Le Mouvement national palestinien (19501988)

Nadine Picaudou, mardi 1er mars 2005

Sommaire :

1950 : Nais­sance des deux filières du mou­vement national palestinien

Le Mou­vement national pales­tinien, porte-​​parole des réfugiés

La stratégie de la lutte armée

Le projet de libé­ration fondé sur la mémoire de la terre perdue

La formation de la seconde OLP

Documents

1950 : Nais­sance des deux filières du mou­vement national palestinien

Le deuxième mou­vement national pales­tinien est né après les événe­ments tra­giques de 1948, par l’initiative de ceux que j’appelle « une poignée d’activistes », ce qui n’a rien de péjo­ratif du tout. Ceux-​​ci sont, pour l’essentiel, issus de la dis­persion pales­ti­nienne de l’après-1948 (je dis dis­persion et non pas dia­spora parce que la question de savoir si en 1950, en 1955, en 1960, en 1970, en 1980, on a une dia­spora ou sim­plement un exil, ou une dis­persion, est un débat majeur dans lequel j’ai une position, en gros, qui consiste à dire que la dia­spora pales­ti­nienne com­mence ou com­mencera lorsqu’il y aura un véri­table État ou un véri­table ancrage ter­ri­torial quelque part…). Ils vont restruc­turer le monde pales­tinien (je dis le monde pales­tinien et non pas la société pales­ti­nienne parce qu’il n’y a plus de société pales­ti­nienne, il y a des mor­ceaux éclatés de sociétés pales­ti­niennes. Il n’y a pas une société pales­ti­nienne unifiée avec des struc­tures qui fonc­tionnent comme telles, donc on ne peut pas parler de société) autour d’un projet commun qui est un projet de « libé­ration », selon les termes offi­ciels de la future OLP. Ce mot de « libé­ration » est un mot clé sur lequel on va revenir à dif­fé­rents moments. Cette poignée d’activistes constitue ce qu’on pourrait appeler une nou­velle élite poli­tique dans le champ pales­tinien. « Nou­velle » parce qu’elle va chercher à se démarquer (dans une cer­taine mesure seulement parce qu’elle s’inscrira aussi dans sa filiation) de l’élite ou des élites pré­cé­dentes, celles du premier mou­vement national pales­tinien avant 1948. Celui-​​ci était organisé dans ce qu’on appelait notamment le Haut Comité arabe, dont le pré­sident a été le fameux Mufti Amin el Hus­seini. Cette nou­velle élite entend donc se démarquer à dif­fé­rents niveaux de l’ancienne et se pré­senter comme une élite « en rupture ». L’enjeu est clair, il s’agit de ne pas se placer dans la filiation de la classe poli­tique qui a perdu la Palestine en 1948.

Dans ce monde pales­tinien éclaté et autour de ce pro-​​ jet national, ces acti­vistes se regroupent autour de ce que j’ai appelé deux filières majeures de socia­li­sation et d’organisation politique.

La filière Fatah est de très loin la plus impor­tante en termes quan­ti­tatifs et de par l’hégémonie poli­tique qu’elle n’a cessé depuis lors d’exercer sur le mou­vement national pales­tinien. Elle s’est déve­loppée en plu­sieurs étapes : Gaza, Le Caire, Koweït.

Gaza est d’abord un tout petit ter­ri­toire occupé par l’armée égyp­tienne depuis 1948 et qui va le rester jusqu’à 1967, date à laquelle l’occupation israé­lienne, si j’ose dire, prendra le relais. C’est un petit ter­ri­toire sur-​​ chargé de réfugiés, misé­rable, et dans lequel la force poli­tique domi­nante à l’époque, où les pre­miers hommes du Fatah (qui n’est pas encore le Fatah) vont s’éveiller à la conscience poli­tique, est constituée par les Frères Musulmans égyp­tiens. Ils ne sont pas la seule force poli­tique à Gaza, ils sont la plus pré­gnante notamment dans ces camps de réfugiés mais aussi dans les élites urbaines. Ce qui est peut-​​être encore plus déter­minant, c’est l’expérience de la lutte armée pales­ti­nienne lar­gement incluse dans l’armée égyp­tienne, en 1956 lors de la cam­pagne de Suez, à l’occasion de laquelle Israël envahit et occupe la bande de Gaza. Contre cette occu­pation, l’armée égyp­tienne, mais en réalité des com­mandos pales­ti­niens orga­nisés, sous la tutelle de l’état-major égyptien, vont lutter contre Israël. Autrement dit, à Gaza, les futurs hommes du Fatah ont une pre­mière expé­rience concrète de la lutte armée, cela me paraît fon­da­mental. Ils ont affronté direc­tement l’ennemi sio­niste, pour employer la ter­mi­no­logie offi­cielle, ce qui ne sera pas le cas de l’autre filière, la filière natio­na­liste arabe. À Gaza, on retrouve tous ceux qui vont être les futurs fon­da­teurs du Fath : outre Yasser Arafat, Khalil al-​​Wazir (futur Abou Jilad), Salah Khalaf (futur Abu Iyad), mais aussi Kamal Adwar ou Mohamed Yusuf al-​​Najjar.

Le Caire c’est le lieu où on peut tout sim­plement pour­suivre des études, ce sera le cas de Yasser Arafat et de beaucoup d’autres, mais c’est surtout un creuset idéo­lo­gique, le lieu d’un bouillon­nement poli­tique et idéo­lo­gique extra­or­di­naire dans les années cin­quante et en par­ti­culier après l’arrivée au pouvoir de Nasser en 1952 (en réalité la per­son­nalité de Nasser ne s’affirmera pas avant 1955-​​56, y compris sur la scène poli­tique égyp­tienne). Ce bouillon­nement, qui réunit à la fois les Frères Musulmans et des mou­ve­ments natio­na­listes arabes types MNA, Baath, etc., va influencer ces hommes incon­tes­ta­blement. Au Caire, ils vont également avoir une pre­mière pra­tique poli­tique au sein de l’Union des étudiants pales­ti­niens, qui a joué d’une cer­taine manière le rôle de labo­ra­toire de la pra­tique poli­tique pour les futurs fon­da­teurs du Fatah.

Enfin, Koweït. C’est d’abord le lieu de travail où les étudiants pales­ti­niens se rendent après la fin de leurs études car, à cause de la rente pétro­lière, com­mencent à se déve­lopper un certain nombre d’emplois bien payés. Mais le Koweït va leur offrir, outre des res­sources maté­rielles, un espace de liberté parce que le Koweït est loin des déchi­re­ments idéo­lo­giques de cette zone égyp­tienne, pales­ti­nienne, syrienne. Ils vont y trouver une liberté d’organisation qu’ils ne trou­veront pas ailleurs et ce n’est donc pas un hasard si c’est au Koweït que se crée le Fatah.

Il faut savoir aussi que le Fatah n’est pas du tout le seul mou­vement qui se crée. Dans une pers­pective très voisine, d’autres grou­pus­cules se créent pour fusionner plus tard dans le Fatah.

Ces hommes-​​là ont souvent été qua­lifiés de petite bour­geoisie pales­ti­nienne pro­fes­sion­na­lisée. C’est une manière d’essayer de leur mettre une étiquette sur le dos mais qui sou­ligne qu’ils sont, en par­ti­culier au Koweït ou dans les pays du Golfe, écono­mi­quement intégrés et poli­ti­quement frustrés pourrait-​​on dire…

La deuxième filière, que je ne déve­lop­perai pas, est la filière que j’ai appelée natio­na­liste arabe. Elle a une racine orga­ni­sa­tion­nelle plus claire. Il y a un grou­pement poli­tique der­rière, qui date des années cin­quante, qui est le MNA, Mou­vement natio­na­liste arabe. C’est un mou­vement qui, comme toutes les variantes du natio­na­lisme arabe, aspire à la fois à l’unité de la grande nation arabe et à une forme d’organisation socia­liste de la dite nation arabe lorsque celle-​​ci se sera constituée. Il y a cela dit des riva­lités, des com­pé­ti­tions entre les nas­sé­riens, les gens du MNA, les baa­thistes, en dépit d’un axe idéo­lo­gique commun. Le MNA est important car c’est l’origine de tous les mou­ve­ments qui vont entrer dans la future OLP : le Front popu­laire, le Front démo­cra­tique… C’est-à-dire des mou­ve­ments qui, venus du natio­na­lisme arabe, vont se mar­xiser dans les années soixante en mêlant natio­na­listes et mar­xistes et qui vont être l’aile radicale, pour aller très vite, de l’OLP dans les années qui suivent.

Le Mou­vement national pales­tinien, porte-​​parole des réfugiés

Cette élite parle au nom des réfugiés. C’est un point essentiel. Ces hommes qui sont passés par le tri­angle que j’ai évoqué, Gaza/​Le Caire/​Koweït, vont appeler à la lutte armée à partir de Bey­routh, qui n’est pas un des lieux où ils ont été socia­lisés ni où ils sont pré­sents dans les années cin­quante. Mais au Liban il y a une popu­lation civile réfugiée dont une majorité se trouve ins­tallée dans une dou­zaine de camps. C’est de Bey­routh en effet qu’est lancé pour la pre­mière fois en 1961, dans un organe poli­tique qui s’appelle Filas­tinuna, « Notre Palestine », un appel, non pas encore à la lutte armée qui ne va com­mencer que quelques années plus tard, mais à prendre en mains son destin en quelque sorte. Cet appel est adressé aux réfugiés par les récents fon­da­teurs du Fatah qui sont encore des hommes peu connus et lar­gement clan­destins. Ils en appellent aux « fils de la Nakba » pour qu’ils se redressent et reprennent en main leur destin.

Le dis­cours officiel du Fatah va capi­ta­liser sur l’idée lar­gement fausse (mais peu importe, tous les slogans de mobi­li­sation sont faux) que les réfugiés sont « une nou­velle classe ». C’est une vision idéo­lo­gique qui consiste à essayer de montrer que, au fond, il n’y a plus d’ouvriers, de paysans, de classe moyenne, de bour­geoisie, qu’il n’y a plus de groupes sociaux parce que l’exode de 1948 a en quelque sorte laminé ces dif­fé­rences sociales et qu’il y a un groupe nouveau, inédit, non partagé par des cli­vages, des conflits de classe et qui s’appelle le groupe des réfugiés. C’est évidemment faux mais il s’agit de mobi­liser sur la dépos­session qui a été, à des degrés divers, effec­ti­vement une expé­rience commune à tous les groupes sociaux. Il est clair cependant qu’entre le grand bour­geois de Jaffa ou de Haïfa qui est parti dès décembre 1947 par exemple ou janvier 1948 et la masse de la pay­san­nerie qui va partir après le mois de mai 1948 en pleine guerre, chassée en général par des combats ou par des poli­tiques israé­liennes d’expulsion ou par les deux, il y a un monde de dif­fé­rence. Ce n’est pas la même dépos­session. La bour­geoisie pales­ti­nienne a pu trans­férer (tout cela demande à être nuancé) des capitaux mais aussi un capital de rela­tions fami­liales dans les autres villes du Proche-​​Orient, ce qui n’est pas for­cément le cas du paysan de Galilée. Donc l’exode n’aplanit pas toutes les dif­fé­rences. Il y a d’ailleurs des exodes, et des mobi­lités diver­gentes après l’exode. Mais du point de vue poli­tique, en termes de mobi­li­sation, l’idée est que « nous sommes tous des réfugiés, nous avons tous subi le trau­ma­tisme de la dépos­session et de l’humiliation ». En réalité c’est une espèce de classe nou­velle de dépos­sédés sur laquelle capi­ta­lisent ces mou­ve­ments pour assurer leur mobilisation.

Alors bien entendu, ces mou­ve­ments, au premier rang des­quels le Fatah, pré­tendent à une espèce de com­men­cement absolu, comme si tout com­mençait dans cette fin des années cin­quante et surtout ce milieu des années soixante avec le lan­cement de la lutte armée. Elle va effec­ti­vement com­mencer en janvier 1965 d’après l’historiographie offi­cielle du Fatah qui rap­pelle que c’est le 1er janvier 1965, dans la nuit du nouvel an, qu’un premier objectif israélien est visé par la pre­mière opé­ration de commando.

Donc dans cette idée de com­men­cement absolu figure tou­jours l’idée de rupture avec le passé, de rejet des élites qui ont perdu la Palestine et de volonté de laver l’humiliation de la dépos­session, c’est-à-dire de l’exode et de la perte de la terre.

La stratégie de la lutte armée

La stra­tégie qui est mise en oeuvre est une stra­tégie de lutte par les armes. « Lutte armée » est un terme déli­bé­rément vague. Quand on étudie les textes de l’époque, on s’aperçoit qu’il y a tout un flo­rilège d’autres ter­mi­no­logies qui sont tantôt guerre popu­laire, tantôt guerre de par­tisans, tantôt guerre de com­mandos, tantôt gué­rilla et qu’en général on passe allè­grement, au moins dans les cercles Fatah, de l’un à l’autre sans y mettre grand chose de très précis ou de très dif­férent. Ce n’est pas le cas pour les mou­ve­ments mar­xistes ou natio­na­lo­marxistes que j’évoquais tout à l’heure qui, eux, reprennent, je dirais, une ter­mi­no­logie mar­xi­sante des années tiers-​​mondistes, qui garde une cer­taine rigueur idéo­lo­gique au moins dans le dis­cours. Dans le Fatah, tout ceci est à peu près la même chose et au fond l’important est de prendre un fusil pour libérer la Palestine, quel que soit le type de lutte qu’on met concrè­tement en oeuvre sur le terrain.

Il est important de s’arrêter un moment sur la question fon­da­mentale du choix de cette stra­tégie du Fatah. Il y a évidemment beaucoup de raisons… J’en ai sélec­tionnées quelques-​​unes qui m’intéressent plus ou que je considère, à tort ou à raison, comme déterminantes.

La pre­mière raison, il me semble, était de refaire l’unité, pas d’une société toute entière, mais d’un champ poli­tique pro­prement pales­tinien c’est-à-dire d’un champ poli­tique « pales­tinien » et non « arabe ». Autrement dit la lutte armée est l’un des moyens pour désa­ra­biser le combat contre Israël. Dés-​​arabiser (entendons-​​nous, pas tota­lement) mais pour enlever ou tenter d’enlever ou com­mencer à enlever aux régimes poli­tiques arabes la cause palestinienne.

Pour com­prendre la suite, il est néces­saire de revenir au mois de mai 1964. Quand je dis dés-​​arabiser la question de la Palestine et la cause pales­ti­nienne, c’est parce que depuis 1948 et jusqu’au milieu des années soixante, il n’y a pas de véri­table mou­vement national pales­tinien. Tout au plus, il y a ces petits groupes qui sont extrê­mement peu nom­breux quan­ti­ta­ti­vement, qui sont extrê­mement mino­ri­taires et notamment avant la guerre de juin 1967. C’est une poignée d’hommes, quelques cen­taines de mili­tants. En 1967, après la défaite cin­glante des régimes arabes et l’ébranlement de l’idéologie natio­na­liste arabe qui est consé­cutive à cette affaire, il est clair que les effectifs vont bru­ta­lement aug­menter, passant d’une cen­taine à des milliers.

Donc entre 1948 et le milieu des années soixante, il n’y a pas de mou­vement national pales­tinien et la question de la Palestine est aux mains des régimes arabes, en par­ti­culier de ces régimes qui se reven­diquent aussi de l’idéologie natio­na­liste arabe (Égypte de Nasser, la Syrie baa­thiste, l’Irak du Baath, etc.). Donc mis à part la Jor­danie et les pays du Golfe, les élites en place dans les autres pays se réclament du natio­na­lisme arabe elles aussi et vont en quelque sorte ins­tru­men­ta­liser le soutien, lar­gement rhé­to­rique, à la cause pales­ti­nienne comme argument de légi­timité interne dans leur propre pays. Cet argument de légi­timité interne va également leur servir dans une espèce de combat pour la puis­sance régionale. Et c’est jus­tement cela qui explique la nais­sance de l’OLP en 1964. En effet, plu­sieurs pays sont en com­pé­tition pour savoir quelle va être la puis­sance régionale autour de laquelle va se cris­tal­liser l’unité de la future grande nation arabe. Parmi les com­pé­ti­teurs, il y en a au moins deux extrê­mement impor­tants au début des années soixante : l’Égypte de Nasser, bien entendu leader du camp natio­na­liste arabe, mais aussi l’Irak post­ré­vo­lution de 1958, qui a ren­versé la monarchie hachémite inféodée aux Bri­tan­niques et qui l’a rem­placée par un régime mili­taire à la tête duquel se trouve d’abord le colonel Qassem qui va faire une sur­en­chère ter­rible au soutien à la cause pales­ti­nienne à partir de 1959. Il faut savoir que la pre­mière unité mili­taire pales­ti­nienne à l’origine de l’ALP, Armée de libé­ration de la Palestine, a été créée à Bagdad par Qassem en 1959, avant même qu’il y ait une OLP. Cette unité mili­taire n’a stric­tement rien à voir avec les petits com­mandos type Fatah et les autres groupes. Cela montre qu’il y a une sur­en­chère natio­na­liste arabe mani­pulée par les dif­fé­rents régimes à des fins de légi­timité interne et à des fins de domi­nation régionale.

En 1959, l’Égypte réplique à ces sur­en­chères ira­kiennes notamment, en poussant la Ligue des États arabes à adopter le principe - c’est la pre­mière étape de ce qui va devenir la création de l’OLP - d’une entité pales­ti­nienne (kiyân). C’est le même mot qu’on emploie dans le dis­cours pales­tinien pour dire l’entité sio­niste. Mais « Kiyân » c’est tout sauf quelque chose de concret, c’est jus­tement pour ne pas dire un État. C’est une sorte d’espace ins­ti­tu­tionnel à l’intérieur des rela­tions inter­arabes si l’on veut. Il n’y a aucune auto­nomie pales­ti­nienne dans cette initiative.

L’occasion immé­diate qui va faire passer du « Kiyân » de 1959 à la création de la pre­mière OLP (celle de 1964) se trouve dans toute une série de ten­ta­tives israé­liennes dont le « cou­ron­nement » est, en 1963, la ten­tative de détourner, en partie au moins, les sources du Jourdain. En 1963, le pro­gramme de détour­nement des sources du Jourdain par Israël atteint le point de non retour qui exige une réaction arabe. Elle va prendre la forme du premier sommet arabe. C’est contre le projet de détour­nement des eaux du Jourdain que va naître une nou­velle forme d’institution qui est l’institution « Sommet arabe », sommet des chefs d’État arabes. Ce premier sommet des chefs d’État arabes se réunit en Égypte sous la hou­lette de Nasser, en janvier 1964. Il va évidemment prendre une série de déci­sions liées à l’affaire du Jourdain et va créer un com­man­dement arabe unifié qui servira ulté­rieu­rement dans la guerre de 1967, mais aussi, pour ce qui nous inté­resse, va donc décider de la création de l’OLP. La pre­mière OLP, l’OLP pro-​​arabe si vous voulez, l’OLP des notables disent cer­tains, l’OLP dirigé par le trop fameux Ahmad Chou­keyri, un Pales­tinien c’est vrai, mais qui a eu une car­rière arabe, ce qui veut dire qu’il a été au service de dif­fé­rents régimes arabes, par exemple repré­sentant de l’Arabie saoudite à l’ONU, et qui a eu des phrases mal­heu­reuses sur le renvoi des Juifs à la mer qui l’ont rendu tris­tement célèbre, ou au contraire qui, aux yeux de cer­tains, lui ont assuré une gloire immortelle.

Quoi qu’il en soit, ce qui m’intéresse au-​​delà de la per­sonne de Chou­keyri, c’est donc l’idée que ce n’est pas une OLP pales­ti­nienne si vous voulez, c’est une OLP de notables, sou­tenue par les régimes natio­na­listes arabes. Le projet de sa création naît au sommet arabe de janvier, mais elle va être créée dans une autre réunion, en mai 1964, à Jéru­salem, la Jéru­salem jor­da­nienne de l’époque, et sous la haute pré­si­dence du roi Hussein de Jor­danie. La création de l’OLP est aussi un défi à la Jor­danie. C’est un défi de Nasser à la Jor­danie. Com­mence à se poser là un pro­blème qui ne trouvera sa réso­lution que dans le sang dans les rues d’Amman en 1970 et dans les mon­tagnes du Nord de la Jor­danie en 1971 : c’est la question cru­ciale de la repré­sen­tation légitime des Pales­ti­niens de Cis­jor­danie. Est-​​ce l’OLP à l’époque où nous nous plaçons qui est quand même pales­ti­nienne, même si ce sont des Pales­ti­niens sous tutelle arabe, ou est-​​ce le roi Hussein de Jor­danie puisqu’après tout la Cis­jor­danie à l’époque fait partie inté­grante du ter­ri­toire jor­danien depuis 1950. Cette question ne cessera de se poser comme on le verra par la suite.

Le choix de la lutte armée s’explique donc par deux raisons :

- il s’agissait de restruc­turer un champ poli­tique pales­tinien dés-​​arabisé en quelque sorte, pour enlever aux États arabes la question pales­ti­nienne qu’ils mani­pulent via l’OLP de 1964 (qui l’ont mani­pulée autrement avant mais en dernier ressort par l’OLP de 1964), pour rendre aux Pales­ti­niens leur propre combat civique ;

- le choix de la lutte armée repose aussi sur ce que j’ai envie d’appeler un culte de l’action pour elle-​​même. À l’époque où je pré­parais ma thèse, j’ai fait un certain nombre d’entretiens avec des leaders et des cadres supé­rieurs et moyens, on va dire, des orga­ni­sa­tions pales­ti­niennes de l’époque. C’était un peu a pos­te­riori, au début des années soixante-​​dix, la lutte armée avait cinq, six ans. Ce qui m’avait beaucoup frappée c’était le culte de l’action pour elle-​​même. Le dis­cours tournait autour de : « Nous on agit, on ne parle pas. » Autrement dit, c’était la réaction contre les rhé­to­riques arabes et on retrouve le point pré­cédent qui est lié à celui-​​ci, bien entendu, de dis­cours de libé­ration qui en fait sont ins­tru­men­ta­lisés et ne débouchent sur aucune action concrète. Nous on n’a pas de grands dis­cours et on pose des faits concrets ; et de sur­croît des faits concrets qui ne sont pas sim­plement des­tinés à être le pendant d’une rhé­to­rique arabe vide et inef­ficace, mais qui sont aussi des faits qui cherchent à montrer au monde que nous existons. C’est un dis­cours per­manent, c’est-à-dire poser sur le plan régional et inter­na­tional l’existence du peuple pales­tinien qui vous fait glisser, pour reprendre la ter­mi­no­logie offi­cielle, de « réfugiés » à « peuple », ce qui n’est pas for­cément la même chose.

Du coup s’est déve­loppée une véri­table mys­tique de la lutte armée, de la lutte armée pour elle-​​même, indé­pen­damment de ses objectifs. Cela consiste à consi­dérer qu’on n’avait pas d’objectifs très clairs, sinon de prendre les armes pour s’affirmer. C’était presque de l’ordre du : « Je prends les armes donc j’existe. »

Pour sus­citer des ques­tions sur des com­pa­raisons avec la question de la lutte armée aujourd’hui, on constate qu’il y a beaucoup de dif­fé­rences et beaucoup de points communs. Il y a peut-​​être aujourd’hui plus de projets poli­tiques qu’il n’y en avait à l’époque, mais il reste qu’il y a une com­po­sante commune de la lutte armée comme affir­mation exis­ten­tielle et dans cer­tains milieux aujourd’hui en Palestine, la lutte armée comme affir­mation à partir d’un désespoir et non pas comme affir­mation sacri­fi­cielle (les attentats suicide, les kami­kazes, etc.). Le terreau, c’est un terreau de désespoir, à tous égards, mais ça n’est pas for­cément pour autant du suicide, c’est de l’affirmation, c’est la seule affir­mation qui leur reste.

Je reviens aux années soixante pour dire qu’il y avait cette très forte dimension de l’action pour elle-​​même, l’affirmation exis­ten­tielle qui était for­cément de l’ordre de la rédemption. J’emploie volon­tai­rement ce terme qui n’est pas du tout une recherche de ma part mais qui est presque la tra­duction lit­térale du mot « fed­dayin » : c’est le rédempteur, celui qui se sacrifie pour sauver le monde, pour sauver la com­mu­nauté. L’idée de rédemption n’est donc pas sur­ajoutée par des inter­pré­ta­tions exté­rieures, elle est consub­stan­tielle à la ter­mi­no­logie et à l’esprit de l’ensemble de cette lutte armée. La lutte armée est véri­ta­blement le moyen par excel­lence pour inverser, je dirais, la figure négative du réfugié humilié, blessé, dépossédé, qui n’est plus rien, en figure de com­battant, c’est-à-dire en une figure positive qui prend les armes pour laver son humi­liation et pour exister à nouveau.

La lutte armée pales­ti­nienne, qui est lancée dans les années soixante, s’inscrit dans une filiation his­to­rique. On n’est pas ici dans la rupture avec l’avant 1948, on est dans une filiation his­to­rique pales­ti­nienne, celle des mou­ve­ments de Qassam au milieu des années trente en Palestine qui a été le premier mou­vement, ou l’un des pre­miers, qui ait lancé la pre­mière ten­tative de lutte armée en 1934-​​35, à la veille de ce qui va devenir ce qu’on appelle la grande révolte arabe de 1936 à 1939, qui va se mani­fester par une espèce de gué­rilla rurale qui va durer jusqu’à l’éclatement de la Deuxième Guerre mon­diale. Le Fatah a d’ailleurs failli s’appeler « brigade Qassam », « mou­vement Qassam ». C’est d’autant plus extra­or­di­naire qu’aujourd’hui les bri­gades Qassam sont la branche armée du Hamas. Cela n’est pas extra­or­di­naire du tout, la com­po­sante qu’on appelle aujourd’hui tous islamo-​​nationaliste, ce qui est la meilleure défi­nition qu’on puisse trouver de ce que repré­sente le mou­vement Hamas aujourd’hui n’est pas du tout loin de l’esprit du fon­dateur du Fatah dans les années soixante. Et le fait qu’une fraction signi­fi­cative d’entre eux vienne des Frères Musulmans boucle d’ailleurs la boucle.

Qassam est reven­diqué à la fois par les mou­ve­ments isla­mistes et par le mou­vement Fatah et il se place dans cette généa­logie de lutte armée pro­prement pales­ti­nienne qui est le mou­vement des années trente.

Le projet de libé­ration fondé sur la mémoire de la terre perdue

C’est donc une nou­velle élite poli­tique qui parle au nom des réfugiés, qui choisit une stra­tégie de lutte armée au nom d’un projet de libé­ration fondé sur la mémoire de la terre perdue. Ça a l’air d’être une évidence, une banalité, c’est plus inté­ressant que cela. Il fau­drait pouvoir vous expliquer quels sont les contenus de cette mémoire de la terre et c’est plus com­pliqué qu’il y paraît. En deux mots sim­plement. La mémoire de la terre perdue est quelque chose qui apparaît de manière très directe dans le dis­cours des réfugiés dans les années cin­quante et encore aujourd’hui avec beaucoup de dif­fé­rences selon que l’on a à faire à des enquêtés de la pre­mière géné­ration (ceux qui ont vécu l’exode), de la deuxième, voire de la troi­sième géné­ration. Il existe une énorme lit­té­rature sur l’histoire orale pales­ti­nienne qui s’est accu­mulée depuis trente ou qua­rante ans et qui fait appa­raître dans le dis­cours des réfugiés cette omni­pré­sence écra­sante de la mémoire de la terre perdue. Si on regarde d’un peu plus près comment se dit cette mémoire de la terre perdue, on est frappé, par exemple, par le fait que ce n’est pas tant, comme on pourrait le penser, une terre mère, une terre nour­ri­cière, autrement dit la terre des paysans, la terre qui donne des fruits, la fécondité, mais beaucoup plus la terre comme support des groupes humains, la terre des ancêtres, la terre de la généa­logie, la terre des hommes qui s’y sont suc­cédés à travers les géné­ra­tions. C’est la terre de la com­mu­nauté vil­la­geoise comme inter­action entre des hommes qui, outre les soli­da­rités de parenté qui sont pre­mières, ont des soli­da­rités aussi de voi­sinage à l’intérieur du village. Ceci est fon­da­mental puisque les camps pales­ti­niens se sont tous orga­nisés - toutes les études le montrent - selon les lignes de soli­darité de la parenté d’abord, du village d’origine ensuite, qui ont fait comme des espèces d’îlots jux­ta­posés dans les camps. Der­rière le mot terre, c’est moins le sol comme simple support que des hommes sur ce sol et des hommes qui, par des géné­ra­tions suc­ces­sives qui remontent à un temps immé­morial, se sont suc­cédés et qui sont liés par des liens à la fois de parenté et de voi­sinage. Bien-​​entendu, cela deman­derait à être déve­loppé davantage.

Dans le dis­cours des réfugiés, on trouve une autre dimension de la terre : la terre comme paradis perdu, comme âge d’or du passé avec une espèce de pas­to­ra­lisme buco­lique. On retrouve ici l’abondance des fruits de la terre, des sources, de la beauté du village, etc., avec un certain nombre de thèmes qui sont devenus des lieux communs, des sté­réo­types dont on ne sait pas très bien en fait d’où ils viennent parce qu’ils reviennent de manière extrê­mement répé­titive avec une même forme sur le plan lexical et narratif.

Le paradis perdu, l’âge d’or, situe alors beaucoup plus la terre dans le temps. C’est autant, sinon plus, un temps passé qu’un espace perdu. C’est la nos­talgie d’un moment, d’une époque, d’une manière jus­tement immé­mo­riale de vivre et d’entrer en rela­tions les uns avec les autres.

Mais cette mémoire, comme toutes les mémoires, n’est pas qu’une mémoire spon­tanée. On y trouve, en effet, les mêmes thé­ma­tiques, jusqu’aux sté­réo­types. C’est une mémoire qui est lar­gement une mémoire recons­truite. C’est une mémoire col­lective, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas des variantes indi­vi­duelles, qu’il n’y a pas des formes d’individualité de mémoire qui ont fécondé la mémoire col­lective. Mais comment dis­tinguer l’un de l’autre, comment se fait cette arti­cu­lation entre l’individuel et le col­lectif dans le domaine de la mémoire ?

Cette mémoire est aussi passée par le filtre et la médiation du dis­cours du mou­vement national. Quelle est donc la part de « spon­ta­néité » de cette mémoire et quelle est la part qui est recons­truite autour d’un certain nombre de thé­ma­tiques de mobi­li­sation qui ont été celles du mou­vement national dans les années soixante ? Par exemple, l’idée que les Pales­ti­niens, les réfugiés de Palestine, s’identifient à la figure du paysan de Palestine : omni­pré­sence des thèmes liés à la ruralité (ça va de l’olivier, des col­lines de Cis­jor­danie et jusqu’aux robes brodées des femmes, à toute une forme de chansons, de lit­té­rature orale) thé­ma­tique également pré­sente durant la pre­mière Intifada avec la valo­ri­sation du patriar­ca­lisme, de la culture vil­la­geoise à un moment où, en Cis­jor­danie, il y a long­temps qu’il n’y a plus de vil­lages et très peu de vil­la­geois qui ne vivent que de la terre. Même en 1948, il n’y avait pas que des paysans, mais une foule d’employés, de classes moyennes, de petits artisans, etc. Cela signifie qu’on est dans une sorte de réduction idéo­lo­gique de la réalité. Le mou­vement national choisit comme signe de ral­liement le keffieh, c’est-à-dire la coiffure du paysan. Le mou­vement national des années soixante n’invente pas le keffieh du paysan comme emblème national du combat, il le reprend aux révoltés de la révolte de 1936. Mais ce qui est très inté­ressant, c’est que les révoltés de 1936, et surtout des années qui suivent, ne l’utilisent pas seulement comme on réutilise un emblème paysan, mais comme emblème d’une pay­san­nerie mili­tante, c’est-à-dire comme l’emblème de la jac­querie. En 1939, par exemple, ils inves­tissent Jaffa et ils obligent les notables de la ville (ceux qui ne sont pas partis chassés par la peur) à ôter le fez, le tar­bouche, et à le rem­placer par le keffieh. Autrement dit, le keffieh a une conno­tation de lutte sociale extrê­mement forte en 1938-​​39. Quand l’OLP reprend à son compte cet emblème, il en fait l’emblème d’une espèce de paysan dés­in­carné socia­lement - et non plus un acteur d’une lutte sociale - qui est devenu la méta­phore du peuple pales­tinien tout entier. Il y a donc une recons­truction de la mémoire autour de l’archétype du paysan, par exemple, qui est lar­gement une recons­truction due au mou­vement national, qui est vidé du contenu social et qui est sûrement très réducteur par rapport à la richesse des mémoires pales­ti­niennes des réfugiés.

La formation de la seconde OLP

Assez vite, les groupes armés Fatah, Front popu­laire, Front démo­cra­tique et autres vont investir l’OLP de 1964 de l’intérieur. À partir de 1968-​​69, entre les deux Conseils nationaux pales­ti­niens de 1968 et 1969, apparaît la deuxième OLP, avec à sa tête, à partir de février 1969, Yasser Arafat comme secré­taire général. C’est un inves­tis­sement de la structure ins­ti­tu­tion­nelle OLP pre­mière version, une sub­version inté­rieure par les hommes des com­mandos. L’OLP de 1964 avait une peur panique d’être débordée par ses propres acti­vistes et, d’une cer­taine manière, ces nou­veaux acti­vistes, eux, avaient intérêt à intégrer une structure déjà exis­tante qui était une espèce de para­pluie fédé­rateur pour l’ensemble des groupes. Cette inté­gration des com­mandos, qui prennent en charge l’OLP de l’intérieur, est impor­tante car en même temps elle parle de mettre en place doré­navant un grou­pement national qui est donc fédéré sous un para­pluie unique, mais l’OLP est aussi une coa­lition de groupes qui vont tout au long de leur his­toire essayer de trouver un équi­libre fondé sur des rap­ports de force avec tou­tefois une hégé­monie Fatah sur les autres groupes qui va être en per­ma­nence dénoncée par les autres, avec toute une série de luttes internes de cou­rants mais qui n’ont jamais débouché, avant les années 1980, sur des liqui­da­tions phy­siques, à la dif­fé­rence du FLN algérien par exemple. L’OLP est un mou­vement plein de riva­lités entre groupes qui n’ont jamais réussi à unifier leurs forces armées, ce qui veut dire que l’initiative de lancer une action de com­mando est soit Fatah, soit FP, soit FD, et non OLP. Alors d’un côté on va garder les bri­gades de l’Armée de libé­ration de la Palestine dépendant de l’OLP et de l’autre côté on a une série de groupes dépendant chacun d’un état-​​major dis­tinct, fédérés dans une OLP qui a par ailleurs une vie ins­ti­tu­tion­nelle réelle mais qui est divisée de l’intérieur et tou­jours dans l’équilibre ou le dés­équi­libre, dans le rapport de forces interne mais sans vio­lences physiques.

Le projet de libé­ration qui est mis en oeuvre et qu’on peut suivre à travers les textes (cf. charte de l’OLP de 1964, charte remaniée de 1968, pro­gramme dit « pro­gramme en sept points » de 1969 du Fatah qui va devenir à partir de 1969 d’ailleurs le nouveau pro­gramme OLP connu sous le nom de Pro­gramme de l’État démo­cra­tique) n’est pas un véri­table projet de recon­quête ter­ri­to­riale. Il s’agit bien de libérer la terre de Palestine du Jourdain jusqu’à la mer - d’une cer­taine manière toute la Palestine de 1948 - mais l’objectif prin­cipal de la mobi­li­sation par la lutte armée n’est pas véri­ta­blement un projet ter­ri­to­rialisé. Il s’agit d’un projet de libé­ration, c’est-à-dire un projet de retour au statu quo ante, autrement dit d’élimination du sio­nisme pour revenir à une Palestine d’avant. Alors d’avant quoi ? Peut-​​être pas seulement d’avant 1948 immé­dia­tement. La charte de 1968 parle de « avant l’invasion sio­niste ». Mais quand com­mence l’invasion sio­niste ? En 1948, en 1917 (décla­ration Balfour) ou alors avec la pre­mière alya en 1880-​​82 ? Donc ce projet de libé­ration, c’est un projet de retour au statu quo ante d’une cer­taine manière et c’est l’absence de pro-​​ jet poli­tique clair sur la lutte pour un État par exemple sur un ter­ri­toire donné. Les mots auto­dé­ter­mi­nation, sou­ve­raineté, ne figurent pas dans la charte de 1964, ils figurent de manière allusive et sans pré­cision de la nature de l’État qu’on veut construire dans la charte de 1968 et ne figurent pas du tout dans le projet de 1969.

Le pro­gramme de 1969 me paraît pourtant être une étape fon­da­mentale, ce pro­gramme dit d’État démo­cra­tique (le mot est très mauvais parce que, je viens de le dire, on ne fait pas de projet d’État). Der­rière le mot État, ce n’est pas le mot dawla qui figure mais le mot mugtama’ (société), ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Mais c’est pourtant un tournant vers quelque chose qui va être infléchi petit à petit dans les années qui vont venir vers un projet d’État ter­ri­to­rialisé en Palestine.

Ce projet est important parce qu’il fait, pour la pre­mière fois dans l’histoire du mou­vement national pales­tinien post-​​1948, une dif­fé­rence nette entre Juifs et sio­nistes en disant : « Nous ne com­battons pas les Juifs comme com­mu­nauté eth­nique et reli­gieuse, nous com­battons le sio­nisme. » Ceci pose un autre pro­blème, celui de « dé-​​sioniser » les Juifs d’Israël…, débat central dont je ne par­lerai pas faute de temps.

Le deuxième volet important de ce projet est la manière de poser une société cette fois non pas du passé (retour au statu quo ante) mais de l’avenir en disant « nous voulons bâtir une société, (pas un État) où musulmans, chré­tiens et juifs (en uti­lisant des défi­ni­tions confes­sion­nelles ou com­mu­nau­taires) vivraient ensemble, etc. ». C’est cela qu’on appelle à tort le projet d’État démo­cra­tique. C’était la volonté de créer à terme (au terme du projet de libé­ration) une société (non un État) mul­ti­con­fes­sion­nelle plutôt que binationale.

Là-​​dessus, un autre mou­vement pales­tinien, le Front démo­cra­tique de libé­ration de la Palestine, a produit un autre projet qui affine le pré­cédent, qui se veut non pas un projet mul­ti­con­fes­sionnel mais bina­tional, mais qui en fait ne réfléchit pas beaucoup à la bina­tio­nalité parce qu’il la pose dans une espèce d’horizon très uto­pique là aussi qui est celui de la grande nation arabe socia­liste qui naîtra un jour et dans lequel au fond les déno­mi­na­tions natio­nales n’auront plus de sens à terme.

Donc on est dans les deux cas, à des niveaux tout à fait dif­fé­rents, dans une espèce d’utopie qui ne précise pas un projet extrê­mement précis, ni pour le Fatah, ni pour le Front démocratique.

Mais pour que ce projet devienne un véri­table pro­gramme poli­tique, un pro­gramme de recon­quête d’un ter­ri­toire, il faut faire la dif­fé­rence fon­da­mentale entre deux mots : terre et ter­ri­toire. Jusqu’à main­tenant on n’a parlé que de la terre, main­tenant on est en train de parler de ter­ri­toire. Le projet de libé­ration d’avant 1969 est typi­quement un projet de libé­ration de la terre ; il s’agit de la nos­talgie de la terre, d’une terre vécue, ances­trale, etc., avec laquelle on a un lien immé­morial. Mais quand on parle de ter­ri­toire, on va l’employer comme fon­dement d’une com­mu­nauté poli­tique qui, de fait, prendra nor­ma­lement la forme d’un État. C’est donc gra­duel­lement après 1969 qu’on va passer de projet de libé­ration de la terre à un projet de construction d’un État.

Mais comment voulez-​​vous aspirer à un ter­ri­toire si vous en êtes radi­ca­lement et phy­si­quement exclu ? Comment voulez-​​vous vous réap­pro­prier un ter­ri­toire lorsque vous en êtes exclu ? La grande fai­blesse his­to­rique objective c’est que voilà un mou­vement national qui s’est construit en dehors de son ter­ri­toire. Voilà sa grande fai­blesse ; elle est congé­nitale, elle est dra­ma­tique. Il dépend des régimes arabes pour le ter­ri­toire, pour une partie de son finan­cement, pour un soutien éven­tuel­lement diplo­ma­tique et poli­tique, il est dans la dépen­dance totale des États arabes. Vous n’imaginez pas qu’on aurait pu construire une telle ins­ti­tu­tion­na­li­sation de l’OLP dans les années soixante-​​dix à Bey­routh, une sorte d’État dans l’État, un embryon d’État sur le ter­ri­toire libanais, une enclave qua­siment extra-​​territoriale, mais avec effec­ti­vement de véri­tables dépar­te­ments quasi minis­té­riels, une bureau­cratie si l’on veut, une admi­nis­tration, sans l’argent du pétrole, donc l’argent arabe.

Donc fai­blesse congé­nitale d’un mou­vement qui ne contrôle pas son ter­ri­toire, qui est dépendant des res-​​ sources ter­ri­to­riales, finan­cières, diplo­ma­tiques des États de la région et qui pose des pro­grammes uto­piques de recon­quête d’une Palestine sur laquelle on n’est pas et sur une fraction de laquelle il y a quelqu’un d’autre : le roi Hussein de Jor­danie. Il y a quand même une chose qui est très frap­pante, l’OLP dirigée par Yasser Arafat après 1969 ne pose pas de reven­di­ca­tions expli­cites sur la Cis­jor­danie avant les pre­mières années de la décennie soixante-​​dix (entre 1971 et 1973). La raison fon­da­mentale est que cela aurait signifié entrer en conflit immédiat avec la Jor­danie. Le conflit de 1970-​​1971 jus­tement entre l’OLP et la Jor­danie est un double conflit : c’est un conflit de sou­ve­raineté (l’État dans l’État là aussi comme au Liban plus tard) mais surtout un conflit autour de la repré­sen­tation légitime des Pales­ti­niens de Cis­jor­danie entre Yasser Arafat ou le roi Hussein ? C’est ce débat-​​là qui se tranche dans le sang dans les rues d’Amman en sep­tembre 1970.

Alors comment passe-​​t-​​on du pro­gramme de 1969 au pro­gramme suivant qui est le grand tournant stra­té­gique de 1974. Le Conseil national pales­tinien va se doter d’un projet d’installation d’une « autorité nationale com­bat­tante » (c’est la tra­duction la plus lit­térale qui soit) sur toute partie ou fraction du ter­ri­toire libérée. C’est un tournant stra­té­gique parce que cela veut dire (sans le dire clai­rement car la base des mili­tants ne l’accepteraient pas, même dans le Fatah, et a for­tiori dans les orga­ni­sa­tions plus radi­cales comme le FPLP et les autres) qu’on ne se pose plus comme objectif de libérer toute la Palestine, celle de 1948, mais seulement les ter­ri­toires occupés depuis 1967. On ne dit pas État mais « Autorité nationale » (aujourd’hui encore on dit Autorité nationale, on emploie exac­tement les mêmes ter­mi­no­logies) et surtout « com­bat­tante » qui veut dire qu’on ne s’en tiendra pas là. S’il y a une pre­mière autorité ins­tallée en Cis­jor­danie, ça n’est pas parce qu’on a renoncé à la Palestine de 1948 mais parce qu’on va faire de la Cis­jor­danie pales­ti­nienne un point d’appui pour continuer le combat pour libérer le reste du ter­ri­toire. Mais entre 1974, date d’adoption par l’instance diri­geante de l’OLP de ce pro­gramme, et 1977, on va passer plus ou moins subrep­ti­cement à l’acceptation, cette fois, de la création (comme projet tou­jours) d’un État. Cette fois on est passé d’« Autorité nationale com­bat­tante » à « État ». On ne dit pas encore clai­rement sur la Cis­jor­danie et Gaza ou sur les ter­ri­toires occupés, on dit tou­jours sur une fraction de ter­ri­toires occupés, mais il est clair pour tout le monde à ce moment-​​là que l’on parle bien des ter­ri­toires occupés en 1967 et de ceux là seulement, et de fait très souvent on ne dit plus quel sera le deuxième temps, c’est-à-dire la libé­ration du reste de la Palestine. On reste dans une espèce de silence implicite.

Mais il ne faut pas croire à une his­toire linéaire : 1963, 1964, 1969, 1974, parce que chaque évolution et chacun de ces tour­nants stra­té­giques pro­voquent une fracture dans l’OLP. En 1974, les mou­ve­ments de l’aile dite radicale refusent le pro­gramme et quittent un certain nombre de struc­tures de l’OLP et forment ce qu’on appelle un « front du refus » qui refuse cette évolution.

Alors en deux mots, pourquoi ce tournant stra­té­gique de 1974, qui va se payer du prix d’une pre­mière fracture interne à l’OLP (il y en aura beaucoup d’autres par la suite) ? Et bien parce que nous sommes aux len­de­mains de la guerre d’octobre 1973 qui était une semi-​​victoire arabe, et égyp­tienne notamment. La guerre avait été voulue par l’Égypte pour sortir l’Égypte du conflit israé­loarabe. La chro­no­logie est claire : guerre de 1973, désen­ga­gement israélo-​​égyptien dans le Sinaï en 1974-​​75, voyage de Sadate à Jéru­salem en 1977, accords de Camp David en 1978, paix israélo-​​égyptienne en 1979.

La guerre de 1973 est déclenchée par l’Égypte pour en finir avec le conflit israélo-​​arabe, en disant que les Égyp­tiens se sont assez fait tuer pour la Palestine d’une cer­taine manière et que l’Égypte a besoin de ses res-​​ sources pour se déve­lopper. C’est fon­da­mental parce qu’il ne pourra plus jamais y avoir de guerre conven­tion­nelle israélo-​​arabe depuis que l’Égypte s’est retirée. La Syrie est bien trop prag­ma­tique et pru­dente pour avoir jamais tenté une nou­velle guerre contre Israël direc­tement depuis. Donc le retrait de l’Égypte est fon­da­mental et, d’une manière générale, le chantage qui est fait à l’OLP après 1973 est évident et va conduire au tournant de 1974. Il s’agit en gros de mon­nayer l’intégration de l’OLP comme acteur nor­malisé en quelque sorte dans le concert inter-​​arabe et dans le concert inter­na­tional (1974 coïncide avec le fameux dis­cours de Yasser Arafat à l’ONU avec d’une part le pis­tolet à la ceinture et d’autre part le rameau d’olivier). 1974 est en effet le début de la nor­ma­li­sation de l’OLP, à la fois régionale et inter­na­tionale, mais le prix à payer en est le réa­lisme, le prag­ma­tisme poli­tique, le tournant stra­té­gique de 1974, l’acceptation de centrer le projet sur la construction cette fois ter­ri­to­ria­lisée d’un futur État dans les limites d’une Palestine occupée en 1967.

Je vou­drais signaler aussi, sans le déve­lopper, que parmi les pres­sions qui se sont exercées, il ne fau­drait pas négliger les pres­sions pales­ti­niennes venues de l’intérieur, de la Cis­jor­danie en par­ti­culier et notamment d’un organe qui s’appelait le Front national pales­tinien, FNP, qui était fait de toute une série de per­son­na­lités, cer­taines membres de groupes de l’OLP, venues de l’intérieur des ter­ri­toires, qui étaient très influencées par le Parti com­mu­niste pales­tinien de l’époque et qui sont des hommes qui ont pressé l’OLP de changer de stra­tégie et d’entrer dans un pro­cessus poli­tique et diplo­ma­tique. Ils ont donc pressé l’OLP d’infléchir son programme.

Donc il y a pression inter­na­tionale, pression arabe et pression venue de l’intérieur des ter­ri­toires pour cette évolution vers un certain pragmatisme.

Au début des années 1980, la stra­tégie de lutte armée va tout sim­plement être tota­lement obsolète d’une cer­taine manière parce qu’impossible pra­ti­quement à mettre en oeuvre du fait évidemment d’un autre grand moment qui est 1982, l’invasion israé­lienne du Liban sui-​​ vie par l’expulsion, au terme de ce ter­rible siège de Bey­routh à l’été 1982 par l’armée israé­lienne, de l’étatmajor pales­tinien de Bey­routh. C’est la dis­persion aux quatre coins du monde arabe (Algérie, Yémen, Tunisie). Plus aucune lutte à travers les fron­tières n’est pos­sible puisqu’on est à des cen­taines ou à des mil­liers de kilo­mètres des fron­tières israé­liennes tout sim­plement. C’est donc un facteur fon­da­mental qui fait que l’abandon de la lutte armée est consacré de fait par cet exil loin des fron­tières qui va évidemment être sanc­tionné par de nou­velles frac­tures à l’intérieur de l’OLP : écla­tement du Fatah en 1983 sur le sol du Liban pour ceux qui y sont restés, écla­tement de l’OLP avec la nais­sance de deux groupes qui vont s’appeler suc­ces­si­vement Alliance nationale (cliente de Damas) et Alliance démo­cra­tique (l’ancienne mou­vance radicale de l’OLP) qui vont fusionner en 1985 dans un Front de salut national pales­tinien hostile à la direction cen­trale, hostile aux conces­sions, hostile à ce qui, pour eux, est une capi­tu­lation. Au cours des années 1980, la ligne de fracture continue donc en per­ma­nence au sein de l’OLP. Les années 1980, c’est l’éclatement interne, c’est la tra­versée du désert qu’on oublie souvent.

Qu’est-ce qui va sauver l’OLP et qui va per­mettre de se recentrer effec­ti­vement, et pas seulement sym­bo­li­quement, sur une ter­ri­to­rialité pales­ti­nienne ? C’est évidemment l’Intifada, c’est-à-dire quelque chose qui part de l’intérieur et non pas de l’extérieur ( ça ne veut pas dire qui est hors OLP). L’Intifada est lancée en décembre 1987 par des gens du Front démo­cra­tique de libé­ration de la Palestine, secon­dai­rement des gens du Fatah, mais de l’intérieur. Ils n’ont pas pris leurs mots d’ordre à Tunis dans un tout premier temps. C’est une ini­tiative interne qui va prendre une extension impor­tante qui va passer par une mobi­li­sation civile de masse de la popu­lation pales­ti­nienne, par toute une série d’expériences inno­vantes de lutte paci­fique (non armée) avec une dégra­dation finale, au début des années 1990, vers des formes de groupes armés qui vont se sub­stituer à la mobi­li­sation civile. L’Intifada a un projet poli­tique clair : fin de l’occupation du ter­ri­toire par les Israé­liens et auto­dé­ter­mi­nation nationale.

Mais « l’intérieur » continue d’avoir besoin de « l’extérieur » car déclencher le mou­vement, c’est une chose, en assurer la survie, c’en est déjà une autre. De plus, seule l’OLP pouvait lui donner une réper­cussion inter­na­tionale avec ses struc­tures externes et aussi un projet cré­dible de construction de l’État.

Au dix-​​neuvième Conseil national pales­tinien, réuni à Alger en novembre 1988, va être prise une décision his­to­rique, fon­da­mentale : la recon­nais­sance implicite, semi-​​implicite, semi-​​explicite, d’Israël par l’OLP qui va être expli­citée un mois et demi plus tard à Genève devant l’Assemblée générale des Nations unies et qui va être assortie bien sûr d’une décla­ration sym­bo­lique d’indépendance de l’État de Palestine. Tous ces événements-​​là répondent à quelque chose d’extrêmement précis : fon­da­men­ta­lement ils sont la tra­duction poli­tique de l’Intifada incon­tes­ta­blement, mais concrè­tement la cause immé­diate est l’annonce, dans le dis­cours du roi Hussein du 30 juillet 1988, de la rupture des liens admi­nis­tratifs et juri­diques entre la Trans­jor­danie et la Cis­jor­danie. Et à partir de ce moment là il y a un énorme danger, c’est le vide poli­tique en Cis­jor­danie. La Jor­danie est ainsi tou­jours à l’initiative en 1974 et 1988.

Le mou­vement national pales­tinien n’a cessé d’être un mou­vement réactif, qui réagit contre, qui se position-​​ ne par rapport à des ini­tia­tives qui viennent d’ailleurs, qu’elles soient israé­liennes, mais aussi arabes, égyp­tiennes, jor­da­niennes, syriennes…

 Documents

Charte nationale pales­ti­nienne de 1964

Structure de l’OLP

Charte nationale pales­ti­nienne de 1968

Décla­ration du Comité central du Fath (1er janvier 1969)

Pro­gramme poli­tique adopté par le dou­zième Conseil national pales­tinien (9 juin 1974)

Décla­ration d’indépendance de l’État de Palestine (15 novembre 1988)