Une haine sans limite

Aujourd’hui, quelque 120 ans après le début de l’aventure sioniste, la haine entre les deux peuples est à son comble.

Uri Avnery, mardi 19 juillet 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent de quelque façon l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


UN JEUNE PALESTINIEN s’introduit dans une colonie, entre dans la première maison, poignarde une jeune fille de 13 ans dans son sommeil et est tué.

Trois Israéliens kidnappent au hasard un jeune Palestinien de 12 ans, l’emmènent dans un champ pour le brûler vif.

Deux Palestiniens d’une petite ville près de Hébron pénètrent illégalement en Israël, prennent un café dans un quartier de loisirs de Tel Aviv puis se mettent à tirer sur tous ceux qui les entourent avant d’être capturés. Ils deviennent des héros nationaux.

Un soldat israélien voit un agresseur palestinien gravement blessé étendu sur le sol, s’en approche et lui tire à bout portant dans la tête. La plupart des Israéliens l’applaudissent.

Ce ne sont pas là des actions “normales” même dans une guerre de guérilla. Ce sont des manifestations d’une insondable haine, une haine si terrible qu’elle dépasse toutes les normes d’humanité.

IL N’EN A PAS toujours été le cas. Quelques jours après la guerre de 1967, au cours de laquelle Israël avait conquis Jérusalem Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza, j’avais circulé seul à travers les territoires nouvellement occupés. J’étais bien accueilli presque partout, les gens cherchaient à me vendre leurs produits, à me raconter leurs histoires. Ils s’intéressaient aux Israéliens, tout comme nous nous intéressions à eux.

À l’époque, les Palestiniens n’imaginaient pas une occupation éternelle. Ils haïssaient les autorités jordaniennes et étaient heureux que nous les ayons chassées. Ils croyaient que nous partirions sans tarder, leur permettant de se gouverner enfin eux-mêmes.

En Israël, tout le monde parlait d’une “occupation bienveillante”. Le premier gouverneur militaire était quelqu’un de très humain, Chaim Herzog, futur président d’Israël et père de l’actuel président du parti travailliste.

En quelques années tout cela avait changé. Les Palestiniens réalisèrent que les Israéliens n’avaient pas l’intention de s’en aller, mais qu’ils allaient bel et bien leur voler leur pays, et le couvrir de leurs colonies.

(Il s’est passé quelque chose de semblable au Sud Liban 15 ans plus tard. Les chiites accueillirent nos troupes avec des fleurs et du riz, pensant qu’elles allaient chasser les Palestiniens et s’en aller. Quand ils virent que ce n’était pas le cas ils se transformèrent en guérilleros résolus et finalement créèrent le Hezbollah.)

Désormais la haine est partout. Arabes et Israéliens utilisent des autoroutes différentes, mais c’est bien pire que l’apartheid sud-africain, parce que les Blancs n’avaient là-bas aucun intérêt à chasser les Noirs. C’est aussi bien pire que la plupart des formes de colonialisme, parce que les puissances impériales n’enlevaient généralement pas la terre aux indigènes pour s’y établir.

De nos jours la haine réciproque règne en maître. Les colons terrorisent leurs voisins arabes, les garçons arabes lancent des pierres et des bombes incendiaires bricolées sur les voitures juives qui circulent sur les autoroutes auxquelles eux n’ont pas accès. Récemment, la voiture d’un officier supérieur a été caillassée. Il est sorti et s’est lancé à la poursuite du gamin qui s’enfuyait, il lui tira dans le dos et le tua en violation flagrante des règles militaires d’ouverture du feu.

AUJOURD’HUI, quelque 120 ans après le début de l’aventure sioniste, la haine entre les deux peuples est à son comble. Le conflit domine nos vies. Plus de la moitié des récits d’actualité dans les médias concernent ce conflit.

Si le fondateur du sionisme moderne, le journaliste viennois Theodor Hertzl, revenait au monde, il serait complètement écœuré. Dans le roman futuriste qu’il écrivit en allemand au début du siècle dernier, sous le titre “Altneuland” (“Vieux-nouveau Pays”), il décrit dans le détail la vie dans le futur État juif. Ses habitants arabes sont présentés comme des citoyens heureux et patriotes, reconnaissants pour tous les progrès et les avantages apportés par les sionistes.

Au début de l’immigration juive, les Arabes étaient même remarquablement consentants. Peut-être pensaient-ils que les sionistes étaient une nouvelle variante des immigrants religieux allemands qui étaient arrivés quelques décennies plus tôt et qui avaient même apporté des progrès dans le pays. Ces Allemands qui s’appelaient Templiers (aucun rapport avec les croisés médiévaux de ce nom) n’avaient pas d’ambitions politiques. Ils créèrent des villages et des quartiers urbains modèles et y vécurent ensuite de façon heureuse, jusqu’à ce que les nazis allemands ne viennent les contaminer. Lorsqu’éclata la Deuxième Guerre mondiale, les Britanniques les déportèrent tous vers la lointaine Australie.

Le village modèle qu’avaient construit ces Templiers près de Jaffa, Sarona, est maintenant un parc de loisirs à Tel Aviv – l’endroit même où s’est produit le dernier attentat terroriste.

Lorsque les Arabes réalisèrent que les nouveaux immigrants sionistes n’étaient pas une répétition des Templiers, mais une nouvelle implantation colonialiste agressive, le conflit devint inévitable. Il empira d’année en année. La haine entre les deux peuples semble atteindre sans cesse de nouveaux sommets.

ACTUELLEMENT les deux peuples semblent vivre dans deux mondes différents. Un village arabe vieux de plusieurs siècles et une nouvelle colonie israélienne, distants d’un kilomètre, pourraient bien se trouver sur deux planètes différentes.

Dès leurs premiers jours, les enfants des deux peuples entendent des récits totalement différents de la bouche de leurs parents. Cela se poursuit à l’école. Rendu à l’âge adulte, ils ont très peu de perceptions en commun.

Pour un jeune Palestinien, l’histoire est tout à fait simple. Ce pays fut arabe pendant plus de 14 siècles, il participe de la civilisation arabe. Pour certains leur propriété du pays remonte à des milliers d’années, dans la mesure où l’islam n’a pas déplacé la population chrétienne existante lorsqu’il a conquis la Palestine. L’islam était à l’époque une religion bien plus progressiste, et les chrétiens locaux adopter progressivement l’islam, eux aussi.

Dans la perspective palestinienne, les juifs n’ont gouverné la Palestine que pendant quelques décennies dans l’antiquité. La revendication juive sur le pays, fondée sur une promesse faite par leur propre Dieu juif privé, est un truc colonialiste évident. Les sionistes sont arrivés dans le pays au 20e siècle comme alliés de la puissance impérialiste britannique, sans y avoir aucun droit.

La plupart des Palestiniens sont maintenant prêts à faire la paix et même à vivre dans un État palestinien de dimensions réduites aux côtés d’Israël, mais ils sont repoussés par le gouvernement israélien qui veut se réserver “l’ensemble d’Eretz Israël” pour la colonisation juive, en laissant seulement quelques enclaves séparées aux Palestiniens.

UN ARABE PALESTINIEN convaincu qu’il s’agit la d’une vérité évidente peut très bien vivre à quelques centaines de mètres d’un Juif israélien convaincu qu’il s’agit là d’un tissu de mensonges, inventé par des anti-sémites arabes (un oxymore) pour rejeter les Juifs à la mer. Chaque enfant juif d’Israël apprend dès le plus jeune âge que cette terre a été donnée par Dieu aux juifs qui l’ont gouvernée pendant de nombreux siècles, jusqu’à ce qu’ils aient offensé Dieu qui les en a chassés en guise de châtiment temporaire. Maintenant les Juifs reviennent dans leur pays, qui avait été occupé par un peuple étranger venu d’Arabie. Ce peuple a maintenant l’audace de prétendre que ce pays est le leur.

Les choses étant ce qu’elles sont, selon la doctrine israélienne officielle, il n’y a pas de solution. Nous devons simplement être prêts pour très longtemps – pratiquement pour l’éternité – à nous défendre et à défendre notre pays. La paix est une illusion dangereuse.

À la vision naïve de Hertzl s’opposait celle du dirigeant sioniste de droite Vladimir (Ze’ev) Jabotinsky. Il soutenait – à juste titre – que nulle part au monde un peuple indigène n’avait jamais renoncé pacifiquement à son pays en faveur d’un étranger. Par conséquent, disait-il, il nous faudra bâtir un “mur de fer” pour défendre notre nouvelle installation dans le pays de nos ancêtres.

Jabotinsky qui avait étudié dans l’Italie libérale post-risorgimento, avait une conception libérale du monde. Ses disciples actuels sont Benjamin Nétanyahou et le Likoud, qui sont tout sauf libéraux.

Ils applaudiraient frénétiquement si Dieu faisait disparaître du jour au lendemain tous les Palestiniens de “notre” pays. Ils pourraient même envisager d’aider Dieu un petit peu.

EN EFFET, DIEU joue un rôle toujours croissant dans le conflit.

Au début, Dieu jouait un rôle tout à fait mineur. Presque tous les sionistes de la première génération, dont Hertzl comme Jabotinsky, étaient des athées convaincus. On disait que les sionistes étaient des gens qui ne croyaient pas en Dieu, mais qui croyaient que Dieu nous avait promis le pays.

Cela a changé radicalement – d’un côté comme de l’autre.

Au début du conflit, très tôt au siècle dernier, tout le monde arabe fut atteint par un nationalisme de style européen. L’islam était toujours présent mais ce n’était pas l’élément moteur. Les héros arabes nationaux, comme Gamal Abd-al-Nasser, étaient des nationalistes ambitieux qui promettaient d’unifier les Arabes pour en faire une puissance mondiale.

Le nationalisme arabe échoua lamentablement. Le communisme n’a jamais pris racine dans les pays musulmans. L’islam politique, qui a triomphé des Soviétiques en Afghanistan, gagne du terrain dans l’ensemble du monde arabe.

De façon assez curieuse, il s’est produit la même chose en Israël. Après la guerre de 1967, au cours de laquelle Israël a achevé sa conquête de la Terre Sainte, et en particulier du Mont de Temple et du Mur Occidental, le sionisme athée a régulièrement perdu du terrain, et c’est une forme religieuse violente de sionisme qui lui a succédé.

Dans le monde sémite l’idée européenne de séparation de l’État et de l’Église n’a en réalité jamais pris racine. Tant dans l’islam que dans le judaïsme la religion et l’État sont inséparables.

En Israël, le pouvoir est maintenant exercé par un gouvernement dominé par l’idéologie extrémiste de la droite religieuse, tandis que la gauche “laïque” est en plein retrait depuis longtemps.

Dans le monde arabe, la même chose se produit – simplement en plus accentué. Al-Qaida, Daesh et leurs semblables progressent partout. En Égypte et ailleurs des dictatures militaires tentent d’arrêter ce processus, mais leurs fondations sont fragiles.

Certains d’entre nous, Israéliens athées, avons alerté de ce danger depuis des décennies. Nous avons dit que des États nationalistes peuvent conclure des compromis et faire la paix, alors que c’est presque impossible à des mouvements religieux.

Des dirigeants laïques peuvent se faire assassiner, comme Mouamar Khadafi en Libye et Yitzhak Rabin en Israël. Les mouvements religieux continuent de vivre lorsque cela arrive à leurs dirigeants.

(Assassin est une déformation du mot arabe “hashisheen”. Le fondateur de cette secte au 12e siècle, le Vieux de la Montagne, avait coutume de gaver ses émissaires de haschich avant de leur confier des missions incroyablement audacieuses. Le grand Salah-ad-Din (Saladin) se réveilla un jour en trouvant un poignard à côté de lui dans son lit – et il se hâta de passer un accord avec le chef des Assassins.)

J’AI la conviction qu’il est d’un intérêt vital pour Israël de faire la paix avec le peuple palestinien, et avec le monde arabe en général, avant que cette dangereuse infection ne se répande dans l’ensemble du monde arabe – et musulman.

Les dirigeants du peuple palestinien, en Cisjordanie comme dans la bande de Gaza, sont encore des gens relativement modérés. C’est vrai même pour le Hamas, mouvement religieux.

Je suggérerais que pour l’Occident en général soutenir la paix dans notre région est d’une importance capitale. Les convulsions qui agitent plusieurs pays arabes ne sont pas de très bon augure pour lui non plus.

À la lecture d’un document comme le rapport du Quartet de cette semaine sur le Moyen Orient, je suis étonné de son cynisme auto-destructeur. Ce document ridicule du Quartet, qui comprend les États-Unis, l’Europe, la Russie et les Nations Unies, vise à créer un équilibre – accusant de façon égale le conquérant et le conquis, l’oppresseur et l’opprimé, en ignorant complètement l’occupation. Vraiment un chef d’œuvre d’hypocrisie, autrement dit de diplomatie.

À défaut d’un sérieux effort de paix, la haine ne fera que croître et croître encore, jusqu’à nous engloutir tous.

À moins que nous n’agissions à temps pour l’endiguer.