Politique de la force, force de la politique

Dominique Vidal., samedi 19 avril 2008

« Fait poli­tique majeur du XXe siècle [1] » selon le pré­sident Nicolas Sarkozy, la création par les Nations unies, il y a soixante ans, d’un Etat juif — mais pas de l’Etat arabe qui devait, lui aussi, voir le jour en Palestine — a en tout cas pro­voqué, au Proche-​​Orient, un bou­le­ver­sement dont la région et le monde vivent encore les conséquences.

Mais l’exception Israël résulte de l’exception Shoah. Le grand intel­lectuel pales­tinien Edward W. Said l’avait sou­ligné : « Pourquoi attendons-​​nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souf­frances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppres­seurs, et si nous nous révélons inca­pables de traiter avec les faits dès lors qu’ils dérangent la vision sim­pliste d’intellectuels bien-​​pensants qui ref de la revue Manière de Voir.]] ? »

De fait, le génocide nazi a donné au projet sio­niste une légi­ti­mation tra­gique, laissé des cen­taines de mil­liers de sur­vi­vants en quête d’un lieu où recons­truire leur vie et incité l’Occident à écouter sa mau­vaise conscience à l’égard des Juifs plutôt que les aspi­ra­tions des Pales­ti­niens. Il ne saurait tou­tefois garantir, six décennies plus tard, l’insertion durable parmi ses voisins de l’Etat bâti sur son souvenir.

Zeev Jabo­tinsky clamait que seul un « mur d’acier » contrain­drait les Pales­ti­niens à se sou­mettre. « Tant que sub­siste, dans leur esprit, la moindre étin­celle d’espoir qu’ils pourront un jour se défaire de nous, nulle bonne parole, nulle pro­messe atti­rante ne les amènera à renoncer à cet espoir », écrivait-​​il en 1923 [2]. Or le fon­dateur du sio­nisme révi­sion­niste a inspiré les diri­geants israé­liens suc­cessifs, qui misèrent avant tout sur la puis­sance mili­taire, garantie d’abord briè­vement par l’URSS, puis par la France, et enfin par les Etats-​​Unis.

Depuis qu’il a vu le jour, Israël est allé de guerre en guerre : il a rem­porté les unes aisément (1956, 1967 et, au début du moins, 1982), les autres plus dif­fi­ci­lement (les pre­mières semaines de 1948 et surtout de 1973). Mais la guerre du Liban, en juillet-​​août 2006, a peut-​​être marqué un tournant. En trente-​​trois jours, l’une des plus puis­santes machines mili­taires du monde n’a pas réussi à briser la résis­tance d’une gué­rilla de quelques mil­liers de com­bat­tants. Et la situation de Haïfa et de Nazareth, dans le nord du pays, sous les roquettes du Hez­bollah se pro­longe à plus petite échelle, dans le sud, avec Sderot et Ash­kelon sous les Qassam du Djihad islamique.

A l’heure des mis­siles, le « mur d’acier » prend donc des allures de ligne Maginot. Autrement dit, les seuls rap­ports de forces mili­taires, bien que tou­jours lar­gement favo­rables à Israël, ne garan­tissent plus sa sécurité. A la poli­tique de la force, il est temps de sub­stituer la force de la poli­tique. Car seule la création d’un véri­table Etat pales­tinien peut offrir à Israël une pleine légi­timité, une nor­ma­li­sation com­plète avec tous ses voisins et, du coup, une garantie de survie à long terme.

Cette conviction, nombre d’Israéliens la par­tagent. Héri­tiers d’Ahad Haam, de Martin Buber, de Judah Magnes et des bina­tio­na­listes, ils savent que le droit des Juifs en Palestine est insé­pa­rable de celui des Arabes. Vingt ans de « nou­velle his­toire » leur ont appris que leur guerre d’indépendance fut aussi une guerre d’expulsion. Et trente ans de mou­vement paci­fiste les ont habitués à s’engager, tra­dition que les plus radicaux pour­suivent courageusement.

Si cet « autre Israël » n’est pas majo­ri­taire, il n’est plus mar­ginal. Qui croit encore qu’il existe une solution de rechange à la paix avec les Pales­ti­niens et le monde arabe ? Sauf à ima­giner le pire, par exemple une aventure amé­ri­caine contre l’Iran, à laquelle Israël pren­drait part, entraînant ainsi des repré­sailles, cette fois contre la ville de Tel-​​Aviv…

C’est la conclusion de l’historien Avi Shlaïm, au terme de son livre magistral, Le Mur de fer. Israël et le monde arabe [3]. Après avoir pris acte de l’évolution des Pales­ti­niens, il écrit : « Il n’est pas tota­lement exclu que les Israé­liens tirent aussi un jour les leçons de leurs erreurs et élisent des diri­geants conscients que la coexis­tence de deux Etats constitue la seule vraie solution. Les nations, comme les indi­vidus, sont capables d’agir ration­nel­lement — après avoir épuisé toutes les autres solutions. »

[1] Le Monde, 10 janvier 2008.

[2] Dans Sio­nismes. Textes fon­da­mentaux, réunis et pré­sentés par Denis Charbit, Albin Michel, Paris, 1998.

[3] Buchet-​​​​Chastel, Paris, 2008.