Photo : Cité antique de Sebastia, adjacente au village de Sebastia en Cisjordanie, 2018 © Bukvoed
Cisjordanie occupée – Fin septembre, les troupes israéliennes ont mené une opération dans la région de Tulkarem et ont apposé des avis sur le sanctuaire de Banat Yaqub à Irtah, au sud de la ville.
Ce bâtiment de deux étages, dont le rez-de-chaussée date de l’époque romaine et la salle de prière de l’époque mamelouke, serait désormais placé sous le contrôle de l’Autorité israélienne des antiquités.
Selon Suhail Salman, de la « Campagne populaire contre le mur et les colonies », un groupe palestinien de base, le sanctuaire et son terrain ne couvrent pas plus de 300 mètres carrés ; pourtant, les avis revendiquaient plus de 10 dunams (environ 2,5 acres) de terres environnantes, englobant ainsi des dizaines de maisons habitées.
Ce sanctuaire est le dernier site en date d’une campagne qui utilise la protection du patrimoine pour s’emparer de terres et passer outre la juridiction palestinienne, affirment des organisations de défense des droits de l’homme et des archéologues.
De Silwan à Jérusalem-Est à Shiloh, en passant par Tel Rumeida à Hébron et Sébaste près de Naplouse, les fouilles se sont accompagnées de la construction de routes, de centres d’accueil des visiteurs et de restrictions d’accès qui transforment les terres palestiniennes en sites touristiques gérés par les colons.
Cette campagne s’est intensifiée cette année, le ministre des Finances Bezalel Smotrich ayant annoncé en août une enveloppe de 113 millions de shekels (37 millions de dollars) destinée à prendre le contrôle de plus de 70 sites historiques.
Depuis 2023, le gouvernement israélien a investi environ 82 millions de dollars dans des sites archéologiques de Cisjordanie dans le cadre d’un programme intitulé « Route, Terre, Patrimoine », supervisé par le ministre du Patrimoine Amichai Eliyahu, membre du parti d’extrême droite Puissance juive (Otzma Yehudit).
Les chercheurs et archéologues palestiniens qui ont travaillé sur ces sites affirment que les changements sociaux et politiques liés aux découvertes archéologiques sont déjà visibles.
Ils soulignent le prix que paient les communautés palestiniennes locales à mesure que de nouvelles routes et infrastructures touristiques sont construites, que les restrictions en matière de construction et d’accès s’aggravent, et que l’histoire complexe de la région est déformée.
Remodeler la mémoire historique
Daoud Ghoul, chercheur à l’université al-Quds, explique à The New Arab que les sites patrimoniaux de Cisjordanie sont devenus un terrain d’affrontement majeur où « l’archéologie est utilisée pour remodeler la mémoire et l’espace », notamment à travers la manière dont les sites archéologiques et leur histoire sont présentés au public.
« Prenons l’exemple de Silwan », a-t-il déclaré, en référence au quartier de Jérusalem-Est où le site archéologique connu sous le nom de Cité de David est devenu le point de mire de récits historiques contradictoires.
« Ce qui s’y passe reflète ce que la littérature coloniale décrit comme la “logique de l’élimination”. Il s’agit d’un processus visant à effacer la mémoire, afin de rendre la présence palestinienne moins visible dans le récit officiel du lieu. »
Ce terme désigne un processus par lequel la présence et l’histoire d’un peuple sont progressivement effacées du récit d’un lieu. Cela peut également se produire par le biais de modifications apportées au paysage, aux sites patrimoniaux, ou encore en mettant davantage en avant une version du passé plutôt qu’une autre.
Environ 2 200 Palestiniens de Silwan sont menacés d’expulsion, dont environ 1 500 dans le quartier d’al-Bustan et 700 autres dans celui de Batn al-Hawa.
B’Tselem, une organisation israélienne de défense des droits de l’homme, a recensé 33 familles, soit 77 personnes dont 37 enfants, expulsées de Batn al-Hawa entre octobre 2015 et avril 2026, dont 15 familles rien qu’en mars 2026. Entre octobre 2023 et avril 2026, 48 habitations ont été démolies dans le quartier voisin d’al-Bustan.
Human Rights Watch a signalé en juin que les autorités israéliennes accéléraient les démolitions et les expulsions forcées dans tout Silwan, et début septembre, les médias locaux ont rapporté que les forces israéliennes avaient bouclé les accès à Bir Ayoub et al-Bustan en prévision d’une opération de démolition prévue.
Selon Ghoul, dès qu’un site est déclaré zone protégée ou parc national, la vie quotidienne peut commencer à changer autour de celui-ci. Les constructions peuvent être restreintes, et les routes ainsi que les infrastructures touristiques imposent des restrictions de circulation aux résidents palestiniens locaux, qui doivent obtenir des autorisations pour accéder à leurs propres terres.
Ghoul soutient que le problème ne réside pas dans l’étude et la recherche sur la présence historique des Juifs ou d’autres groupes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, mais dans leur instrumentalisation par l’État israélien.
« Il s’est toujours agi de sélectionner une couche historique et de la transformer en fondement pour définir le lieu dans le présent », explique-t-il. « À Silwan, par exemple, la zone connue sous le nom de Wadi Hilweh est présentée comme la “Cité de David”, en mettant l’accent uniquement sur son histoire biblique et juive. »
Le cas de Sébaste
Le cas le plus marquant est celui de Sébaste, une ville palestinienne bordée d’oliveraies située au nord-ouest de Naplouse, construite à proximité de l’un des sites archéologiques les plus riches de Cisjordanie.
Les archéologues identifient cette colline comme étant Samarie, capitale de l’ancien royaume d’Israël. Hérode le Grand l’a ensuite reconstruite pour en faire une ville romaine nommée Sébaste en l’honneur de l’empereur Auguste, et les chrétiens et les musulmans la vénèrent comme le lieu de sépulture de Jean-Baptiste, connu en arabe sous le nom du prophète Yahya.
L’acropole de Sébaste se trouve dans la zone C, mais le village et certaines parties du site antique relèvent de la zone B, où l’accord d’Oslo II de 1995 confère à l’Autorité palestinienne (AP) le contrôle civil, y compris sur les antiquités.
En juin 2024, le Conseil des ministres israélien a accordé au responsable archéologique de l’Administration civile – l’unité militaire chargée de la gestion des antiquités dans les territoires occupés – des pouvoirs de contrôle et d’application de la loi dans la zone B.
Un mois plus tard, un arrêté militaire a permis la saisie de 1,3 dunam au sommet de l’acropole afin d’y ériger une tour de guet, et en mai 2025, le ministère israélien du Patrimoine a lancé de nouvelles fouilles sans consulter les responsables palestiniens des antiquités.
Le 19 novembre 2025, l’Administration civile a annoncé son intention d’exproprier l’ensemble de l’acropole et ses environs, soit quelque 1 800 dunams (environ 445 acres), y compris des terrains privés appartenant à des résidents.
Après avoir rejeté les objections des habitants, elle a rendu une deuxième décision, plus définitive, le 11 février 2026. Cette saisie est considérée comme la plus importante jamais effectuée dans le cadre d’un projet archéologique en Cisjordanie occupée depuis 1967.
En juillet, l’UNESCO a inscrit Sébaste à la fois sur la Liste du patrimoine mondial et sur la Liste du patrimoine mondial en péril, malgré les objections d’Israël. Le ministre palestinien du Tourisme, Hani al-Hayek, a déclaré que cette inscription sur la liste du patrimoine en péril reflétait des menaces telles que la confiscation de terres, l’altération du caractère historique du site et les restrictions imposées aux travaux de conservation. Israël a qualifié cette décision de politique.
Mais selon Nazmi al-Jubeh, historien et archéologue à l’université de Birzeit, cette inscription n’a aucun pouvoir d’exécution. L’inscription de la vieille ville d’Hébron sur la liste de l’UNESCO en 2017 n’a pas empêché Israël de maintenir des colons en son centre ni de prendre récemment le contrôle de l’administration de la mosquée d’Ibrahim.
« Et aujourd’hui, toute nouvelle découverte archéologique dans la région se voit attribuer un nom biblique, même en l’absence de preuves pour l’étayer », explique-t-il à The New Arab.
Al-Jubeh a mis en évidence cette tendance dans son étude des fouilles menées à Jérusalem depuis 1967, affirmant que l’archéologie en Palestine n’a jamais été dissociée de la politique et qu’une grande partie de la tradition de l’« archéologie biblique » s’est attachée à faire correspondre l’Ancien Testament au territoire, un effort qui se reflète dans les cartes, les noms et la terminologie utilisés pour décrire les sites.
« L’histoire de Sébaste est plus complexe qu’un simple différend sur son nom », explique-t-il. « Il y a ici de nombreuses couches historiques différentes. Même le ministère palestinien du Tourisme et des Antiquités recense des vestiges datant de l’âge du bronze ancien, de l’âge du fer II, ainsi que des périodes hellénistique, romaine, byzantine, islamique et des croisades », ajoute-t-il.
« Les historiens s’accordent largement à dire que le sommet de la colline était la capitale du royaume du Nord, mais il existe également différentes interprétations de ce qui s’est passé ici et de la manière dont ces différentes périodes doivent être comprises. »
Israël affirme que ce décret permettra de protéger le site et de l’ouvrir aux visiteurs, dans le cadre d’un projet d’environ 8 millions de dollars destiné à ce qu’il appelle le « Parc national du Shomron », lié à l’histoire de la colline en tant que capitale du royaume biblique des Israélites du Nord. Les responsables palestiniens et les détracteurs israéliens de ce décret soutiennent que cette saisie va bien au-delà de ce qu’exige la protection de l’acropole.
Contrôle territorial : redessiner la carte de la Cisjordanie
Le même schéma se répète au-delà de Sébaste et de Silwan. Le site archéologique associé à la ville biblique de Silo fait partie des programmes touristiques et éducatifs gérés par la colonie voisine, intégrant ainsi le site antique et la colonie dans une même expérience touristique.
À Tel Rumeida, un quartier palestinien situé dans la zone H2 d’Hébron contrôlée par Israël, les fouilles menées entre 2014 et 2016 sous la direction de l’Autorité des antiquités d’Israël et de l’université d’Ariel avaient pour objectif de créer un parc géré par les dirigeants des colons de la ville, et l’État a reconnu devant le tribunal que ce projet visait à renforcer la colonie.
Une requête déposée par Emek Shaveh et Breaking the Silence a empêché la mise en œuvre de cet accord, mais le parc a ouvert ses portes en 2018 sous l’égide de l’Administration civile, au milieu de habitations palestiniennes dont les résidents vivent sous le joug des postes de contrôle et des restrictions de circulation.
Hérodion, le palais-forteresse construit par Hérode le Grand près de Bethléem, et Qumrân, où ont été découverts les manuscrits de la mer Morte, figuraient parmi les six sites des territoires occupés inclus dans le projet israélien de 400 millions de shekels consacré aux sites du patrimoine national en 2010.
Selon Hamdan Taha, ancien directeur du Département palestinien des antiquités et du patrimoine culturel, ces sites archéologiques font partie intégrante de la manière dont les zones environnantes sont présentées et gérées.
« Protéger le patrimoine ne signifie pas isoler un site de la communauté qui vit autour », a-t-il déclaré à The New Arab. « Les projets palestiniens que j’ai dirigés à Tell Balata, près de Naplouse, et à Jéricho, abordaient l’histoire comme un ensemble à plusieurs niveaux et associaient les institutions et les communautés locales à la gestion des sites. »
À Tell Balata, des fouilles menées conjointement par des archéologues palestiniens et néerlandais ont mis au jour une succession de peuplements s’étendant de la préhistoire à la période romaine, ce qui, selon lui, montre que le site ne peut être réduit à une seule identité historique.
« La protection archéologique », a-t-il fait valoir, « peut devenir un système de contrôle spatial lorsqu’elle s’accompagne d’une interdiction faite aux habitants d’accéder à leurs terres, de restrictions en matière de construction ou de la transformation d’un site en zone touristique liée à une colonie. »
Traduction : AFPS




