Photo : Le 8ème groupe de déplacés palestiniens retourne à Gaza par le passage de Rafah après plus de 2 ans de fermeture, 11 février 2026 © Quds News Network (image d’illustration)
Le 25 novembre 2025, Wissam Yassin, 50 ans, a quitté la bande de Gaza avec ses deux filles par le poste-frontière de Kerem Shalom, dans le cadre d’une évacuation organisée par l’ambassade de France. Cette évacuation faisait suite à plusieurs tentatives de la part de Mme Yassin, qui travaille pour la chaîne de télévision Alhurra financée par les États-Unis, et de son ex-mari, employé par Radio France, pour trouver un moyen de faire sortir leurs deux filles.
Mme Yassin et sa famille ont reçu pour instruction de se rendre dans un centre de l’UNICEF, après quoi l’ambassade de France a pris en charge leur départ. Elles ont quitté la bande de Gaza par le point de passage de Rafah, ont transité par Kerem Shalom, ont rejoint la Jordanie, puis ont pris un vol direct pour la France.
« J’avais l’impression d’avoir été déracinée de chez moi et emmenée ailleurs », a déclaré Yassin, qui s’est occupée seule de ses enfants tout au long d’au moins cinq déplacements. « J’aurais aimé pouvoir rester à Gaza, mais en même temps, je voulais un avenir et une vie digne pour mes enfants. »
La famille de Yassin fait partie des milliers de familles contraintes de quitter Gaza depuis octobre 2023 – via les évacuations organisées par les ambassades, les bourses universitaires et les couloirs médicaux de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ce sont les seuls moyens par lesquels il est actuellement possible de partir, et leur mise en œuvre est lente et sélective. Les personnes qui partent le font en sachant parfaitement qu’elles ne pourront peut-être pas revenir, mais elles savent également que les responsables israéliens ont déclaré ouvertement, au plus haut niveau du gouvernement, que vider Gaza de sa population palestinienne constituait une politique explicite et un objectif ultime.
Le plan de déplacement
Les déclarations israéliennes appelant au déplacement de la population de Gaza n’ont pas été dissimulées. Depuis le début de la guerre, les responsables israéliens les ont répétées à maintes reprises et publiquement.
La première étape majeure vers ce déplacement a eu lieu en octobre 2023, lorsque plus de 1,1 million de Palestiniens ont été repoussés du nord de Gaza vers le sud, une manœuvre largement décrite comme un prélude possible à l’expulsion forcée de la population par le poste-frontière de Rafah. L’opposition égyptienne aux pressions israéliennes et américaines visant à accueillir la population déplacée a empêché cette expulsion et a maintenu la population à l’intérieur de Gaza.
Le 2 septembre 2026, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, a déclaré qu’il n’y avait « aucune véritable solution pour Gaza » sans une telle migration forcée, et qu’« Israël faciliterait la migration des Palestiniens de Gaza vers d’autres lieux par voie maritime, aérienne et par tous les moyens possibles ».
Le lendemain, le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, a dévoilé un plan d’action national pour ce qu’il a qualifié de « migration volontaire » des Palestiniens de Gaza, visant 1,8 million d’habitants sur sept ans, avec environ 250 000 personnes devant être évacuées dès la première année.
Le 16 septembre, Katz a déclaré que ce n’était qu’une question de temps avant qu’Israël ne reprenne la guerre contre Gaza et a encouragé sa population à évacuer la bande de Gaza.
En mars 2025, les médias israéliens ont rapporté la création, au sein du ministère de la Défense, d’une Administration de l’émigration volontaire, chargée de déterminer, en collaboration avec ses alliés, les destinations vers lesquelles envoyer la population de Gaza.
C’est dans ce contexte que les Palestiniens qui se demandent s’ils doivent partir doivent prendre leur décision.
« Ils anéantissent l’idée même de la résistance »
L’écrivain et universitaire palestinien Yousri Al-Ghoul, 46 ans, a passé toute la durée de la guerre dans le nord de Gaza – une région qui a été délibérément coupée du reste de la bande de Gaza, soumise à un siège prolongé et à la famine, et qui a subi certains des bombardements les plus implacables de tout ce génocide, avec des quartiers entiers rasés et sa population réduite à une fraction de ce qu’elle était avant octobre 2023. Malgré tout cela, ce père de six enfants est resté actif sur les réseaux sociaux, appelant la population à faire preuve de fermeté et à rester dans la bande de Gaza.
Le 15 décembre 2025, lui et sa famille ont été évacués vers la Suisse grâce à une bourse universitaire accordée par une université de Lausanne. Pendant son séjour dans le nord de Gaza, Al-Ghoul avait vécu dans la crainte d’être assassiné, les forces israéliennes ayant constamment pris pour cible les écrivains, les intellectuels et les personnalités de Gaza tout au long de la guerre.
Une fois toutes les possibilités de survie à Gaza épuisées, Al-Ghoul a contacté des amis dans des pays européens et leur a demandé de l’aider à évacuer sa famille de six personnes afin d’assurer leur sécurité.
Selon Al-Ghoul, il existe actuellement trois voies principales permettant de quitter Gaza : le regroupement familial pour les Palestiniens ayant la nationalité ou le statut de résident européen, qui peuvent demander à faire venir des membres de leur famille bloqués dans la bande de Gaza ; les évacuations médicales organisées par l’OMS pour les patients et leurs familles ; et les bourses universitaires pour les étudiants ou les universitaires.
Au-delà de ces options, affirme Al-Ghoul, il n’existe aucun autre moyen de quitter Gaza.
Al-Ghoul s’exprime sans détours sur ce que signifie son propre départ, en tant qu’influenceur bénéficiant d’une importante audience, dans le contexte des objectifs plus larges d’Israël. « Israël souhaitait également se débarrasser de personnes qu’il considérait comme recherchées ; son objectif ne se limitait pas à tuer des gens, mais s’inscrivait dans un objectif stratégique plus profond visant à vider Gaza de sa population palestinienne. »
Il présente son propre cas avec une clarté particulière. « Lorsque Yousri Al-Ghoul quitte Gaza — l’homme qui avait appelé à la fermeté depuis le début de la guerre et exhorté les habitants du nord de Gaza à rester dans le nord et à ne pas partir —, l’objectif atteint par l’occupation grâce à son départ est plus important que de le tuer », a-t-il expliqué. « En me forçant à partir, ils tuent l’idée même de la fermeté. »
En annonçant la création de l’Administration de l’émigration volontaire, Katz aurait déclaré que cette direction fonctionnerait en coordination avec les organisations internationales et d’autres instances dirigeantes, conformément aux instructions du gouvernement, et qu’elle coordonnerait les activités des ministères concernés.
Al-Ghoul ne part pas du principe que les organisations et institutions européennes qui évacuent les Palestiniens agissent nécessairement pour aider Israël à mettre en œuvre ses plans de déplacement. « Elles sont motivées par des préoccupations humanitaires et estiment qu’elles aident les Palestiniens en les faisant sortir de Gaza plutôt que de les laisser affronter seuls la mort et les massacres », a-t-il fait remarquer.
Cela ne change toutefois rien au fait que les événements se déroulent conformément au plan d’Israël : créer les conditions rendant la survie impossible, afin que les gens cherchent « volontairement » à échapper à l’intolérable.
« Migration douce »
Ahmad Mahmoud — un pseudonyme utilisé pour protéger son identité — a quitté Gaza en mai 2026 par l’intermédiaire de l’Organisation mondiale de la santé. L’un de ses enfants avait besoin d’un traitement à l’étranger. Il a déposé une demande auprès de l’OMS et, après des mois de démarches, on lui a dit que toute la famille pourrait être évacuée vers un pays européen.
L’OMS lui a demandé de se rendre dans un camp géré par l’organisation à Mawasi, à Khan Younis, où la famille a passé la nuit. Le lendemain matin, ils ont pris un bus en direction du poste-frontière de Kerem Shalom, puis vers la Jordanie, et de là vers l’Espagne.
Mahmoud affirme que si une organisation était capable d’aider Israël à vider la bande de Gaza, ce serait l’OMS, car elle dispose des données et des registres les plus complets sur la population et les familles de Gaza.
Tout en soulignant qu’il n’accuse pas l’OMS de complicité, il décrit ce qui s’est passé après le départ de sa famille comme la preuve d’une opération allant au-delà d’une simple évacuation médicale.
« Dès que nous sommes arrivés en Jordanie, le rôle de l’OMS a complètement pris fin », a déclaré Mahmoud. « Nous avons été pris en charge par des délégations du ministère espagnol des Affaires étrangères, qui ont commencé à nous parler d’asile et à nous proposer un hébergement ainsi qu’un lieu sûr en Espagne. »
Il a décrit cette dynamique comme une forme de « migration douce », dans laquelle les familles qui partent par des voies humanitaires avec l’intention de revenir dès que cela sera possible sont immédiatement orientées vers des demandes d’asile et une installation permanente à l’étranger.
« Ici, personne ne me connaît »
Pour Wissam Yassin, la distance physique qui la sépare de Gaza n’a pas résolu le conflit international que son départ a engendré.
« Même si partir était une chance de survivre », a-t-elle déclaré, « je ne voulais pas quitter Gaza. Je n’ai jamais voulu quitter la Bande de Gaza de cette manière. J’ai toujours aimé voyager puis revenir, mais je n’aurais jamais imaginé partir d’une manière qui m’empêcherait de revenir. »
« Ce fut un choc de me retrouver dans une tente, seule, sans famille, sans personne pour me soutenir ou m’aider à surmonter les difficultés de la vie en exil, puis, du jour au lendemain, de me retrouver à Paris. Ce fut un choc à tous les égards. »
Même si ses amis et collègues de Gaza l’enviaient d’avoir pu quitter la bande de Gaza, elle dit s’être sentie comme « une plante qui aurait été déracinée et jetée ». Bien qu’elle se trouve désormais en lieu sûr, avec la possibilité, perdue depuis longtemps, de faire des projets et de profiter d’une vie normale, elle se sent toujours comme une étrangère.
« Ici, personne ne me connaît », a déclaré Yassin. « Personne ne sait qui je suis ni ce que je suis. J’ai laissé toute mon histoire à Gaza, auprès de ma famille et de mes proches qui savent qui je suis, ce que j’ai fait dans ma vie. Ici, en France, je suis une parfaite inconnue. »
Yassin confie qu’il lui arrive parfois de penser que les pays européens qui s’efforcent d’évacuer les Palestiniens de Gaza contribuent peut-être à aider Israël à mettre en œuvre ses plans de déplacement. « Mais en même temps, les habitants de Gaza méritent une véritable chance de vivre », a-t-elle déclaré. « Je suis reconnaissante envers la France de m’avoir accueillie et de m’avoir offert suffisamment de sécurité et de stabilité : un foyer, un environnement sûr et une école pour mes enfants. »
Traduction : AFPS




