qui l’a affaiblie au point qu’Israël est en mesure d’accélérer son annexion de la Cisjordanie sans subir de contrecoup significatif.
Le contexte : la subordination économique de la Cisjordanie
Il existe une base matérielle qui sous-tend l’apparente passivité des Palestiniens en Cisjordanie : la dépendance structurelle de l’économie palestinienne vis-à-vis d’Israël.
Cette dépendance s’exerce à travers deux piliers principaux : les salaires de la main-d’œuvre palestinienne en Israël et les salaires des emplois du secteur public au sein de l’Autorité palestinienne, ainsi que d’autres secteurs financés par des donateurs.
Il s’agit d’une vulnérabilité qui n’est pas particulièrement nouvelle, résultant d’années de décimation des capacités économiques palestiniennes. Selon le chercheur en sciences sociales et économiques Jebril Muhammad, « l’occupation israélienne a restreint la création de nouvelles industries palestiniennes depuis les années 1970 et a contraint certaines usines existantes à fermer », a-t-il déclaré à Mondoweiss.
« La production agricole israélienne a inondé le marché, et le travail en Israël offrait plus d’emplois et de meilleurs salaires, ce qui, en quelques années, a transformé la principale main-d’œuvre palestinienne en travailleurs de l’économie israélienne », a expliqué Muhammad.
Cela a transformé la main-d’œuvre palestinienne en une main-d’œuvre dépendante de l’économie israélienne, tant comme source d’emploi que de consommation, affirme Muhammad. Ce processus s’est poursuivi après la création de l’Autorité palestinienne, qui a signé les Protocoles de Paris de 1995, un ensemble d’accords officialisant les restrictions à l’autonomie économique palestinienne.
« Le protocole économique de Paris a imposé des limites aux exportations des Palestiniens de Cisjordanie, à leur développement industriel, et même à ce dans quoi ils peuvent investir », a ajouté Muhammad. « Cela a encore accru la dépendance des Palestiniens vis-à-vis d’Israël pour deux sources principales de revenus : le travail en Israël et les salaires provenant de l’Autorité palestinienne, du secteur privé et du secteur des ONG. »
En substance, Israël contrôle depuis des décennies les flux de ressources économiques vitales entrant et sortant de la Cisjordanie. La question de savoir si (et quand) ces flux sont interrompus a toujours relevé du choix d’Israël. Après octobre 2023, il a choisi de plonger l’économie palestinienne dans la crise.
L’homme d’affaires palestinien Nureddin Jaradat a déclaré au journal local Falastine en février que cela avait entraîné une « récession prolongée » de l’économie palestinienne. Les fonctionnaires ne perçoivent plus l’intégralité de leur salaire depuis plus de deux ans, des dizaines de milliers de travailleurs ont perdu leur permis de travail en Israël, et le coût de la vie ne cesse d’augmenter. Selon le Bureau central palestinien des statistiques, le taux de chômage en Cisjordanie a atteint 27 %.
Selon M. Jaradat, cette situation est en grande partie due aux deux principales armes utilisées par Israël pour mettre l’économie palestinienne à genoux : la révocation de plus de 150 000 permis de travail pour les journaliers palestiniens qui travaillaient en Israël avant octobre 2023, et la retenue de milliards de shekels provenant des recettes douanières palestiniennes.
Les recettes douanières, qu’Israël perçoit pour le compte de l’Autorité palestinienne, représentent plus de 60 % des revenus de cette dernière. Cela a un impact direct sur sa capacité à payer les salaires des enseignants, des médecins et des fonctionnaires, qui ne perçoivent que des salaires partiels et irréguliers depuis 2022.
La révocation des permis de travail a également eu des conséquences dévastatrices, car les travailleurs palestiniens en Israël assuraient une part importante des revenus de centaines de milliers de familles en Cisjordanie. Dans certaines régions de la Cisjordanie, des villages entiers pouvaient dépendre de cette main-d’œuvre pour leur survie économique.
L’attaque contre la société palestinienne
Parallèlement, la capacité de la société civile palestinienne à répondre aux besoins de la population s’est progressivement affaiblie au fil des ans. Selon Muhammad, « pendant la deuxième Intifada, l’action militaire israélienne a ciblé les institutions de l’Autorité palestinienne, affaiblissant sa capacité à assumer ses responsabilités en matière de reconstruction et de services sociaux ».
« Cela a conduit l’Autorité palestinienne à laisser le champ libre aux organisations à but non lucratif, qui ont accru leur dépendance à l’égard de l’aide internationale », a-t-il ajouté. « Cela a créé un système dans lequel les ONG locales et internationales ont établi une relation de complémentarité, déchargeant l’Autorité palestinienne d’une grande partie de sa responsabilité sociale. »
Pourtant, même ces organisations sont désormais empêchées d’opérer en Palestine. Début janvier, Israël a interdit plus de 37 organisations d’aide internationales, rendant encore plus difficile pour la société civile palestinienne en Cisjordanie de maintenir sa fonction essentielle qui consiste à fournir une aide d’urgence et un soutien aux communautés palestiniennes (Israël avait déjà désigné plusieurs organisations palestiniennes comme des groupes « terroristes » en 2021, les contraignant à fermer).
Au milieu de la répression contre la société civile, toute une génération de jeunes Palestiniens de Cisjordanie s’est épuisée à lutter contre l’occupation israélienne. En 2015, le meurtre d’un étudiant palestinien à l’université Al-Quds par les forces israéliennes a déclenché une vague de manifestations de jeunes à travers la Cisjordanie. Certains médias ont qualifié cet événement de « troisième Intifada ».
Les manifestations ont été réprimées avec violence par Israël, qui a recouru aux tirs à balles réelles et aux arrestations massives. Les forces israéliennes ont même commencé à appliquer une politique de « tirer pour tuer » contre les jeunes Palestiniens aux postes de contrôle, qui a servi à justifier rétroactivement des exécutions extrajudiciaires de Palestiniens qui « semblaient suspects » et à inventer de fausses allégations selon lesquelles ils portaient un couteau. Israël a également repris sa politique de rétention des corps des Palestiniens tués et a relancé sa politique de démolitions punitives de maisons.
Ces mesures se sont intensifiées au cours des années suivantes, en particulier après l’émergence de groupes armés en 2021 et l’escalade des raids israéliens qui s’ensuivit, incluant des frappes aériennes pour la première fois en 20 ans dans des camps de réfugiés en 2022.
Au niveau de la direction politique, l’Autorité palestinienne a continué de perdre sa légitimité politique, et aujourd’hui, le paysage politique palestinien est irrémédiablement fracturé, conséquence d’une crise de représentation politique parmi toutes les factions politiques palestiniennes.
Si les Palestiniens de Cisjordanie ne manifestent pas de réaction massive face à l’offensive israélienne contre leur existence, c’est parce qu’ils réagissent sans relâche aux politiques israéliennes depuis des décennies, tout en étant mis à mal au cours de ce processus.
Après le 7 octobre 2023, les conditions de la domination israélienne se sont cristallisées en une attaque généralisée contre l’existence palestinienne telle que nous la voyons aujourd’hui. La résistance à ces conditions entraîne désormais des coûts immenses — à savoir l’arrestation ou la mort — et la question de savoir laquelle de ces deux options est la pire reste ouverte ; les conditions de détention des Palestiniens se sont tellement détériorées que l’exposition à la torture, à la famine, aux coups et aux violences sexuelles est devenue une pratique courante de la politique israélienne.
L’effet cumulatif de cette réalité est de terroriser les Palestiniens pour les réduire à la résignation.
Traduction : AFPS




