Palestine : la stratégie de rupture de Mahmoud Abbas

Le chef de l’Autorité palestinienne réaffirme sa volonté de sortir d’un cadre de référence jugé par trop favorable aux autorités israéliennes.

Gilles Paris, dimanche 25 septembre 2011

Pas de commentaires sur la proposition du Quartet (un nouveau cadre -téléologique comme dirait Jean-François Legrain- de négociations inspiré des propositions de Nicolas Sarkozy) pas un mot sur le discours à l’ONU de Benyamin Nétanyahou (qui a à la fois cité le rabin Schneerson et "causé" arabe), Mahmoud Abbas a continué de développer sa stratégie de rupture (lire ici le discours du 23 septembre), samedi 24 septembre, en évoquant une remise en cause des accords de Paris qui encadrent les relations économiques israélo-palestiniennes depuis 1994.

Un petit retour en arrière s’impose. Les accords de Paris, conclus avril 1994, détaillaient avec un luxe de détails propre au processus de paix qui devait théoriquement aboutir cinq ans plus tard à la création de la Palestine, les modalités des échanges économiques israélo-palestiniens. Le dossier résumait alors magnifiquement l’asymétrie entre les deux parties : d’une part une économie en pleine expansion, adaptée aux critères internationaux et qui devait par la suite, notamment sur l’impulsion de M. Nétanyahou rompre avec l’héritage social du premier Israel ; d’autre part un système tout juste sorti de la subsistance et subissant l’attraction israélienne pour ce qui était de la main d’oeuvre (les dizaines de Palestiniens employés dans la construction ou l’agriculture gagnant plus à l’ouest de la Ligne verte qu’à l’est.)

Cette asymétrie était traduite par l’adoption de la monnaie israélienne par la nouvelle Autorité et le système confiant aux Israéliens la charge de percevoir, au porfit de l’Autorité palestinienne le revenu des taxes pour les importations en direction des territoires palestiniens (privés de points d’entrée controlés par cette Autorité du fait de l’occupation). Le calcul d’Oslo était d’établir une confiance entre les deux parties afin qu’elles soient dans les meilleures conditions possibles au moment de l’examen des questions les plus ardues du conflit (les frontières, les colonies, Jérusalem, les réfugiés).

Mais comme c’est au contraire la défiance qui s’est progressivement instaurée, ce monopole israélien a rapidement pris une dimension stratégique puisqu’il a permis aux autorités israéliennes, à partir de la deuxième intifada, d’étrangler financièrement l’Autorité palestinienne lorsqu’elles le jugeaient utiles.

C’est sans nul doute ce que veut remettre en cause M. Abbas, qui fut pourtant le principal et discret artisan palestinien d’Oslo -lequel validait à ses yeux une stratégie de la négociation adoptée publiquement quinze ans auparavant. Ce faisant, le chef de l’Autorité palestinienne réaffirme sa volonté de sortir d’un cadre de référence jugé par trop favorable aux autorités israéliennes.

Jusqu’où peut aller cette volonté palestinienne de déconstruction des vestiges d’Oslo ? [1]

[1voir Gilles Paris encore :

« Le jour d’après » a commencé…

Et maintenant ?

Après avoir longtemps fait figure d’interlocuteur idéal pour les Occidentaux, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, ne leur aura donc pas cédé. En saisissant contre leur avis l’ONU d’une demande de reconnaissance pleine et entière, il confirme le diagnostic énoncé mercredi par le président Nicolas Sarkozy de la mort clinique du processus de paix tel qu’il a été conçu en 1993 : une triangulation entre deux parties asymétriques, l’occupant (Israël) et l’occupé (les Palestiniens) et un médiateur (les Etats-Unis) uni par une relation spéciale au plus puissant des deux.

L’Union européenne, incapable d’élaborer une doctrine, représentée actuellement sur place par un émissaire dont personne n’a jamais retenu le nom (Marc Otte) aura été incapable en près de vingt ans à modifier ce déséquilibre des forces et à être autre chose qu’un banquier muet, sourd et aveugle.

Le pari palestinien est de tenter de sortir de ce carcan. C’est peu dire qu’il est risqué.

Comme l’ont déjà anticipé les Palestiniens, cette initiative n’aura aucune traduction sur le terrain à court terme. Les scénarios d’une radicalisation, qu’il s’agisse d’une relance de la colonisation israélienne ou d’un nouveau soulèvement palestinien, ne sont pas les plus probables même s’ils ne peuvent être écartés (les intifada palestiniennes n’ont jamais été programmées).

Les prochaines élections israéliennes ne sont pas prévues avant 2013 et rien ne dit qu’elles accoucheront d’une majorité différente de celle actuellement au pouvoir. Le camp palestinien, pour sa part, risque de demeurer divisé entre Hamas (à Gaza) et Fatah (en Cisjordanie) et la disparition de la génération des fondateurs du mouvement national, à commencer par celle de M. Abbas, est d’ores et déjà programmée sans qu’une relève crédible ne s’esquisse.

Il est plausible que l’initiative palestinienne soit bloquée ou enterrée aux Nations unies. L’absence des Etats-Unis, pour cause d’élections, est acquise jusqu’au début de l’année 2013. Il est peu probable que M. Abbas et M. Nétanyahou reprennent langue avant longtemps, aucun autre acteur régional (Ligue arabe, UE) n’est en mesure de peser dans les mois à venir. L’heure est-elle à une grande conférence internationale comme le plaide la France depuis des mois ? Rien n’est moins sûr.

L’initiative palestinienne aura au moins eu un mérite, celui de mettre à nu la réalité d’une situation au fond continuellement masquée par les éléments de langage de la diplomatie.

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