Photo : Les colonies en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ont été établies et sont maintenues en violation du droit international © Nations Unies Genève
Le projet de colonisation israélien en Cisjordanie révèle rapidement toute l’ampleur de ses dimensions coloniales et annexionnistes. La semaine dernière, l’organisation israélienne anti-occupation « Peace Now » a révélé que le gouvernement israélien avait approuvé une enveloppe de 270 millions de dollars pour la construction d’un réseau routier destiné à relier 20 avant-postes de colons non officiels et des colonies officielles à travers la Cisjordanie, sur des terres palestiniennes.
Ce projet est soutenu par le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, et la ministre des Transports, Miri Regev, et bénéficie d’un budget supplémentaire alloué par le ministère des Finances. Il s’agit du dernier d’une série de projets d’expansion des colonies approuvés par le gouvernement de Benjamin Netanyahu, qui a battu son propre record en confisquant 12 kilomètres carrés de terres palestiniennes en Cisjordanie en juillet 2024, puis 24 kilomètres carrés supplémentaires en décembre de la même année, ce qui en fait les deux plus importantes confiscations de terres par Israël au cours des trois dernières décennies.
Le gouvernement de Netanyahu a également établi un nouveau record en approuvant 22 nouvelles colonies en une seule décision en juin de l’année dernière, puis l’a battu à nouveau en approuvant 34 nouvelles colonies le mois dernier. Sous Netanyahu, le gouvernement israélien a dépensé jusqu’à 7 milliards de dollars pour construire des routes et d’autres infrastructures destinées aux colonies de Cisjordanie.
Cette accélération de l’expansion des colonies sur le territoire est souvent abordée en termes de logements, de quartiers et de zones industrielles. Mais le réseau routier qui l’accompagne est en soi un projet d’une ampleur équivalente à celle de la construction des colonies. Lui aussi s’accélère sous le gouvernement actuel.
Les raisons de cette accélération sont à la fois internes à la politique israélienne et externes, motivées par l’évolution des réalités stratégiques dans la région et à l’échelle mondiale.
Les infrastructures de la ségrégation
Le projet de colonisation israélien en Cisjordanie, qui a débuté peu après l’occupation du territoire en 1967, ne comprenait pas initialement son propre réseau routier. Bien qu’Israël ait construit certaines routes stratégiques reliant les principales zones ciblées pour l’expansion des colonies au territoire israélien proprement dit, comme la route Allon en 1980, la plupart des colonies israéliennes étaient reliées par le même réseau routier que celui utilisé par les villes palestiniennes. Mais dans les années 1990, à la suite des accords d’Oslo, Israël a commencé à jeter les bases d’une ségrégation totale entre les Palestiniens et les colons israéliens en Cisjordanie.
En 1994, Israël a commencé à construire un réseau de routes de contournement afin de garantir la connectivité entre les colonies sans passer par les villes palestiniennes. Ces routes traversent les terres palestiniennes, isolant de nombreuses villes de leurs terres agricoles et de leurs futures zones d’expansion urbaine, et s’emparant de davantage de territoire palestinien. Certaines de ces routes sont restées partiellement ouvertes aux Palestiniens, en particulier dans les zones où il n’existait aucune alternative, comme certaines portions de la route Allon et la route reliant la colonie de Maale Adumim à Jérusalem. Depuis 2015, à la suite du « plan décisif » de Bezalel Smotrich visant à achever l’annexion de la Cisjordanie, Israël a lancé de nouveaux projets d’infrastructure et injecté davantage de fonds dans ceux déjà prévus afin de parvenir à une séparation totale.
Deux exemples en sont la route « Fabric of Life » reliant Jérusalem aux colonies situées à l’est de la ville, et la route de la « souveraineté », approuvée en 2007 et comportant un tunnel souterrain conçu pour être la seule voie d’accès pour les Palestiniens se déplaçant entre le centre et le sud de la Cisjordanie. Ces deux projets s’inscrivent dans un plan israélien plus large visant à isoler les communautés palestiniennes autour de Jérusalem du cœur de la ville, et à étendre les colonies israéliennes vers ses limites orientales afin de créer un pont entre Maale Adumim et Jérusalem. Cette zone est connue sous le nom d’E-1, et le projet de colonisation de cette zone et de construction de routes la traversant est en gestation depuis des années.
Pourquoi maintenant ?
La vague actuelle de construction de colonies et de routes s’explique en partie par le contexte politique interne israélien, où Benjamin Netanyahu est confronté à la possibilité réelle de perdre les élections de novembre. Netanyahu et ses alliés abordent le jour du scrutin avec le poids de l’échec sécuritaire du 7 octobre et des promesses non tenues de démanteler le Hamas, de détruire le Hezbollah, de changer le régime en Iran et de « redessiner la carte » du Moyen-Orient. La seule chose qu’il leur reste à montrer pour leur mandat est l’annexion de facto de la Cisjordanie.
Mais il y a plus en jeu que la politique électorale. Selon le géographe palestinien, ancien négociateur et expert en colonies Khalil Tafakji, Israël « met en place l’infrastructure nécessaire à une séparation totale des Palestiniens, au cas où quelque chose finirait par être imposé par la communauté internationale ».
Tafakji soutient que les routes qu’Israël construit non seulement « créent un espace israélien interconnecté pour les colons tout en isolant les communautés et les villes palestiniennes », mais garantissent également que les colonies de Cisjordanie soient à la fois pleinement reliées à Israël proprement dit et capables de fonctionner comme faisant partie d’Israël, indépendamment de la population palestinienne de Cisjordanie.
Tafakji a déclaré à Mondoweiss qu’Israël se préparait à l’éventualité d’une décision internationale imposant une forme quelconque d’État palestinien ou d’indépendance. « Israël planifie donc l’avenir », a-t-il déclaré. D’ici là, a-t-il expliqué, Israël se serait déjà implanté dans la majeure partie de la Cisjordanie grâce à des infrastructures fonctionnant « de manière totalement indépendante de la population palestinienne de Cisjordanie, qu’il a, par le même processus, acculée dans des poches de population isolées ».
Selon cette logique, Israël serait en mesure de prétendre avoir permis aux Palestiniens de s’autogouverner tout en s’assurant qu’ils n’aient aucune contiguïté géographique, aucun accès à leurs ressources naturelles ou à leurs frontières, et que ses propres colonies fonctionnent comme une extension à part entière d’Israël, y compris en termes d’infrastructures.
En novembre dernier, Netanyahou a réitéré une fois de plus son engagement selon lequel « il n’y aura pas d’État palestinien ». C’est ce même engagement que les gouvernements occidentaux, qui continuent d’insister sur la solution à deux États, s’obstinent à traiter comme de la rhétorique électorale, de l’hyperbole ou de l’extrémisme. Pendant ce temps, sur le terrain, Israël continue de mettre en œuvre une vision idéologique claire inscrite dans sa loi sur l’État-nation de 2018 : la seule souveraineté nationale entre le Jourdain et la mer Méditerranée appartient à Israël. Il fait avancer cette vision, un avant-poste de colons et une route à la fois, au détriment des vies brisées des communautés palestiniennes.
Traduction : AFPS




