Si ces accords marquent une percée de la normalisation recherchée par Israël et les États-Unis avec le monde arabe, plusieurs facteurs invitent à la relativiser.
Première objection : il ne s’agit pas vraiment d’accords de paix, les États signataires n’ayant jamais été en guerre. Deuxième objection : nul ne connaît leur contenu, sauf la promesse de chasseurs F-35 aux Émirats. Troisième objection : leur dimension électorale, qui n’a pas sauvé à l’époque Donald Trump et, pour un temps, Benyamin Netanyahou, néanmoins « repêché » le 1er novembre 2022 par son alliance victorieuse avec les partis ultraorthodoxes et l’extrême droite suprémaciste.
Cette histoire commence avec le « consensus stratégique », formule chère à Zbigniew Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter (1977-1981), qui résume ainsi la stratégie des États-Unis depuis 1967 au Moyen-Orient : pérenniser leur hégémonie sur la région en rassemblant Israël et ses voisins.
Première avancée : en 1977, le voyage d’Anouar el-Sadate à Jérusalem, puis en 1978 son sommet à Camp David avec Menahem Begin et Jimmy Carter débouchent sur une paix séparée. Mais les Palestiniens deviennent un acteur majeur avec leur première Intifada (1987-1991). Au lendemain de la guerre du Golfe, la conférence de Madrid (1991) et les accords d’Oslo (1993) poussent Washington à accepter un État palestinien en pointillé. Et Israël engrange en 1994 une seconde paix séparée : avec la Jordanie. Mais, en 1995, Itzhak Rabin est assassiné, et avec lui le « processus de paix » enterré lors du sommet avorté de l’été 2000 à Camp David. Place à la deuxième Intifada, qui creuse un fossé sanglant entre les deux peuples, avec environ 5 000 morts, 4 000 Palestiniens et 1 000 Israéliens.
La parenthèse d’Oslo refermée dans le sang, Israël agit unilatéralement, en dépit du droit international, de la colonisation au mur. Et George W. Bush renonce à freiner son allié. Barack Obama exigera en vain le gel de la colonisation : il capitulera face à Netanyahou.
Oubliée, l’initiative de paix de la Ligue arabe (2002), qui offrait une normalisation des relations si Israël se retirait des Territoires et acceptait un État palestinien avec sa capitale à Jérusalem. En coulisses, les Arabes négocient pour leur compte sans exiger un État palestinien.
Cette « trahison » remonte loin. De la Grande révolte (1936-1939) à la Nakba (1947-1949), les « frères arabes » abandonnent les Palestiniens, quand ils ne les massacrent pas : les Jordaniens lors de Septembre noir (1970), les Syriens à Tal al-Zaatar (1976) et les Libanais pendant leur guerre civile (1975-1990)...
L’autre clé se trouve à Washington et… change de mains. Netanyahou et ses alliés arabes, orphelins de Trump, paniquent. Haaretz évoque même une politique de « terre brûlée ». Mais jusqu’où le président lame-duck peut-il, d’ici au 21 janvier 2021, jouer les Néron ?
De Joe Biden, on avait oublié que, depuis des décennies, il se présentait comme « sioniste » : « Il n’est pas nécessaire d’être juif pour être sioniste », affirma-t-il dès les années 1970 et répéta-t-il ces dernières années . Et d’expliquer : « C’est le meilleur investissement de 3 milliards que nous ayons jamais fait. S’il n’y avait pas d’Israël, les États-Unis devraient inventer un Israël pour protéger leurs intérêts dans la région. » L’opération terroriste du 7 octobre, suivie du « génocide » des Gazaouis,lui donneront l’occasion de justifier à nouveau cet engagement. Rarement critique sur la « revanche » sanglante du gouvernement d’extrême droite, il lui fournit des quantités astronomiques d’armes dont il a besoin pour détruire Gaza et massacrer sa population.
L’expérience incite à éviter toute illusion. Face à la droite israélienne, la volonté d’un président étatsunien se mue presque toujours en velléité et finalement en capitulation. Avec le retour de Donald Trump, la Maison Blanche héberge à nouveau un véritable ami de la droite israélienne, mais qui défend ses intérêts comme il les conçoit.
Dans le duo ainsi reconstitué, l’homme à la casquette rouge avance drapé dans les « accords d’Abraham ». Sauf que, depuis le Maroc, payé par la reconnaissance de la « marocanité du Sahara », aucun autre État du Maghreb ou du Machreck n’a accepté de « normaliser » ses relations avec Netanyahou. Même Mohamed ben Salman, en visite en novembre 2025 à Washington, n’a pas hésité à repousser les avances de Trump, malgré les flatteries de celui-ci : le prince héritier de l’Arabie saoudite a invoqué la gêne du monde arabe en général , et en particulier le fait que la « société saoudienne » n’était pas « prête ».
De fait, l’enquête du Centre arabe de recherches et d’études politiques (CAREP) a révélé que seule une petite minorité des opinions arabes (8 %) prônait la normalisation de leurs pays avec Israël. La folie belliciste du Premier ministre israélien – qui a pris pour cible, outre Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est, le Liban, l’Iran et le Yémen – dissuade même les dirigeants arabes les plus « modérés » de tout geste complaisant avec Tel-Aviv.
Autre conséquence de la barbarie en œuvre au Proche-Orient, l’évolution de l’opinion aux États-Unis. Depuis plusieurs années, les Démocrates exprimaient de plus en plus nettement leur hostilité envers la politique de la droite israélienne. La tragédie gazaouie a poussé nombre de Républicains à les rejoindre. Au cœur de cette radicalisation figurent les Juifs américains, dont une majorité ne considère pas le soutien à Israël comme partie intégrante du judaïsme. Pour la première fois dans l’histoire, des sondages ont révélé que les Américains sympathisants avec les Palestiniens sont plus nombreux que ceux appuyant Israël.
Tel n’est pas le paysage politique israélien. Traumatisés par le choc du 7 octobre 2023, entretenu depuis par son évocation permanente, la plupart des Juifs israéliens n’ont pas rejeté la propagande développée par Netanyahou et ses alliés. Étonnamment, la mobilisation presque chaque samedi de 2024 de centaines de milliers de manifestants contre la réforme de la justice et pour la défense de la démocratie n’a pas débouché sur une remise en cause de la guerre elle-même. Seule la peur de la mort des otages a maintenu une certaine défiance de l’opinion juive vis-à-vis du gouvernement de Netanyahou.
Contrairement aux décennies précédentes, rien n’indiquait plus dans les sondages l’expression d’un « camp de la paix » se présentant comme une « alternative » à la droite et à l’extrême droite au pouvoir. Conscient de ce vide, le Premier ministre a joué sur la prolongation des hostilités comme d’un instrument pour maintenir le soutien de ses citoyens. Seule l’intervention de la nouvelle présidence étatsunienne a mis partiellement fin à ce jeu pervers. Encore faudra-t-il vérifier le respect du cessez-le-feu proclamé le 10 octobre 2025 et qui, deux mois plus tard, n’a en tout cas pas réussi à stopper le bain de sang provoqué par Israël à Gaza…
Un signe important devrait toutefois inquiéter l’extrême droite israélienne. L’aliya (« montée ») connaît un recul sans précédent. Selon la presse israélienne, 2024 a enregistré une baisse de 32,5 % des immigrants par rapport à 2023 ; et la baisse dans la première moitié de 2025 dépasse 42 %. Pis : la yerida (« descente ») l’emporte désormais sur l’aliya : 55 400 Juifs israéliens ont quitté leur pays en 2023 et 92 000 en 2024 pour s’installer à l’étranger, aux États-Unis et dans plusieurs pays de l’Union européenne . Non seulement, le départ se poursuit à un rythme encore supérieur en 2025, mais 27 % des citoyens juifs d’Israël « envisagent » d’en faire autant .
Ce paradoxe m’a rappelé une anecdote en vogue dans la fin des années 1970. Au jeune journaliste que j’étais, des amis israéliens assuraient : « N’aie pas d’inquiétude, il y aura bientôt deux États : un État d’Israël ultra-orthodoxe et ultra-nationaliste, et un autre modéré à l’intérieur comme à l’extérieur. » Au rythme où ce pays se droitise, on peut désormais douter du second terme de l’hypothèse…
Dominique Vidal
Journaliste et historien. Co-auteur avec Philippe Rekacewicz de Palestine-Israël, Une histoire visuelle (Seuil, Paris, 2024)
Photo : Carte relative aux États ayant signé le 15 septembre 2020 à la Maison Blanche les accords d’Abraham (Émirats arabes unis en rouge et Bahreïn en orange)




