Photo : Destruction massive de bâtiments à Téhéran ciblés par l’attaque israélienne, 13 juin 2025 © Quds News Network
Dans les faits, cet objectif idéologique fut rapidement marginalisé, après la prise en otage des diplomates américains (4/11/1979) et surtout par la guerre Irak-Iran (1980-1988) qui ont conduit l’ayatollah Khomeyni à donner la priorité à la défense du territoire national contre l’Irak soutenu par les pays occidentaux. La Palestine n’était pas oubliée mais passait au second plan.
Islamisme et nationalisme
Islamisme et nationalisme furent dès lors imbriqués dans la politique étrangère de la République islamique. Suivant l’exemple de l’Arabie saoudite qui développait ses réseaux d’influences liés à l’islam radical wahhabite mais pro-occidental, l’Iran a peu à peu apporté son soutien financier, militaire et politique à divers mouvements d’opposition dans le monde arabe et bien sûr en Palestine. Cette politique fut dénoncée en Europe et aux États-Unis comme un « soutien au terrorisme » en occultant le rôle de cette politique des « proxies » [1] pour protéger l’État iranien résistant à l’agression irakienne. Par ailleurs, malgré des discours pour « libérer Jérusalem », l’Iran n’a pas toujours soutenu l’OLP jugée trop laïque, ni les organisations sunnites comme le Hamas. La Syrie était en revanche privilégiée car elle était le seul État de la région allié contre l’Irak.
Après l’expulsion de l’OLP du Liban en 1982, le soutien de l’Iran pour armer le mouvement chiite libanais Hezbollah, a permis à la République islamique de poursuivre indirectement son soutien aux Palestiniens et surtout de disposer d’une force armée efficace menaçant Israël et donc capable de dissuader toute attaque contre le territoire iranien et contre son programme nucléaire. Ce double usage des proxies, islamiste et nationaliste, s’applique également aux milices chiites d’Irak et aux Houthis du Yémen. Cette stratégie duale a suscité l’hostilité de la plupart des États arabes voisins et des pays occidentaux, provoqué un isolement politique de l’Iran et justifié l’imposition de sanctions économiques dont a souffert la population iranienne. Le consensus des Iraniens contre l’agression irakienne s’est ainsi transformé en hostilité au gouvernement après la guerre, quand le régime islamique a poursuivi son hostilité à Israël, construit un « Axe de la résistance » qui dépassait les objectifs de défense nationale.
Échec de l’islamisme et montée du nationalisme
En déchirant le 8 mai 2018 l’accord sur le nucléaire iranien négocié par Barack Obama et Hassan Rohani en 2015, les États-Unis de Donald Trump ont bloqué le processus d’ouverture économique et politique de l’Iran et apporté de l’eau au moulin aux factions iraniennes les plus radicales, hostiles à toute normalisation. L’Iran a donc repris l’enrichissement de l’uranium tandis que les conflits se multipliaient avec l’Arabie saoudite et que la guerre contre Daesh ravageait l’Irak et la Syrie. La signature en 2020 des accords d’Abraham entre Israël et plusieurs autres États de la région a alors renforcé les craintes iraniennes d’être encerclé sur les plans politique et militaire.
Pour mettre un terme à cette hostilité sans issue et au risque d’une guerre régionale, la Chine, principal acheteur du pétrole iranien et saoudien, a ainsi imposé en avril 2023 aux deux « gendarmes du Golfe » de normaliser leurs relations. Était-ce la fin de la « révolution islamique » ? Ce fut du moins un tournant décisif et probablement durable, un demi-siècle après la rupture provoquée par la révolution iranienne de 1979, notamment pour la lointaine Palestine. Les intérêts étaient désormais centrés sur le golfe Persique. Parmi les innombrables problèmes que devaient résoudre Téhéran et Riyad, le sort de la Palestine n’était pas prioritaire, même s’il existait un consensus pour constater que la « question palestinienne » serait une grave source de conflit si elle n’était pas résolue. Les massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023 sont alors intervenus de façon imprévue, et provoqué une accélération de l’histoire de façon dramatique.
Pour l’Iran, affaibli par les sanctions américaines et les crises intérieures, il n’était pas question de se laisser entraîner dans une guerre pour défendre la lointaine Palestine et le mouvement islamiste sunnite du Hamas ou aller au secours des habitants de Gaza. Utiliser contre Israël les missiles du Hezbollah aurait privé l’Iran de sa force de dissuasion et poussé les États-Unis à attaquer l’Iran en représailles alors que la priorité était alors à reprendre les négociations sur le nucléaire et obtenir la levée des sanctions économiques. Israël a alors multiplié les provocations et agressions contre l’Iran, le Liban et le Hezbollah pour pousser la République islamique à la faute et justifier une guerre massive avec le soutien américain. En vain.
L’Iran n’a pas réagi immédiatement à l’attaque contre son consulat de Damas, à l’explosion des « beepers » des cadres du Hezbollah, à l’assassinat de Hassan Nasrallah au Liban, ou à celui du chef du Hamas Ismaël Haniyeh à Téhéran. Ils n’ont pas mobilisé leurs alliés et milices d’Irak, de Syrie ou du Liban, mais ont montré avec ostentation leur décision de défendre l’État national iranien et lui seul. Le symbole de cette nouvelle stratégie fut l’attaque d’Israël depuis le territoire iranien, le 13 avril 2024, avec plusieurs centaines de drones et missiles. Une opération répétée ensuite à plusieurs reprises. L’intervention conjointe des armées israélienne, américaine, britannique, française et jordanienne fut nécessaire pour détruire les engins, mais la victoire iranienne était politique et non militaire. La République islamique d’Iran a fait le constat de sa défaite ou du manque d’efficacité de sa stratégie après les coups très durs portés au Hezbollah par Israël et décidait de tourner – en partie – la page de l’exportation de la révolution islamique pour retourner sur ses bases nationales. Quelques jours plus tard, le Guide de la Révolution islamique Ali Khamenei confirmait ce changement de politique imposé en félicitant ses (anciens ?) alliés du Hezbollah, d’Irak ou de Syrie pour leur courage et en les informant qu’ils devraient désormais gérer seuls leurs combats. Ce repli sur les intérêts et le territoire national, ne signifie pas que l’Iran ait totalement abandonné l’Axe de la résistance, puisque c’est le seul pays à avoir vraiment sanctionné Israël après les massacres et les destructions de Gaza et de Cisjordanie, avec l’appui discret des pays arabes et des non-alignés.
Israël puissance régionale dominante, oublier Gaza
La chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie en décembre 2024 a marqué une nouvelle étape décisive dans les rapports entre l’Iran, Israël, les États-Unis, et le monde arabe. En effet, la force Qods, les forces spéciales iraniennes les Gardiens de la Révolution islamique, ont dû quitter la Syrie sans combattre, laissant sur place les armes destinées au Hezbollah, leurs réseaux de renseignement et leurs investissements économiques et politiques. Après le Liban, l’Iran perdait la Syrie comme base d’influence et de son action contre Israël et vers la Méditerranée. L’Iran perdait aussi – surtout – son arme de dissuasion pour éviter une attaque contre son territoire. De fait, quelques mois plus tard, le 13 juin 2025, Israël pouvait lancer une attaque massive contre les installations nucléaires, miliaires, balistiques et civiles iraniennes, en traversant sans problème l’espace aérien libanais, syrien et irakien sous contrôle américain.
Au-delà de la question du nucléaire, le but de Benyamin Netanyahou était de ravager l’Iran pour que le pays, soumis au chaos, ne s’en relève pas avant plusieurs années. Pour éviter une extension incontrôlable du conflit, cette guerre de Douze jours fut interrompue par le bombardement des installations nucléaires iraniennes de Natanz et Fordow par l’aviation américaine, privant ainsi Israël du principal prétexte au conflit et de ses prétentions à imposer sa loi dans toute la région.
Cette guerre préventive, contraire à toutes les conventions internationales, fut condamnée très mollement par la communauté internationale, mais plus fermement par les pays arabes qui ne regrettaient pas l’affaiblissement de l’Iran mais constataient que la puissance militaire israélienne sans rivale, et sans aucun respect du droit international, était désormais un vrai danger pour tous les pays de la région, bien plus que la République islamique.
En Iran affaibli sur le plan militaire, cette agression étrangère a suscité un consensus nationaliste qui a renforcé le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian et placé le pays en meilleure position dans les négociations avec Washington sur le nucléaire et la levée des sanctions économiques qui écrasent la population. On sait aujourd’hui que la guerre fut déclenchée par Israël pour faire échouer la réunion prévue à Oman trois jour plus tard, pour signer un accord sur le nucléaire entre l’Iran et les États-Unis. La « menace iranienne » restait ainsi vivace et permettait, à nouveau, de faire oublier Gaza et la Palestine et de rendre menaçant le nationalisme iranien. Chacun sait pourtant que la donne a changé, que la question n’est plus l’ambition régionale de la révolution islamique de 1979, mais le projet expansionniste israélien. Chacun sait qu’aucune paix ne sera possible tant que la « question palestinienne » n’aura pas trouvé une solution juste et durable.
Bernard Hourcade
Bernard Hourcade est directeur de recherche émérite au CNRS, Centre de recherche sur le monde iranien, Paris. Il a dirigé l’Institut français de recherche en Iran de 1978 à 1983. Il est l’auteur de « Géopolitique de l’Iran » (Armand Colin, 2010), « L’Iran au XXe siècle, Entre nationalisme, islam et mondialisation » (Fayard, 2007), « Iran, Nouvelles identités d’une république » (Belin, 2002).




