Petite corruption

IL Y A BIEN DES ANNÉES je reçus un appel téléphonique du cabinet du Premier ministre. On me disait que Yitzhak Rabin voulait me voir en privé. Rabin m’ouvrit lui-même la porte. Il était seul dans la résidence. Il me fit asseoir dans un siège confortable, versa deux généreux verres de whisky pour moi et pour lui puis attaqua sans plus de cérémonie – il avait horreur des bavardages – “Uri, avez-vous décidé de démolir toutes les colombes du parti travailliste ?”

Uri Avnery, lundi 27 juin 2016

Mon magazine d’information, Haolam Hazeh, faisait campagne contre la corruption et avait accusé deux dirigeants importants du parti, le nouveau président de la Banque centrale et le ministre du Logement. L’un et l’autre étaient en effet membre de l’aile modérée du parti.

Je fis valoir à Rabin que dans la lutte contre la corruption je ne pouvais faire aucune exception en faveur d’hommes politiques proches de mes sentiments politiques. La corruption était une cause en elle-même.

LA PREMIÈRE génération des fondateurs d’Israël était exempte de corruption. La corruption était impensable. L’intégrité était vraiment poussée à l’extrême. Il est arrivé qu’un important dirigeant du parti travailliste soit critiqué pour s’être fait construire une villa dans un faubourg de Jérusalem. Il n’y avait pas le moindre soupçon de corruption. Il avait reçu l’argent en héritage. Mais on trouvait scandaleux pour un dirigeant du parti travailliste de vivre dans une villa privée. Un “tribunal de camarades” décida de l’exclure du parti, et ce fut la fin de sa carrière.

À la même époque, on construisit une résidence officielle pour le ministre des Affaires étrangères, afin qu’il puisse accueillir les dignitaires étrangers dans un cadre convenable. Le ministre de l’époque, Moshe Sharett, estimant qu’il ne pouvait décemment le conserver, vendit son appartement privé et en remit l’argent à plusieurs œuvres de charité.

LA GÉNÉRATION SUIVANTE se comporta de façon totalement différente. Elle fit comme si elle possédait les lieux de droit divin.

Son représentant le plus caractéristique fut Moshe Dayan. Il était né dans le pays et David Ben-Gourion l’avait nommé chef d’état-major. À ce titre il dirigea plusieurs “opérations de représailles” au-delà des frontières puis l’attaque contre l’Égypte de 1956 qui se termina par une victoire éclatante (aidée par l’invasion franco-britannique de la zone du canal de Suez sur les arrières de l’armée égyptienne.)

Dayan était un archéologue amateur. Il remplissait sa villa privée (à l’époque les villas étaient déjà autorisées) d’objets anciens qu’il déterrait partout dans le pays. C’était rigoureusement illégal, parce que les fouilles non-professionnelles détruisaient des données historiques, rendant impossible d’en définir l’époque. Mais tout le monde fermait les yeux. Après tout, Dayan était un héros national.

C’est alors que mon magazine publia une révélation accablante. Dayan ne se contentait pas de conserver les objets dans son jardin. Il les vendait dans le monde entier, avec un mot signé de sa main qui en faisait flamber le prix. Cette révélation provoqua un énorme scandale et suscita beaucoup de haine – à mon égard. Dans un sondage d’opinion publié cette année là j’étais désigné comme “la personne la plus détestée” du pays, battant le chef du parti communiste pour le titre. (Ce genre de sondage a été abandonné depuis.)

Le beau-frère de Dayan était Ezer Weitzman, le général responsable de l’armée de l’air qui remporta la fabuleuse victoire de la Guerre des Six Jours. C’était un secret de polichinelle que Weitzman était entretenu par un millionnaire juif américain et qu’il vivait dans une luxueuse villa à Césarée, l’endroit le plus prestigieux du pays (où Nétanyahou a aujourd’hui sa propre villa privée.)

CELA FAIT DES années qu’on constate cette mode du général. Chaque Juif millionnaire d’Amérique avait “son” général israélien, dont il assurait le train de vie et qui faisait sa fierté et sa joie. Pour des Juifs riches, avoir un général juif aux fêtes de famille était une marque de statut indispensable.

Ariel Sharon, par exemple. Fils de parents pauvres, habitants d’un village coopératif, il termina sa carrière militaire et voilà – il se trouva soudain propriétaire d’un immense ranch. Il lui avait été donné en cadeau par un multi-millionnaire américain ex-israélien. (Des rumeurs voudraient que le millionnaire ait déduit l’argent de ses impôts américains.)

Cela se passait à une époque où les généraux israéliens n’étaient pas seulement des héros chez eux, mais partout dans le monde. Moshe Dayan, facilement reconnaissable à son bandeau noir, n’était pas moins un héros à Los Angeles qu’à Haïfa.

Tous ces généraux, (à l’exception d’Ezer Weitzman, issu d’une famille riche) ont grandi dans des conditions de grande pauvreté. Leurs parents étaient membres de kibboutz (villages communautaires), qui étaient tous extrêmement pauvres à l’époque. Sharon, le garçon d’un de ces villages, m’a dit qu’il faisait tous les jours une demi-heure de marche pour aller au lycée et en revenir afin d’économiser le prix du bus.

Cela était vrai aussi pour la génération suivante de dirigeants. Ehoud Olmert, ancien Premier ministre – actuellement en prison pour corruption – a grandi dans un quartier extrêmement pauvre et était devenu obsédé par la possession de choses coûteuses. L’ex-président de l’État, Moshe Katzav, qui est en prison avec lui, a été condamné pour viol, non pour corruption, mais lui aussi a grandi dans la pauvreté comme nouvel immigrant.

(La plaisanterie en vogue raconte qu’après un concert en prison le directeur déclare : “Que chacun reste assis en attendant la sortie du Président et du Premier ministre.”)

Ehoud Barak, ancien chef d’état-major et Premier ministre, amasse actuellement une grande fortune en “conseillant” des gouvernements étrangers. Il a grandi dans un village pauvre.

J’ai pour ma part échappé à ce besoin insatiable d’argent, bien qu’ayant moi aussi vécu dans l’extrême pauvreté après ma venue en Palestine à l’âge de 10 ans. Par chance, j’avais grandi avant cela dans des conditions de très grande aisance en Allemagne. Dans la mesure où ma famille et moi étions bien plus heureux en Israël qu’en Allemagne, j’avais appris que le bonheur n’a rien à voir avec la richesse.

TOUT CELA me traverse l’esprit parce que nous sommes bombardés presque tous les jours d’accusations de corruption à l’encontre de Benjamin Nétanyahou et de sa très impopulaire épouse, Sarah.

Sarah’le comme on l’appelle habituellement, ancienne hôtesse de l’air qui rencontra son mari au cours d’un vol, semble être une mégère qui tyrannise le personnel de la résidence officielle. Certains de ses membres l’ont attaquée en justice. Ils ont révélé qu’elle pioche dans les fonds publics pour ses besoins privés.

Mais ce qui est réellement inquiétant tient au fait que Sarah Nétanyahou, qui n’est l’élue de personne, semble avoir la responsabilité de toutes les nominations de hauts fonctionnaires. Personne ne peut atteindre ces niveaux sans avoir été interviewé par elle personnellement.

Elle a nommé l’ensemble des trois hauts fonctionnaires responsables de l’application des lois : le conseiller juridique (en réalité le super procureur général), le puissant contrôleur de l’État et le chef de la police.

Si c’est le cas, ce fut un acte de prévoyance. Parce qu’actuellement ils siègent tous les trois nuit et jour et réfléchissent ensemble à ce qu’il convient de faire à propos du flot de révélations sur les affaires financières de la famille Nétanyahou. Ils cherchent désespérément à éviter de poursuivre les Nétanyahou pour quoi que ce soit, mais cela devient de plus en plus difficile, car ils sont sous le contrôle de la Cour suprême.

J’ai déjà évoqué quelques unes de ces révélations, mais il en survient de nouvelles chaque semaine. C’est devenu une sorte de sport national.

Il a commencé avec la révélation qu’avant de devenir Premier ministre, à une époque où il était ou non au gouvernement, Nétanyahou avait l’habitude de se faire payer deux ou trois fois ses billets d’avion de première classe par différentes institutions qui ne se doutaient de rien, sans le faire figurer sur sa déclaration de revenus. C’est ce que l’on qualifie aujourd’hui de “Bibitours” en argot israélien.

Depuis lors il a été impliqué dans toutes sortes d’affaires pénales de corruption qui sont en cours d’“examen” à différents niveaux. On n’arrête pas d’en ajouter de nouvelles. Les trois fonctionnaires judiciaires nommés par Nétanyahou discutent en permanence pour savoir s’il faut demander une enquête judiciaire qui pourrait l’obliger à quitter sa fonction au moins temporairement.

On a atteint un sommet lorsqu’un financier juif accusé en France de fraude colossale a révélé au tribunal qu’il avait secrètement fait don à Nétanyahou d’un million d’euros et qu’il avait payé des factures d’hôtel extrêmement chères de Bibi dans de nombreuses villes, dont la riviera française. Les sommes exactes sont incertaines, mais on ne peut nier que Nétanyahou ait reçu de cet homme, déjà soupçonné de corruption à l’époque, de grosses sommes d’argent.

Les généreux contribuables israéliens (moi compris) avons payé pour les cinq jours du séjour de Bibi à New York l’automne dernier, la coquette somme de 600.000 dollars. Cette somme – plus de 100.000 dollars par jour – comportait le paiement de son coiffeur personnel (1600 dollars) et de sa maquilleuse (1750 dollars). L’objet du voyage était de s’adresser à l’Assemblée générale des Nations unies. Je me demande combien a pu coûter chaque mot.

L’information a été révélée sur ordre du tribunal conformément à la Loi sur la Liberté de L’Information.

Le public israélien boit cela comme du petit lait. Personne ne semble s’en irriter. Les plaisanteries abondent sur le “couple royal”.

Pour beaucoup des propres électeurs de Nétanyahou, des gens pauvres d’origine juive orientale pour la plupart, les révélations montrent simplement qu’il s’agit d’un homme avisé, qui sait tirer parti des opportunités, comme ils aimeraient le faire eux-mêmes.

QUE FAIRE de ces révélations qui font l’essentiel de nombreux programmes d’information à la télévision et titres de journaux ?

Je dois admettre que je les traite avec un certain dédain. Que sont ces cas de petite corruption en comparaison des actions et des non-actions de Nétanyahou qui ont une influence directe sur le sort d’Israël ?

Je considère Benjamin Nétanyahou comme le fossoyeur de notre État, l’homme qui nous conduit à la catastrophe, l’homme qui fait obstacle à toute chance de paix. Cette semaine Nétanyahou vient de déclarer fièrement aux collègues de son parti qu’il n’accepterait “jamais” de mener des négociations sur la base de l’initiative de paix arabe de 2002, qui comporte la fin de l’occupation, la création de l’État de Palestine et l’évacuation des colonies. Beaucoup de gens pensent que ce refus est fatal.

Devant ces calamités, pourquoi s’alarmer de quelques petites corruptions ?

Mais alors je me souviens du cas d’Al Capone, le gangster responsable de crimes énormes, dont l’assassinat de sang-froid de beaucoup de gens, mais qui finit par être reconnu coupable et envoyé en prison simplement pour fraude fiscale.

Si Nétanyahou pouvait être reconnu coupable de petite corruption et obligé de démissionner – n’est-ce pas justement ce dont le pays a besoin ?


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+