Photo : Camp de déplacés d’Al Saraya à Gaza, octobre 2026 © PAM/Mohamed Hinnawi
Chaque matin, je me regarde, ainsi que mes voisins, faire la queue pour obtenir de l’eau, et je me souviens qu’autrefois, chacun d’entre nous avait sa propre vie, son intimité, sa brosse à dents, son foyer et sa salle de bains. Je me souviens comment nous avions l’habitude de nous laver le visage et de boire de l’eau propre sans jamais imaginer qu’un jour viendrait où ces gestes simples deviendraient un combat contre nous-mêmes et contre chaque goutte d’eau. Même prendre une douche chaude est devenu un rêve reporté jusqu’à nouvel ordre.
Un an s’est écoulé depuis l’annonce du « cessez-le-feu » à Gaza, mais le spectre de la guerre, des bombardements et de la mort n’a jamais quitté nos vies.
La guerre ne se résume pas au bombardement de bâtiments ou à l’évacuation d’un quartier résidentiel. Il y a de petites guerres au sein de cette immense guerre. La tente, c’est la guerre. Le drone de surveillance – le « zannana », comme nous l’appelons en raison de son bourdonnement incessant – c’est la guerre. Faire la queue pour de l’eau, c’est la guerre. Attendre pour aller aux toilettes, c’est la guerre. La mort de l’intimité, c’est la guerre. Trente personnes entassées dans une seule pièce, c’est la guerre.
Chaque matin, la même question me hante : que va-t-il se passer aujourd’hui ? Mes enfants rentreront-ils de ce qui reste de leur école vers ce qui reste de notre maison, après avoir parcouru à pied ce qui reste d’une rue, alors que les bombardements pourraient me les enlever à tout moment ?
Ils parcourent de longues distances à pied car les transports sont difficiles et coûteux en raison de la pénurie de carburant, des fermetures répétées des points de passage frontaliers et de l’arrivée au compte-gouttes des produits de première nécessité à Gaza. C’est comme si la vie elle-même nous était rationnée, goutte à goutte.
À Gaza, se réveiller en vie ne suffit pas. Il faut aussi s’assurer que l’endroit où l’on a dormi est toujours un lieu où l’on pourra passer la nuit suivante. Il faut espérer que nos enfants puissent rêver d’une journée ordinaire – une journée où se procurer une miche de pain, accéder à l’éducation ou bénéficier de soins médicaux ne soit pas un exploit digne d’être célébré.
C’est comme si le cessez-le-feu n’avait jamais eu lieu. Les bruits des bombardements, des explosions et des drones de surveillance continuent d’accompagner nos jours et nos nuits. Ce qui reste de nos maisons et de nos tentes tremble – tout comme nos cœurs.
À Gaza, être en vie, c’est vivre au bord de la mort. Comme si nous étions toujours prisonniers d’octobre 2023, lorsque le cours de nos vies a été redessiné dans une nouvelle géographie, et que l’évacuation est devenue une question d’ordres israéliens largués du ciel sur des tracts – des ordres de fuir d’un endroit à un autre, d’une tente à une autre déception, d’un coin de terre dangereux à un recoin qui semblait légèrement moins dangereux.
Le vendredi 13 octobre 2023 au matin, le ciel au-dessus de Gaza a fait pleuvoir des tracts d’évacuation nous ordonnant de quitter nos maisons et de nous diriger vers le sud.
Nous avons quitté le nord, brisés, et nous sommes entrés dans la folie.
Nous sommes partis, mais nous ne sommes jamais vraiment redevenus nous-mêmes. Nous avons perdu les personnes que nous étions avant la guerre. Nous ne sommes plus ceux que nous étions. La guerre a fait de nous des étrangers, inconnus même à nous-mêmes.
Nous avons tout laissé derrière nous.
Nous avons laissé la cage d’escalier, les rideaux et les fenêtres. Les canapés, le routeur, la télévision de 55 pouces, l’autocuiseur sur la cuisinière, la vaisselle sale – et un demi-citron que, pour une raison ridicule, nous tenions toujours à garder dans la porte du réfrigérateur.
Nous avons laissé derrière nous des conversations, des disputes, des désaccords, des étreintes et des secrets inachevés. Des histoires racontées après le dîner. Un trousseau de clés, et une succession interminable de soucis ménagers.
Nous avons laissé nos albums photos, nos photos de mariage, et la coiffure qui m’avait agacée lors de ma nuit de noces à cause de toutes ces épingles à cheveux ; le désordre dans le débarras, le briquet à gaz, le peignoir suspendu derrière la porte de la salle de bains, la table à manger, le plateau de backgammon, ainsi que les factures d’eau, d’électricité et d’Internet.
Et nous avons laissé derrière nous un précieux service de verres, emprisonné dans la vitrine depuis 1997 sous l’accusation d’être « bien trop beau pour être sorti pour les invités ».
Après le bombardement, ils se sont retrouvés dans la rue.
Et il s’est avéré que nous avions eu tort de punir notre petit garçon pour avoir cassé une tasse.
Nous n’aurions jamais imaginé que nous aussi, nous serions brisés.
Nous l’avons tous été.
Trois ans se sont écoulés, mais nous craignons toujours d’entendre à nouveau l’annonce qui a bouleversé nos vies : « Quittez immédiatement vos maisons et dirigez-vous vers le sud. »
Trois ans d’exil, de tentes et de peur. Trois ans durant lesquels les années scolaires ont commencé et se sont terminées sans que nos enfants ne connaissent quoi que ce soit qui ressemble à une éducation normale.
Pour la première fois, les années scolaires ne se mesurent plus en classes et en diplômes, mais en nombre d’années que les enfants ont passées en situation de déplacement.
Troisième année d’école sous tente.
C’est comme si les mots que j’avais écrits il y a des années m’attendaient aujourd’hui. Comme si j’avais rédigé un avertissement précoce que je n’avais moi-même pas pris au sérieux.
J’ai écrit un jour, dans mon livre de 2017 intitulé « What’s That » :
« Une tente qui nous laisse tomber. »
Et dans une publication Facebook de la même année, j’ai écrit :
« Nous sommes tous des mendiants en devenir. »
Je n’aurais jamais imaginé que ces mots, écrits à titre satirique, deviendraient un jour la réalité de notre quotidien.
De Gaza à Khan Younis, en passant par Rafah, al-Mawasi, al-Zawayda et Deir al-Balah, d’une tente à ce qui reste de notre maison, nous sommes arrivés sains et saufs dans l’inconnu.
Nos rêves ne sont pas encore là. Nos espoirs ne sont pas encore là. Je crains qu’ils ne se soient évaporés quelque part en chemin.
Et aujourd’hui, un an après l’annonce du « cessez-le-feu », je fais toujours la queue : pour l’aide humanitaire, pour le gaz de cuisine, pour l’eau – et dans la file interminable de ceux qui attendent l’inconnu.
J’attends que mes enfants rentrent de l’école, et j’essaie de retrouver un peu de la vie que nous avons laissée derrière nous.
Le titre de ce chapitre a changé. Mais la peur n’a pas changé d’adresse.
Il y a encore beaucoup à raconter – s’il nous reste encore un peu de raison, ou de vie, pour le faire.
Akram Al-Sourani est un écrivain et poète originaire de la ville de Gaza, auteur de « Une patrie hors de portée », « Une patrie à moitié cuite » et « Qu’est-ce que c’est ? »
Traduction : AFPS




