Salah Hamouri, rencontre en prison : Rage et courage

Jean Claude Lefort, lundi 16 février 2009

Ma seconde rencontre avec Salah dans sa prison à Gilboa le 5 février 2009

Devant séjourner dans la région au début du mois de février, j’ai obtenu l’accord de rendre une seconde visite à Salah Hamouri, cette fois dans sa « nou­velle » prison à Gilboa, grâce à notre Ambassade de France à Tel-​​Aviv et à notre Consulat général à Haïfa que je remercie sin­cè­rement tous les deux pour leur attention et leur efficacité.

La date fixée pour cette ren­contre m’est com­mu­niquée par nos diplo­mates : ce sera le jeudi 5 février. L’heure aussi est pré­cisée : 10 heures du matin.

Me trouvant à Jéru­salem, c’est-à-dire assez loin de la prison où il se trouve actuel­lement à Gilboa, au nord-​​est d’Israël, entre le lac de Tibé­riade et la fron­tière syrienne, et que, d’autre part, la Consule générale de France à Haïfa doit m’accompagner, nous convenons que je serai la veille au soir à Haïfa et que nous par­tirons le len­demain matin, à 9 heures. Une heure de route en voiture étant en effet néces­saire pour rejoindre la prison.

Je rejoins donc Haïfa le 4, comme convenu. Je passe la nuit dans un hôtel situé sur les hau­teurs de la ville. La vue plon­geante est superbe sur Haïfa et la mer qui lèche cette ville étin­ce­lante, d’un bleu intense. Il fait beau mais frais.

Le len­demain, à 9 heures pré­cises, Madame For­geron, la Consule générale, vient me chercher devant l’hôtel. Salu­ta­tions. Remer­cie­ments. On monte dans la voiture dans le coffre de laquelle elle dépose, avant de partir, un joli petit sac contenant 8 livres et des heb­do­ma­daires français. Pour Salah.

Une heure de route nous attend. Madame For­geron me fait découvrir les endroits que nous tra­versons avec des com­men­taires appro­priés. Nous arrivons à l’heure dite à la prison qui émerge tout d’un coup devant nos yeux. Une prison qui, par défi­nition, n’a rien de vraiment avenant : bar­belés, miradors, hauts murs gris d’enceinte, couleur triste au possible.

Nous nous pré­sentons à la porte réservée où nous déclinons nos iden­tités à un gardien qui, prévenu, nous laisse entrer. Dépose de nos pas­se­ports et de nos télé­phones por­tables. Question (absurde) tra­di­tion­nelle : « Avez-​​vous des armes sur vous ? » Et nous arrivons dans un petit espace gazonné entouré de bun­galows de fortune servant aux gar­diens et à l’administration.

On nous prépare un bureau où trois chaises sont ins­tallées : deux d’un côté du bureau et une, pour Salah, de l’autre côté.

Quelques minutes s’écoulent et nous voyons Salah qui arrive par une porte donnant sur la prison que nous ne voyons pas. Il est libre de ses mou­ve­ments, entouré de gar­diens. Nous nous embrassons cha­leu­reu­sement d’autant que ses parents, ren­contrés la veille, ne peuvent le faire quand ils vont le voir. Une vitre les sépare. Ils com­mu­niquent avec un combiné télé­pho­nique. Je l’embrasse donc une seconde fois, de leur part…

Salah entre dans le bureau et s’assied à la place qui lui est « réservée », les livres sont sur la table. Un dia­logue com­mence alors en hébreu entre Salah et les gar­diens qu’il regarde droit dans les yeux. Il y a visi­blement un pro­blème avec les livres. Il nous le confirme. Salah parle hébreu assez cou­ramment main­tenant. Il a choisi de le faire car les cours qu’il suit en prison sont donnés dans cette langue. De toute façon il nous dit vouloir parler et com­prendre cette langue.

Auto­ri­sation n’est pas donc donnée de donner les 8 livres. J’en sors un du sac, « Le talon de fer » de Jack London, pour qu’au moins il en garde un. Refus. La Consule générale fait observer aux gar­diens qu’il ne s’agit non pas d’un livre poli­tique mais « seulement » d’un roman d’un écrivain célèbre dont ils peuvent faci­lement vérifier la réelle exis­tence sur « Internet ». Rien n’y fait.

On nous expli­quera à la fin de notre entrevue avec Salah, texte et papier à l’appui, qu’une « loi » nou­velle a été décidée, le 30 octobre, par les auto­rités péni­ten­tiaires cen­trales concernant la pos­session de livres pour les pri­son­niers. Ils ne doivent pas avoir plus de deux livres avec eux dans leur cellule, dont un « reli­gieux » ! Nous devons en prendre acte. Pas le choix.

Avant de retirer les livres du bureau où nous sommes avec Salah, celui-​​ci peu tou­tefois prendre les petites mes­sages écrits qui sont glissés entre les pages. Salah est content de pouvoir les avoir avec lui. Il nous explique d’ailleurs que tous les mes­sages qu’il reçoit sont tra­duits préa­la­blement en hébreu par l’administration et les pas­sages pré­sentant une conno­tation poli­tique aux yeux du gardien lecteur sont sur­lignés au feutre jaune.

Il s’en est aperçu car une fois on lui a apporté une série de lettres et, par erreur, il y avait aussi une page avec la tra­duction des mes­sages et des sur­li­gnages jaunes réservés nor­ma­lement à la direction de la prison…

Notre dis­cussion com­mence. Salah, qui était averti d’une pos­sible visite, me dit d’emblée que : « Cette fois je me suis préparé ». Il veut évoquer trois questions.

Il com­mence mais je l’interromps pour lui donner d’abord des nou­velles de ses parents qui m’ont demandé de le faire, spé­cia­lement des nou­velles sur la santé de son père qui a quelques « ennuis » car­diaques. Je rassure Salah : les nou­velles sont bonnes. Il est soulagé.

Il commence à parler. Il en a tellement envie. D’autant qu’il s’est préparé…

La pre­mière chose qu’il tient à dire c’est de remercier, en son nom mais aussi au nom des pri­son­niers qui savent notre ren­contre, le mou­vement de soli­darité qui s’est constitué autour de lui. Il insiste beaucoup et for­tement sur ce point, non sans une émotion visible dans ses grands yeux tou­jours aussi bleus. Tous ces mes­sages connus de lui le sont également par les autres pri­son­niers qui savent, du même coup, qu’il y a des gens actifs et soli­daires qu’ils ne voient pas, der­rière ces grands murs qui les enserrent, qu’ils ne connaissent pas, vivants de l’autre côté de la mer, en France.

Ces messages sont des trainées de poudre d’espoir qui traverse la prison.

Une prison com­posée de 8 bâti­ments de 120 détenus répartis dans des cel­lules où ils sont huit et répartis selon leurs affi­lia­tions poli­tiques réelles ou supposées.

Salah nous dit : « Ce sont des rayons de soleil qui entrent dans nos cel­lules noires ». Visi­blement ce n’est pas rien ni second. Je songe à ces paroles : « Nous souf­frons d’un mal incu­rable qui s’appelle l’espoir. Espoir de libé­ration et d’indépendance. Espoir d’une vie normale où nous ne serons ni héros, ni vic­times. Espoir de voir nos enfants aller sans danger à l’école. Espoir pour une femme enceinte de donner nais­sance à un bébé vivant, dans un hôpital, et pas à un enfant mort devant un poste de contrôle mili­taire. Espoir que nos poètes verront la beauté de la couleur rouge dans les roses plutôt que dans le sang. Espoir que cette terre retrouvera son nom ori­ginal : terre d’amour et de paix. Merci pour porter avec nous le fardeau de cet espoir. » Ainsi parlait le poète pales­tinien disparu trop tôt, beaucoup trop tôt, Mahmoud Darwich.

Cette lueur d’espoir il nous faut continuer à la pro­pager dans ce lieu sinistre. C’est une pre­mière conclusion qui s’impose à moi et que je livre à tous.

Puis Salah aborde le second point qu’il veut à tout prix aborder : Gaza. Il nous explique lon­guement comment tous les pri­son­niers de toutes « ten­dances » ont suivi ces tra­giques événements.

Il y a des télés de dis­po­nibles dans des espaces réservés où plu­sieurs chaines en arabe sont accessibles.

Il parle et parle encore de ces mas­sacres aux­quels ils ont assisté en direct. Salah ne dit plus « je » mais « nous » pour dire les choses et parler de ces événe­ments. Je lui demande pourquoi sou­dai­nement il dit « nous ». Il me répond qu’il fait part « de l’opinion de la grande majorité des pri­son­niers. » D’accord Salah !

Il explique, de manière très struc­turée, les causes et l’enchainement de ces événe­ments qui se sont déroulés à Gaza.

Pas d’hésitation pour lui et ses cama­rades, ils sont aux côtés de la popu­lation gazaouie qui ne dispose que de peu de moyens pour réagir contre leur sort infligé.

Non pas qu’il sou­tienne per­son­nel­lement stricto sensu les actions du Hamas mais il sou­tient l’exigence de résis­tance. Il compare. Non sans une cer­taine pointe d’ironie il nous dit : « A-​​t-​​on jamais demandé au général de Gaulle de renoncer à résister ? » Il nous dit que c’est l’histoire qui l’enseigne de manière cer­taine et que : « Aucun peuple n’a jamais et ne pourra jamais accepter une occu­pation étrangère et renoncer à ses droits et à la dignité. Il faudra bien, même s’il y faudra du temps, que le peuple pales­tinien dispose d’un Etat. C’est une cer­titude. Quand à moi, j’ai appris, ici en prison, que mon chemin était désormais clai­rement tracé : je suis et je serai aux côtés de mon peuple pour sa libération. »

Il a sacrément mûri, Salah, depuis notre der­nière ren­contre, il y a un an. Il continue en dénonçant le « deux poids, deux mesures » dont la poli­tique s’applique au Proche-​​Orient. « Des réso­lu­tions ont été votées à l’ONU qui sont claires, et elles ont été votées depuis long­temps, mais pourquoi ne sont-​​elles pas mises en œuvre ? Pourquoi ? Pourquoi ce qu’a dit le Pré­sident Sarkozy à la Knesset sur la nécessité de créer un Etat pales­tinien ne soit pas suivi d’effets concrets ? Pourquoi ? ». Il enfonce le clou avec beaucoup d’assurance, de véhé­mence et de conviction.

Il est lit­té­ra­lement outré. Mais il a aussi réfléchi. Tra­vaillé. Recherché. C’est évident. Il ne parle pas en l’air « notre » Salah qui aura 24 ans bientôt, le 25 avril pro­chain tandis qu’il aura fait malgré son jeune âge, si rien ne se passe, 4 ans de prison le 13 mars prochain.

Je lui dis que je ressens qu’il « a la rage » en lui. Il répond : « Oui car c’est trop injuste alors que notre cause est juste. Mais j’ai aussi du courage car ce que je vois et ce que je sais est trop injuste. Tout cela ainsi que votre soli­darité me donnent vraiment beaucoup de courage ! »

De la rage et du courage… Deux mots qui résument l’état d’esprit solide dans lequel j’ai trouvé Salah, ce 5 février, un an après notre pre­mière ren­contre, le 18 février 2008.

Salah parle lon­guement de Gaza et déve­loppe des idées plus larges. Je n’ai pas de magné­to­phone, évidemment. Je ne peux donc que fouiller dans ma mémoire pour retrouver ses mots qui s’y sont gravés. La dis­cussion, car nous nous inter­rompons ami­ca­lement, nos sou­rires échangés, notre conni­vence établie, laissent place nette à la fran­chise et aux propos directs.

Gaza l’a marqué au fer rouge. Il ne décolère pas.

Il veut aborder un troi­sième sujet tandis que le gardien qui nous observe de l’extérieur, la porte étant ouverte, nous fait signe que l’heure de nous séparer approche. Nous avons déjà passé une heure ensemble.

Le troi­sième point qu’il veut à tout prix évoquer, c’est Gilad Shalit. Il n’est pas tendre sur le fait qu’on refuse à sa mère d’être reçue à l’Elysée. C’est encore pour lui, comme pour nous, une source d’indignation. Il ne conteste pas que l’on cherche à libérer Gilad Shalit, non. Son pro­blème est autre : pourquoi on ne traite pas son cas avec autant d’attention et une égale mobi­li­sation en haut lieu ? Il com­prend que ce n’est pas sans raison mais il interroge : « Sait-​​on au juste ce qu’a fait Gilad Shalit avant sa capture en juin 2006 ? Et qu’aurait-il fait à Gaza s’il avait été libre, lui qui est caporal de l’armée israé­lienne ? » Salah, lui, n’a rien fait. Et il a écopé de 7 ans de prison.

Je lui explique à ce propos qu’il nous faut beaucoup expliquer cette « his­toire » de « plaider cou­pable » car offi­ciel­lement on se réfugie constamment der­rière le jugement rendu par le tri­bunal mili­taire qui com­por­terait des « aveux » de sa part. Il pro­teste avec force : « Je n’ai jamais rien avoué quoi que ce soit de ce dont on m’accuse. Mon avocate à fait sa plai­doirie et moi je n’ai dit qu’une chose, à savoir que je n’avais rien à ajouter à ce qu’elle avait dit. »

Je lui réponds que je sais bien tout cela mais que n’empêche…

Il répond : « Mais quand on sait comment cela se passe ici, je n’avais aucun autre choix pos­sible pour éviter le pire. Mais non je n’ai rien avoué car je n’ai rien fait de ce dont on m’accuse. Rien du tout, d’ailleurs où sont les preuves, les actes que j’aurais commis ? Il n’y a rien, rien du tout ! Et on vou­drait aussi peut être que je pré­sente aussi des excuses ? Fran­chement… Je sais bien pourquoi je suis enfermé en prison. C’est vrai que je n’accepte pas l’occupation ! Mais est-​​ce un délit ? Un délit méritant en plus 7 ans de prison ? »

Il ne semble pas se faire d’illusion sur son sort. Il me paraît convaincu qu’il purgera l’intégralité de sa peine. Il n’est pas dupe, je le sens, qu’on ne fera pas pour lui les démarches qui pour­raient être faites. Je sens cela dans ses yeux légè­rement embrumés des­quels percent la colère et un esprit de combattant.

Je lui dis tout ce qui a déjà été fait « pour lui ». La mise en place d’un Comité national de soutien qui ras­semble des per­sonnes de tous les horizons poli­tiques. Il sait tout cela Salah. Ses parents le tiennent informés. Et il remercie à nouveau, encore et encore, tous ceux qui se sont mobi­lisés. Il ne cesse de remercier à vous donner des frissons tandis que le gardien inter­vient pour mettre un terme à l’entretien qui aura duré une heure et quart.

Je l’embrasse de nouveau plu­sieurs fois, dont une de la part de ses parents. On se serre l’un contre l’autre, comme des hommes. Debout. Il s’éloigne. Il se retourne constamment. On se fait des signes d’au-revoir pleins d’amitié, de fra­ternité mais aussi de confiance. Il dis­paraît cette fois der­rière la porte qui mène à sa prison, non sans m’avoir aupa­ravant lancé une der­nière œillade sou­riante et complice.

Avec Madame la Consule générale nous quittons la prison après avoir récupéré pas­se­ports et télé­phones. Un silence « naturel » s’installe entre nous deux. On ne sort pas indemne d’une telle rencontre.

Le len­demain, de retour à Jéru­salem, je vois ses parents pour leur rendre compte de cette visite. Je leur dit que j’ai trouvé Salah très solide et com­battif. Nous parlons de la suite à donner à l’action entre­prise. Nous tombons vite d’accord sur le fait de pour­suivre le combat en sa faveur sans lequel aucune « bonne nou­velle » ne viendra.

Je rentre à Paris le mer­credi suivant. M’attend une grosse pile de courrier. Une enve­loppe notamment marquée comme pro­venant de « La Pré­si­dence de la Répu­blique ». J’ouvre et trouve une lettre du Chef de cabinet du Pré­sident Nicolas Sarkozy. Je lis. Il répond « à la place du Pré­sident » à un courrier que je lui avais envoyé – au Pré­sident pas à lui – et dans lequel je mettais en évidence le fait que si le père de Gilad Shalit avait été reçu trois fois par lui, il se refusait à recevoir les parents de Salah et aussi les par­le­men­taires membres du Comité national de soutien.

Je disais dans mon courrier que cette attitude n’était pas accep­table et insistait pour qu’il reçoive les per­sonnes qua­li­fiées – parents ou par­le­men­taires impliqués – pour défendre le cas de Salah Hamouri.

Le Chef de cabinet me répond qu’il « n’est pas per­tinent » de com­parer Shalit et Salah. Comme si il voulait, malgré lui, donner raison à ce que nous nous étions dit avec les parents de Salah, à savoir que seule l’action pour faire connaître son cas et obtenir sa libé­ration est de nature à modifier la donne.

C’est pourquoi je m’autorise à lancer un appel après cette visite rendue à Salah qui ne peut que nous conforter dans la jus­tesse de notre action.

A tous les col­lectifs créés, à toutes les per­son­na­lités engagées, à tous les par­le­men­taires membres du Comité de par­rainage, à tous les mili­tants de la justice et du droit je me permets de dire :

Amis, il nous faut amplifier la mobi­li­sation par tous les moyens et en mul­ti­pliant toutes les ini­tia­tives possibles.

Ce n’est pas un appel de détresse. C’est un appel qui porte l’espoir !

Conti­nuons, ampli­fions ! Et nous sor­tirons Salah de prison, de là où il n’aurait jamais eu du être si les mots « justice » et « droit » avaient un sens du côté de ceux qui l’ont condamné.

Mais ils peuvent tou­jours avoir enchainé les mains de Salah, ils ne peuvent enchainer ni sa conscience ni la notre ! La vérité et la justice sont de notre côté. Alors, surtout, le lâchons pas prise. La vérité s’imposera, et avec elle la justice, avec la libé­ration de Salah Hamouri, notre compatriote.

Jean-​​Claude Lefort Le 15 février 2009