Photo : Les femmes et enfants palestinien·nes continuent de faire de longues files d’attente pour la nourriture, 30 décembre 2025 © Quds News Network
Alors que l’attention mondiale se concentre sur les efforts diplomatiques visant à mettre fin à la guerre contre l’Iran, Israël a systématiquement intensifié ses attaques contre Gaza et bloqué l’acheminement de l’aide vitale, plongeant cette enclave assiégée dans ce que les experts économiques qualifient désormais de « famine orchestrée et aggravée ».
Le nombre de camions d’aide humanitaire entrant à Gaza a chuté de manière drastique, en violation du cessez-le-feu conclu en octobre 2025 avec le Hamas. Depuis lors, le Bureau des médias du gouvernement à Gaza a recensé 2 400 violations militaires commises par les forces israéliennes, qui ont entraîné la mort de plus de 700 Palestiniens.
Mardi, l’armée israélienne a tué au moins 11 Palestiniens, dont deux enfants, lors d’attaques distinctes menées à travers la bande de Gaza déchirée par la guerre.
L’intensité de ces attaques a atteint son paroxysme au plus fort des tensions régionales. Entre le 28 février et le 8 avril, alors qu’Israël et les États-Unis menaient une campagne de bombardements contre l’Iran, les forces israéliennes ont bombardé Gaza pendant 36 de ces 40 jours.
Au cours des cinq dernières semaines seulement, plus de 100 personnes ont été tuées, dont le journaliste d’Al Jazeera Mohammed Wishah. Israël a tué plus de 72 336 personnes depuis le lancement de sa brutale offensive militaire le 7 octobre 2023.
La « supercherie des camions »
Alors qu’Israël affirme régulièrement autoriser l’entrée de centaines de camions d’aide humanitaire à Gaza, les responsables palestiniens et les experts économiques soutiennent que ces chiffres constituent une supercherie mathématique délibérée.
Selon le Bureau des médias du gouvernement, seuls 41 714 camions d’aide humanitaire et commerciaux sont entrés à Gaza au cours des six derniers mois. Cela ne représente que 37 % des 110 400 camions prévus par l’accord de cessez-le-feu. La situation en matière de carburant est encore plus critique, avec seulement 1 366 camions-citernes entrés sur les 9 200 promis – soit un taux de respect catastrophique de 14 %.
Les registres quotidiens récents mettent en évidence la gravité de ce goulot d’étranglement. Le 13 avril, seuls 102 camions d’aide humanitaire et 7 camions-citernes ont été autorisés à entrer dans l’ensemble de la bande de Gaza, aux côtés de 216 camions commerciaux – soit une fraction des plus de 600 camions nécessaires chaque jour selon les termes de l’accord de « cessez-le-feu ». Le 14 avril, les chiffres restaient extrêmement bas, avec 122 camions d’aide humanitaire et 12 camions de carburant autorisés à entrer.
Surtout, les autorités israéliennes ont complètement fermé les points d’entrée supplémentaires tels que les postes-frontières de Zikim et de Kissufim, qui avaient traité des dizaines de camions commerciaux et d’aide humanitaire la veille seulement, concentrant ainsi tout le trafic limité exclusivement sur le poste-frontière de Karem Abu Salem.
Mohammed Abu Jayyab, un expert économique palestinien basé à Gaza, a déclaré à Al Jazeera qu’Israël recourait à une « supercherie technique et commerciale » pour gonfler ces chiffres.
« Un camion israélien transporte jusqu’à 32 ou 34 palettes… qui sont ensuite déchargées dans deux ou trois camions palestiniens plus petits et en piteux état du côté de Gaza », a expliqué M. Abu Jayyab. « Par conséquent, l’ONU et Israël comptabilisent deux ou trois fois le nombre réel de camions israéliens entrant dans la bande de Gaza. » Une palette contient environ une tonne de marchandises ou de denrées alimentaires.
De plus, Israël a récemment interdit les chargements mixtes. Si un commerçant importe 20 palettes de sucre, les 12 emplacements restants sur le camion doivent rester vides, mais celui-ci est tout de même enregistré comme un camion commercial complet.
« L’accord politique stipulait un “camion” mais ne précisait pas les quantités, les poids ou le nombre de palettes », a noté Abu Jayyab, ce qui permet à Israël d’utiliser la logistique comme une arme pour restreindre l’aide tout en donnant l’impression de se conformer aux accords.
Une famine orchestrée
Cet étranglement logistique s’inscrit dans une stratégie plus large. Hassan Abu Riyala, sous-secrétaire du ministère de l’Économie nationale à Gaza, a déclaré lors d’une réunion publiée sur la chaîne Telegram officielle du ministère qu’Israël « met en place une politique de famine ».
Pour garantir le chaos sur les marchés locaux et des prix exorbitants, Israël a délibérément démantelé les organismes de régulation civils. « L’occupant a pris pour cible la majorité des équipes chargées de surveiller les prix, et a assassiné l’[ancien] sous-secrétaire du ministère de l’Économie ainsi que cinq directeurs généraux pendant la guerre », a déclaré Abu Riyala.
Les conséquences ont été dévastatrices : les produits de première nécessité se sont raréfiés et la production de pain a chuté à 200 tonnes par jour, bien en deçà des 450 tonnes nécessaires pour nourrir la population.
« Nous gérons ce déficit structurel dans des conditions exceptionnelles et coercitives », a déclaré Ismail Al-Thawabteh, directeur général du Bureau des médias du gouvernement, à Al Jazeera.
Il a qualifié la réduction continue des approvisionnements malgré la trêve de « restriction systématique des produits de première nécessité », qui pousse la population vers des niveaux dangereux d’insécurité alimentaire. Les prix des produits frais ont explosé, le kilo de tomates passant de 1,50 $ à près de 4 $ en quelques semaines.
De plus, la catastrophe humanitaire est accélérée par le retrait des principales organisations humanitaires. Al-Thawabteh a souligné que la réduction ou la suspension des opérations par des institutions internationales clés, notamment le Programme alimentaire mondial (PAM), en raison des restrictions israéliennes, représente une « évolution extrêmement dangereuse » qui menace l’effondrement total du système d’aide humanitaire à Gaza.
« Nous lançons un appel urgent à la communauté internationale et aux garants de l’accord pour qu’ils fassent immédiatement pression sur Israël afin qu’il ouvre les points de passage… avant d’atteindre un point de non-retour et une explosion humaine imminente », a-t-il déclaré.
Une « famine aggravée »
La crise a dépassé le simple manque de nourriture ; il s’agit désormais d’un effondrement complet de l’économie palestinienne.
Abu Jayyab a qualifié la situation actuelle de « famine aggravée ». Avec un taux de chômage grimpant à 80 % et la destruction de plus de 160 000 emplois dans les secteurs industriel, agricole et commercial, la population a entièrement perdu son pouvoir d’achat.
« Il est devenu illogique de lier l’entrée des denrées alimentaires par les points de passage à leur disponibilité pour les citoyens palestiniens », a déclaré Abu Jayyab à Al Jazeera. Même lorsque les marchandises parviennent sur le marché, entre 70 et 80 % des familles n’ont tout simplement pas les moyens de les acheter en raison de l’absence totale de revenus.
Cette privation extrême contraint les civils à recourir à des solutions qui mettent leur vie en danger. « Le retour des longues files d’attente devant les boulangeries et le fait que les citoyens en viennent à brûler du plastique et des déchets faute de gaz de cuisine sont des indicateurs concrets et dangereux d’une détérioration sans précédent », a averti Al-Thawabteh, soulignant que les établissements de santé publics peinent actuellement à traiter les maladies respiratoires et cutanées résultant de cette pollution toxique.
Le blocus médical
Pendant ce temps, l’étranglement s’étend aux patients les plus vulnérables de Gaza. Alors que l’accord de cessez-le-feu prévoyait l’ouverture du point de passage de Rafah pour les évacuations médicales, Israël a maintenu des restrictions strictes aux frontières.
Au cours des six derniers mois, seules 2 703 personnes ont été autorisées à passer par Rafah sur les 36 800 attendues, soit un taux de conformité de seulement 7 %. En conséquence, seuls 8 % des patients gravement blessés et des malades chroniques devant faire l’objet d’une évacuation médicale urgente ont été autorisés à partir. Selon l’Organisation mondiale de la santé, environ 18 000 personnes sont toujours bloquées à Gaza dans l’attente d’un traitement vital à l’étranger.
Traduction : AFPS




