Une nation de réfugiés

Aliaa Al-​​Korachi, vendredi 8 février 2008

S’il faut parler de dia­spora, c’est celle du peuple pales­tinien, « les peaux rouges » du Moyen-​​Orient comme le dit le poète Mahmoud Darwich.

Ils rêvent du retour, cer­tains ont perdu l’espoir … on les compte par mil­lions, ces Pales­ti­niens de la dia­spora. Consé­quences de plu­sieurs guerres, de 1948 à 1967, puis à d’autres mesures répres­sives d’Israël … Ils seraient aujourd’hui environ 4,5 mil­lions dis­persés dans le monde. A présent, nous sommes à la troi­sième géné­ration de ces réfugiés. Des accords ont été signés, des ententes, des enga­ge­ments, mais leur question, faisant partie dudit « statut final », semble sans issue.

Un retour en Palestine n’est pas du tout acquis et une vie dans les pays qui les accueillent est loin d’être confor­table. En fait, le statut de ces réfugiés diffère selon les pays d’accueil. Mais un trait commun les regroupe tou­jours et on peut le décrire en deux mots : l’exil et la souffrance.

C’est en Jor­danie où se trouve le grand nombre des réfugiés pales­ti­niens formant ainsi presque la moitié de la popu­lation. Ils sont évalués aujourd’hui à 2,3 mil­lions d’âmes. Mais la Jor­danie constitue une exception, c’est le seul pays qui a accordé le statut de rési­dents et de citoyens jor­da­niens à tous les res­sor­tis­sants pales­ti­niens vivant sur son ter­ri­toire. Mais si ce pays est le seul où les réfugiés pales­ti­niens dis­posent d’un pas­seport national, ceux-​​ci ont des rela­tions parfois tendues avec la popu­lation locale, du fait d’être souvent accusés d’être plus loyaux à l’égard de l’OLP que de leur pays d’accueil, ou encore de contrôler le secteur privé de l’économie du Royaume. Les Pales­ti­niens se plaignent quant à eux de rester exclus de la fonction publique, notamment les fonc­tions stra­té­giques de sécurité. Leurs repré­sen­tants au Par­lement sont pro­por­tion­nel­lement moins impor­tants que ceux des Jor­da­niens. 18,3 % d’entre eux vivent dans 13 camps construits en marge des prin­ci­pales villes du Royaume où les condi­tions socio-​​économiques sont déplo­rables : la densité de la popu­lation est très élevée et les infra­struc­tures insuf­fi­santes. Ceci reste pourtant un atout ; les Pales­ti­niens de Jor­danie sont dans une situation beaucoup meilleure si on les compare avec leurs confrères au Liban.

Le Liban ou l’incarnation du drame

C’est notamment dans ce pays, où le plus grand taux de réfugiés pales­ti­niens vivent dans une extrême souf­france. Les 430 000 Pales­ti­niens du Liban forment presque un dixième de la popu­lation de ce pays. Pourtant, ils sont consi­dérés comme citoyens de seconde zone. Le Liban ne veut pas voir se répéter les événe­ments de 1975, lorsque des affron­te­ments ont éclaté entre Pales­ti­niens et Libanais, menant plus tard à une guerre civile liba­naise. Aujourd’hui, les Pales­ti­niens au Liban ne pos­sèdent aucun droit poli­tique et civique.

Selon Amnesty Inter­na­tional, « les 12 camps de réfugiés offi­ciels du Liban connaissent des pro­blèmes graves : infra­struc­tures insuf­fi­santes, sur­po­pu­lation, pau­vreté et chômage ». Il suffit aussi de savoir que la super­ficie allouée aux camps offi­ciels n’a pra­ti­quement pas changé depuis 1948, bien que le nombre de réfugiés enre­gistrés ait été mul­tiplié par quatre. La loi interdit l’entrée de tout matériau de construction dans cer­tains camps, ce qui empêche la réno­vation, l’extension ou l’amélioration des habi­ta­tions. Les dif­fi­cultés des Pales­ti­niens sont aussi aggravées par la pré­sence mili­taire per­ma­nente autour des camps situés dans le sud du Liban. Chaque fois qu’ils veulent sortir de l’enceinte du camp ou y rentrer, les réfugiés doivent franchir un poste de contrôle de l’armée liba­naise et pré­senter leurs docu­ments d’identité, ce qui ren­force une ten­dance à voir en eux des étrangers dan­gereux, et non des réfugiés ayant besoin de protection.

Ces réfugiés n’ont pas la pos­si­bilité de se faire natu­ra­liser et n’ont pas accès au réseau de santé publique, ni au système public d’éducation. D’autres res­tric­tions rela­tives au marché du travail leur ont été imposées. Jusqu’en 2005, plus de 70 pro­fes­sions étaient inter­dites aux Pales­ti­niens. Une ving­taine le sont tou­jours. Les événe­ments de Nahr Al-​​Bared ont aggravé beaucoup la situation.

L’eldorado syrien

Quant à la Syrie, on entend beaucoup de Pales­ti­niens dire que les condi­tions dans ce pays où résident quelque 460 000 réfugiés, sont les meilleures. Bien qu’ils ne pos­sèdent pas la natio­nalité syrienne, ils dis­posent des mêmes droits sociaux que les Syriens. Mais ils sont soumis à un contrôle poli­tique strict. Les Pales­ti­niens de Syrie n’ont pas de pas­seport, mais un laissez-​​passer qui com­plique l’obtention de visas. Les droits au travail ne sont pas limités sauf pour les postes dans l’administration, l’armée et les ser­vices de ren­sei­gne­ments. Cependant aujourd’hui, la Syrie met beaucoup de res­tric­tions pour l’entrée des Pales­ti­niens, notamment ceux qui ont fui la guerre de l’Iraq. Les auto­rités syriennes refusent de les laisser entrer par crainte de ne pas pouvoir sur­veiller leurs déplacements.

Et c’est en Iraq où les réfugiés pales­ti­niens consti­tuent la minorité la plus per­sé­cutée. Ils étaient Favo­risés sous Saddam Hussein, qui les avait accueillis et leur avait offert d’excellentes condi­tions, éducation et soins médicaux gra­tuits, un large éventail d’emplois et, surtout, un logement quasi gratuit dans d’anciennes habi­ta­tions de chiites, expulsés du centre de Bagdad, ou de juifs. Ces bien­faits de Saddam Hussein ont fait de la com­mu­nauté pales­ti­nienne un objet de haine, et elle subit actuel­lement une répression féroce, expulsion de leur habi­tation, assas­sinats, enlè­ve­ments. De 60 000 réfugiés qui vivaient en Iraq avant l’invasion amé­ri­caine, 15 000 d’entre eux ont fui. Depuis l’occupation, les quar­tiers pales­ti­niens tels que Hour­riyya et Al-​​Baladiyyat à Bagdad ont été bom­bardés et attaqués. La plupart sont aujourd’hui bloqués sur la fron­tière iraqo-​​syrienne, vivant dans des camps où les condi­tions huma­ni­taires sont très déplo­rables. Ces Pales­ti­niens ne dis­posent en général d’aucun document qui prouve leur citoyenneté ira­qienne ni de rien d’autre qui leur permet d’entrer dans un pays arabe voisin.

Quant à l’Egypte, où il y a peu de Pales­ti­niens par rapport aux autres pays, elle ne fait pas l’exception. Les 48 784 Pales­ti­niens qui y vivent dis­posent d’un laissez-​​passer, mais toute sortie de l’Egypte ne leur garantit pas qu’ils pourront y retourner. Ils n’ont pas le droit d’aller dans les écoles publiques et n’ont pas le droit de tra­vailler. Et la crise actuelle sur la fron­tière reflète cet état des lieux complexe.