Photo : Les soldats israéliens arrêtent et agressent des Palestiniens lors de leur raid sur le camp de réfugiés de Qalandia, Jérusalem-Est occupée, le 6 août 2026 © Quds News Network
Les camps de réfugiés palestiniens de Cisjordanie font à nouveau la une de l’actualité après que l’armée israélienne a lancé une nouvelle opération de grande envergure contre le camp de réfugiés de Qalandia, situé au nord de Jérusalem, aux portes de Ramallah. Tard dans la nuit de mardi, les forces israéliennes ont pénétré dans Qalandia après l’avoir bouclé, puis ont procédé à l’arrestation de dizaines de Palestiniens et mené des interrogatoires sur place, tout en distribuant des tracts menaçant les Palestiniens d’arrestation s’ils entreprenaient la moindre action contre les forces israéliennes.
Lors d’une précédente incursion à Qalandia en mai dernier, les soldats israéliens avaient ordonné aux habitants de « faire leurs valises et de partir dans un pays européen », et avaient invoqué à plusieurs reprises le nom de « Jénine » alors qu’ils parcouraient le camp. Les habitants ont interprété cette référence à Jénine comme une menace directe, compte tenu de la destruction du camp de réfugiés de Jénine, situé au nord de la Cisjordanie.
Le raid actuel sur Qalandia est survenu quelques jours après que le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, eut annoncé qu’il avait donné l’ordre à l’armée d’occuper « un autre » camp de réfugiés en Cisjordanie, reproduisant ainsi l’occupation par Israël de trois camps de réfugiés dans le nord de la Cisjordanie au début de l’année 2025. À l’époque, l’armée israélienne avait déplacé l’ensemble de la population des camps de réfugiés de Tulkarem et de Nur Shams, à Tulkarem, ainsi que du camp de réfugiés de Jénine, à Jénine, soit au moins 40 000 personnes. Ces personnes n’ont jamais été autorisées à regagner leurs foyers et sont toujours déplacées à ce jour, beaucoup d’entre elles continuant de subir une crise humanitaire.
Au cours de la destruction des camps par Israël, les forces israéliennes ont rasé une grande partie des habitations des résidents, creusant de larges chemins de terre au cœur du tissu urbain, soi-disant pour créer des « voies sécurisées » permettant aux forces israéliennes d’opérer. En réalité, cela s’inscrit non seulement dans les tentatives d’Israël de « remodeler » l’architecture des camps, mais aussi de les éliminer complètement en tant que tels, pour les transformer en extensions urbaines des villes voisines et faire disparaître ce qu’ils représentent.
Depuis 2021, les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nur Shams constituaient des bastions pour les groupes de résistance armés locaux, mais une répression israélienne sévère à l’encontre de ces groupes a abouti au dépeuplement massif des camps.
Mais l’assaut contre ces camps de réfugiés a des implications qui vont au-delà d’une simple répression des groupes de résistance palestiniens. La population déplacée était déjà réfugiée depuis sept décennies, et ces camps ont joué un rôle majeur dans l’histoire de la lutte palestinienne, revêtant une forte valeur symbolique pour les Palestiniens — et pour Israël. C’est cet aspect de ce que représentent les camps de réfugiés qui en fait une cible permanente dans toute la Cisjordanie.
Des décennies de résistance
Les 19 camps de réfugiés palestiniens de Cisjordanie ont tous été créés entre 1948 et 1950 pour accueillir les Palestiniens qui avaient été déplacés de force de leurs foyers dans ce qui est devenu le territoire d’Israël proprement dit lors de la Nakba. L’Office de secours et de travaux des Nations unies (UNRWA) a loué des parcelles de terrain pour établir ces camps dans le cadre de baux de 90 ans, faisant ainsi de l’ONU le titulaire légal des droits immobiliers sur ces camps, qui n’ont jamais été agrandis. Pour les masses de réfugiés qui avaient tout perdu, ces camps sont devenus leur seule option de logement, dans des conditions de vie précaires, marquées par la pauvreté et la surpopulation, auxquelles s’ajoutait la stigmatisation sociale liée à la dépossession.
Depuis au moins 2017, les responsables israéliens font pression pour la fermeture de l’UNRWA, l’agence des Nations unies chargée des camps de réfugiés palestiniens. Benjamin Netanyahu a affirmé que l’UNRWA perpétuait le problème des réfugiés palestiniens, prolongeant ainsi le conflit. En janvier 2025, alors qu’Israël se préparait à envahir les camps de Jénine, Nur Shams et Tulkarem, son gouvernement a ordonné à l’agence des Nations unies de quitter ses locaux à Jérusalem, après l’avoir bannie du pays par la loi.
À la fin des années 1950, les premiers groupes de résistance palestiniens ont commencé à émerger dans les premiers camps de réfugiés à travers le Moyen-Orient. En Cisjordanie, la résistance armée palestinienne a commencé à prendre forme à la suite de l’occupation israélienne de 1967, principalement dans les camps de réfugiés.
Au milieu des années 1970, le camp de Jénine a vu naître l’un des groupes les plus influents de Cisjordanie : les « Panthères noires », un groupe paramilitaire lié au Fatah qui s’est illustré lors de la première Intifada de 1987. C’est dans le camp de réfugiés de Balata, aux abords de Naplouse, que la première étincelle de l’Intifada s’est propagée depuis le camp de réfugiés de Jabalia, à Gaza, vers la Cisjordanie.
Une dizaine d’années plus tard, lors de la deuxième Intifada du début des années 2000, les camps de réfugiés sont devenus des bastions pour les branches armées des factions palestiniennes, en particulier les camps de Balata et d’al-Ain à Naplouse, ainsi que ceux de Tulkarem et de Jénine. Ce dernier a été la cible d’un siège et d’une campagne de bombardements israéliens qui ont duré dix jours en 2002. L’une des dernières opérations israéliennes menées contre un camp palestinien pendant la période de la deuxième Intifada a visé al-Ain en 2008, réprimant les combattants palestiniens bien après la fin de l’Intifada dans la majeure partie du reste de la Cisjordanie.
Bien plus qu’un bastion militant
Au fil des ans, la résistance à Israël est devenue une caractéristique majeure de l’identité collective des camps de réfugiés, où des Palestiniens issus de différents milieux sociaux forgeaient de nouvelles communautés articulées autour de l’idée de dépossession et de marginalisation. Bien que ce soit la résistance de masse ou celle des groupes armés qui ait rendu célèbres les camps de réfugiés de Cisjordanie, c’est autre chose qui a constitué le cœur de leur identité et qui a, en premier lieu, créé les conditions propices à une culture de la résistance.
En mars de l’année dernière, Mondoweiss a interviewé des réfugiés palestiniens qui avaient récemment été chassés de leurs foyers dans le camp de Jénine. Halima, une femme d’une soixantaine d’années qui séjournait dans une école transformée en centre d’accueil dans la ville de Jénine, a expliqué les liens communautaires qui unissaient les résidents du camp, tout en décrivant le moment où elle l’avait quitté.
« Je ne supportais pas la vue de cette destruction… Ça me brise le cœur, car tout le camp est comme ma maison, et tous les résidents sont comme ma famille », a déclaré Halima. « Plusieurs familles, sur plusieurs générations, vivaient dans le même immeuble, alors les portes de nos maisons étaient toujours ouvertes les unes aux autres. Si l’un d’entre nous manquait d’un ingrédient pour cuisiner, d’un médicament ou de quoi que ce soit d’autre, il n’avait qu’à entrer chez son voisin et demander ce dont il avait besoin. C’est tout simplement notre mode de vie. »
« J’ai grandi en ayant conscience que ma famille avait été chassée de Haïfa, et cette conscience est un trait commun de notre identité de réfugiés », a poursuivi Halima. « Où que nous allions, nous la portons en nous : être originaire du camp de réfugiés de Jénine signifie que je partage avec tous les habitants du camp le fait d’être née réfugiée, et cela nous lie les uns aux autres où que nous allions. »
D’une certaine manière, les camps de réfugiés ont donné naissance à un nouveau type de communauté palestinienne, où la cause de la dépossession des Palestiniens était au cœur de leur identité collective. Plus précisément, il s’agit de la cause des réfugiés palestiniens et du souvenir de la Nakba de 1948.
« Un camp de réfugiés est une concentration de l’aspect non résolu de la cause palestinienne », a déclaré à Mondoweiss Abdul Rahim Al-Shaikh, professeur d’études culturelles à l’université de Birzeit. « Les camps de réfugiés ont toujours été des lieux marginalisés, toujours exclus des services publics, avec des niveaux de pauvreté élevés. Cela a toujours fait des camps de réfugiés un rappel de la dépossession originelle du peuple palestinien, et a fait des camps eux-mêmes des bastions de la résistance. »
C’est pourquoi l’offensive israélienne en Cisjordanie se concentre sur les camps de réfugiés alors qu’elle s’apprête à annexer « de manière décisive » le territoire et à éradiquer toute forme de résistance qui s’y trouve. Non seulement en raison de l’activité militante que les camps ont engendrée pendant des décennies, mais aussi pour ce qu’ils représentent : la mémoire vivante de la Nakba, leurs structures sociales collectivistes, une conscience forgée autour de la dépossession — et la culture de résistance qu’ils engendrent.
Traduction : AFPS




