Photo : La région de Masoudiyya fait l’objet d’attaques constantes de la part de colons israéliens. Les habitants de la région se barricadent chez eux © Shatha Hamamd/Mondoweiss
Bassam Ideis ouvre le grand portail menant à la cour de sa maison, située dans le quartier de Masoudiyya, au nord de la Cisjordanie, pour accueillir ses invités, puis reste près de l’entrée afin de la refermer rapidement derrière lui. Avant de s’éloigner, il se retourne après quelques pas pour vérifier qu’elle est bien verrouillée. Les incursions de colons en provenance du nouvel avant-poste érigé le 15 mai se sont multipliées ces derniers temps. Il vérifie à nouveau le verrou, par mesure de sécurité.
De part et d’autre du portail, une longue clôture entoure la maison de la famille Ideis. Des volets en fer ont été installés devant chaque fenêtre. Les enfants sortent rarement jouer dans la cour, et l’ensemble de la propriété semble abandonné vue de l’extérieur.
Le quartier que nous visitons est situé sur des terres appartenant au village de Burqa, à trois kilomètres au nord-ouest de Naplouse. La famille Ideis fait partie des douze familles du quartier qui ont transformé leurs maisons en petits complexes semi-fortifiés, s’enfermant chez elles pour se protéger des attaques quotidiennes menées par des colons israéliens. Les habitants du quartier affirment que ces attaques se sont intensifiées depuis août 2023 et qu’elles visent à les déplacer et à les expulser de la région.
Masoudiyya se trouve à un point névralgique de l’expansion des colonies, sur la route principale reliant Naplouse, Tulkarem et Jénine. La tente érigée par les colons à l’extérieur de Masoudiyya est en première ligne des efforts déployés par Israël pour établir une forte présence coloniale au cœur du nord de la Cisjordanie. Israël a proposé la construction d’une route reliant les colonies israéliennes autrefois évacuées autour de Naplouse et de Jénine au reste du réseau de colonies de Cisjordanie — dans le cadre d’un « plan de connectivité » plus large présenté par le Conseil des colons de la région afin de desservir 18 nouvelles colonies potentielles. Cette route longerait la limite est de Masoudiyya.
Selon les habitants, cette route devrait entraîner la confiscation de 4 000 dunams (400 hectares) de terres appartenant à Deir Sharaf, Burqa, Sébaste, Silat al-Dhaher, Bazariyya, al-Attara et al-Funduqumiyya.
Pas d’autre choix que de rester
Le 20 mai 2026, les familles de Masoudiyya ont survécu à une attaque menée par des colons contre leurs habitations, au cours de laquelle des coups de feu ont été tirés et plusieurs maisons ont fait l’objet de tentatives d’effraction. C’était la quatrième fois en moins d’un mois que des colons incendiaient les cultures de blé et d’orge dans la plaine de Masoudiyya, et le message qu’ils envoyaient était clair : la violence n’allait pas cesser.
La vie à Masoudiyya s’est transformée en cauchemar il y a trois ans, lorsque la Knesset israélienne a ratifié la décision de réintégrer la colonie de Homesh, qu’Israël avait construite sur les terres de Burqa en 1980 avant de l’évacuer en 2007. Les premières attaques contre les habitations de Masoudiyya ont commencé parallèlement au retour massif des colons à Homesh, située à moins de cinq kilomètres de là. « En août et septembre 2023, ils ont lancé de violentes attaques contre nous », raconte Ideis. « Ils ont tenté de brûler notre maison et ont endommagé nos véhicules. »
Ideis jette un coup d’œil à sa fille de quatre ans, Yusra, qui s’est précipitée vers lui dès son retour à la maison. Elle est silencieuse et semble peu habituée à recevoir des visiteurs. « Yusra a survécu par miracle », dit-il, « mais elle a fait une grave crise de panique, dont elle souffre encore aujourd’hui. Comme nous, elle surveille attentivement la moindre présence de colons autour de la maison. »
La famille nous a accueillis à midi. Nous étions assis en train de boire du thé, et à peine quelques instants s’étaient-ils écoulés qu’un drone des colons est apparu dans le ciel, surveillant les environs et nous filmant. La famille Ideis semblait y être habituée. Chaque fois qu’ils s’assoient dans leur cour pour recevoir un invité de passage, les drones se mettent à planer au-dessus de leurs têtes, les observant. « Les racines de ma famille sont à Hébron », nous explique Bassam. « En 1975, nous avons emménagé ici, acheté cinq dunams, construit nos maisons sur ce terrain et l’avons cultivé. » Il marque une pause. « Nous avons grandi ici, et nous resterons ici, sur notre terre. Pour toujours. »
Depuis qu’Israël a abrogé en mars 2023 la loi de désengagement de 2005, légalisant ainsi le retour dans cinq colonies dont il s’était retiré dans le nord de la Cisjordanie, les colons israéliens ont commencé à établir de nouveaux avant-postes à travers le territoire, notamment à Homesh. Au cours des deux dernières années, les colons qui affluent de nouveau vers Homesh sont devenus plus agressifs, s’étendant toujours plus loin et assiégeant les communautés palestiniennes environnantes.
La famille Ideis nous confie qu’elle ne fait plus la distinction entre le jour et la nuit et qu’elle se relaie pour monter la garde 24 heures sur 24. « On nous a oubliés. Personne n’est à nos côtés aujourd’hui », déclare Bassam Ideis à Mondoweiss. « Nous faisons face à cette situation avec des moyens modestes. Nous appelons l’Autorité palestinienne et ses institutions à se pencher sur notre sort avant qu’il ne soit trop tard. Si nous sommes chassés de Masoudiyya, les colons prendront le contrôle. »
Son épouse, Hanan, ne cache pas sa crainte pour leur deuxième enfant, dont la naissance est prévue dans quelques mois. Elle ne quitte pas Yusra des yeux et s’interroge sur ce que pourrait être leur avenir ici. « Nous menions une vie normale jusqu’à ce que les colons se rapprochent de Masoudiyya », explique-t-elle. « Depuis, on nous a privés de notre sécurité et de notre tranquillité d’esprit. Nous vivons dans la terreur jour après jour. »
« Mais nous n’avons d’autre choix que de rester fermes dans nos maisons et de nous habituer à cette nouvelle vie », ajoute-t-elle. « Ces mots semblent nobles, mais en réalité, qui peut réellement quitter son foyer ? »
Effacer Oslo, un village après l’autre
Nous nous tenions sur la colline de Masoudiyya, dont la vaste plaine s’étendait devant nous, bordée par les villages de Burqa, Ramin et Sebastia, au nord-ouest de Naplouse. La plaine ressemble à un gigantesque échiquier divisé en trois couleurs : des champs verts récemment semés, des champs dorés annonçant la récolte prochaine du blé et de l’orge, et des champs noirs où les colons sont arrivés les premiers, mettant le feu aux cultures et laissant derrière eux des terres en friche calcinées.
Le quartier de Burqa s’étend sur 12 000 dunams (1 200 hectares), et ses 75 habitants palestiniens l’appellent souvent « le paradis de Dieu sur terre ». Il attire depuis longtemps l’attention en raison de son emplacement stratégique et a historiquement constitué un carrefour important pour les voyages et les déplacements.
« Les Ottomans ont construit ici une gare dans le cadre du chemin de fer du Hedjaz, un axe central reliant le nord et le sud de la Cisjordanie et acheminant les voyageurs vers le Hedjaz et Damas », explique Diab Hajja, porte-parole des habitants de Masoudiyya.
Au cours de notre visite, nous passons devant les vestiges de la gare. Les colons l’ont clôturée et ont planté des drapeaux israéliens le long de la route qui y mène, empêchant ainsi les habitants de Masoudiyya d’y accéder, alors même qu’elle se trouve juste à côté de leurs maisons et qu’elle a toujours été un lieu de rassemblement pour les familles.
Diab explique que la municipalité de Burqa avait lancé un projet visant à réhabiliter le site archéologique et à le transformer en espace de loisirs — comprenant notamment une aire de jeux pour enfants — afin d’encourager les Palestiniens à affirmer leur présence sur place. Aujourd’hui, les colons empêchent même les habitants de Masoudiyya de s’en approcher.
Le même scénario s’est produit au parc national de Burqa, dont la construction a débuté en mars 2025 sur les terres de Masoudiyya. Mais le parc a été la cible de raids et d’attaques incessants de la part des colons, et en avril de cette même année, l’armée israélienne a émis un ordre suspendant sa construction.
Sous le sol de Masoudiyya se cache une autre ressource convoitée par les colons : le puits de Masoudiyya, l’un des puits d’eau les plus importants de Cisjordanie. La ville de Naplouse et les villages situés au nord de celle-ci en dépendent depuis des années.
Le puits se trouve dans la zone B, qui représente 22 % de la Cisjordanie et est placée sous le contrôle conjoint de l’Autorité palestinienne (AP) et de l’armée israélienne, conformément aux accords d’Oslo de 1993. Mais la majeure partie des terres entourant le puits est classée en zone C, sous l’administration directe de l’armée, ce qui représente environ 60 % de la Cisjordanie. Les 18 % restants du territoire sont classés en zone A, officiellement sous le contrôle total de l’AP, où vit la majorité des Palestiniens dans les principales villes du territoire. Les colons considèrent aujourd’hui les différentes classifications d’Oslo comme un seul et même territoire devant être annexé par Israël et ont déjà établi un avant-poste sur des terres de la zone A à Masoudiyya.
Au cours des derniers mois, le gouvernement israélien a également pris des mesures pour abroger ces délimitations géographiques et empiéter sur les territoires sous contrôle de l’Autorité palestinienne, en construisant le mois dernier une base militaire dans certaines parties de la zone A à Jénine et en menaçant des propriétés situées dans la zone B à travers la Cisjordanie. Les colons ont également été le fer de lance de cette offensive, cherchant à créer des faits accomplis sur le terrain en s’emparant de terres dans ces zones avec le soutien tacite du gouvernement israélien. Masoudiyya est l’une des zones de première ligne qui subit de plein fouet cette offensive.
« Le puits de Masoudiyya est l’un des plus importants sous le contrôle de l’Autorité palestinienne en termes de capacité de production », explique Diab. « Il produit 400 mètres cubes par heure. » Ce puits a été pris pour cible à plusieurs reprises par des colons, qui ont tenté de saboter ses infrastructures et d’incendier le véhicule de son gardien.
Les attaques des colons ont également touché le projet d’irrigation de l’Association agricole de Wadi al-Shair, construit pour un coût de 13 millions d’euros grâce à un partenariat entre la municipalité de Naplouse, le ministère de l’Agriculture et la KfW, la banque publique allemande de développement et d’investissement. Ce projet dessert environ 300 agriculteurs palestiniens sur une plaine de 4 000 dunams (400 hectares). « Les colons l’ont attaqué à plusieurs reprises », explique Diab, « vandalisant les équipements et les canalisations d’approvisionnement, et incendiant et détruisant les cultures. »
La maison d’hôtes qui n’a jamais accueilli de clients
Nous traversons Masoudiyya avec prudence et rapidité, conscients qu’une attaque de colons pourrait survenir à tout moment, tandis que nous arrivons au complexe familial de Diab Hajja. L’ensemble des habitations est clôturé de tous côtés, avec un grand portail à l’entrée. La clôture est le moyen utilisé par les familles pour tenter de ralentir les colons et de gagner quelques secondes supplémentaires.
Diab se tient à la porte pour nous accueillir et commence à nous raconter les attaques. L’histoire de sa famille est la même que celle de toutes les autres. « Depuis un an et demi, chacun de nos pas hors de chez nous est mûrement réfléchi », explique-t-il. « Nous ne sortons qu’en cas de nécessité. Nous montons la garde à tour de rôle. »
La famille Hajja vit à Masoudiyya depuis 2010 et a construit quatre maisons sur son terrain situé dans la zone B, à proximité de la gare datant de l’époque ottomane. « En mars 2026, 25 colons ont attaqué nos maisons », poursuit Diab. « Ils portaient tous des masques et étaient vêtus de noir, et ils étaient armés de cocktails Molotov. Ils ont tenté d’atteindre nos maisons pour y mettre le feu, mais nous sommes sortis pour les affronter et les avons empêchés de s’approcher. »
Comme les autres familles d’ici, les Hajja ont porté plainte auprès de la police israélienne, mais aucune de ces plaintes n’a abouti. « Le gouvernement israélien encourage et soutient les colons », explique Diab. « L’armée et la police se rangent toujours de leur côté. »
Aujourd’hui, la famille Hajja se bat pour conserver ses terres et reçoit rarement des visiteurs extérieurs — alors même que Diab nourrissait autrefois un rêve bien différent. En 2024, il a construit une maison d’hôtes de cinq chambres destinée à accueillir des visiteurs étrangers, qu’il a baptisée « Sumud Hospitality House ».
« L’objectif était de donner aux étrangers l’occasion de découvrir la vie palestinienne — de goûter à notre cuisine et de partager notre quotidien », explique-t-il. « En raison des attaques des colons et du bouclage de la région, je n’ai pas encore accueilli un seul hôte. Tout ce que j’espère, c’est pouvoir accueillir des visiteurs très bientôt. »
Shatha Hammad est une journaliste palestinienne spécialisée dans les reportages de fond en Cisjordanie, où elle couvre l’actualité sur le terrain depuis 2011. Elle est titulaire d’une licence en journalisme et sciences politiques et d’un master en études arabes contemporaines de l’université de Birzeit.
Traduction : AFPS




