Palestine. Les grévistes de la faim entrent dans une période critique

Le Comité national de soutien aux prisonniers, qui ne mangent plus depuis vingt-six jours, demande à l’Autorité palestinienne de suspendre les élections municipales prévues samedi. Le Hamas et le FPLP boycottent le scrutin.

Pierre Barbancey, l’Humanité, lundi 15 mai 2017

À Ramallah, de violents heurts entre des centaines de jeunes Palestiniens et des soldats israéliens ont fait au moins quatre blessés. Une manifestation s'est également déroulée devant le siège du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Abbas Momani/AFP

Officiellement, les élections municipales palestiniennes se tiennent ce samedi. Officiellement seulement car, au vu de la situation, on se demande si les bureaux de vote seront réellement ouverts ce jour-là et, surtout, quelle sera l’attitude de la population.

Reporté à plusieurs reprises, ce scrutin devait se dérouler dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Mais les négociations entre le Fatah et le Hamas n’ont, une fois de plus, pas abouti. En conséquence, on ne votera pas dans la bande de Gaza. Dans de telles circonstances, le mouvement islamique palestinien — tout comme le Djihad islamique — a annoncé sa décision de boycotter ces élections, estimant qu’il fallait attendre une véritable réconciliation politique avant d’envisager quoi que ce soit.

Au mois de mars, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), qui s’était engagé à la constitution de listes pour ces municipales avec les autres formations de gauche (les communistes du Parti du peuple palestinien, le Front démocratique de libération de la Palestine, la Fida et l’Initiative nationale de Mustafa Barghouti), annonçait à son tour sa décision de ne plus participer au scrutin. En cause, l’attitude de l’Autorité palestinienne (AP) et la répression quasi systématique des manifestations organisées en Cisjordanie et, plus largement la coopération sécuritaire entre l’AP et Israël, au détriment des Palestiniens.

Israël aggrave l’occupation et développe la colonisation

Ainsi, le 6 mars, les Israéliens ont abattu Basel Al Araj alors qu’il venait de sortir d’une prison de l’AP, visiblement enfermé à la demande d’Israël puisque aucune charge n’a été retenue contre lui. Les manifestations qui ont suivi ont été violemment réprimées par la police de l’Autorité, dont la violence est bien connue notamment par les jeunes Palestiniens.

Ce retrait du FPLP est un coup dur pour la gauche palestinienne. Sous l’impulsion du Parti du peuple palestinien (PPP), plusieurs rencontres avaient eu lieu, y compris à l’étranger, entre les formations progressistes, membres de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). L’enjeu étant d’arriver à former un pôle de gauche, dans les mairies mais aussi au sein des instances politiques de l’OLP pour éviter la bipolarisation entre le Fatah et le Hamas et les blocages qu’elle génère. Blocage, voire jeu de dupes. Si le Hamas boycotte le scrutin, il a néanmoins appelé la population de Cisjordanie à voter pour des « personnalités compétentes » ! Le Hamas n’appelant pas à voter pour la gauche, des candidats indépendants sont très certainement des sous-marins du mouvement islamique. Une tactique que sait aussi utiliser le Fatah.

Si le rôle des institutions est important, cette élection est censée revêtir un autre caractère. La situation politique, sociale et économique est très mauvaise. La cote de popularité du président Mahmoud Abbas, dont le mandat est arrivé à expiration il y a plus de six ans maintenant, est au plus bas. Dans les territoires, de moins en moins de Palestiniens croient en la solution à deux États, obérée par l’expansion des colonies. En face, Israël aggrave l’occupation, développe la colonisation et Netanyahou s’attaque même aux Israéliens, juifs, qui le critiquent et le combattent. Alors, s’agissant des Palestiniens d’Israël…

Enfin, ces élections sont un peu un objet surréaliste dans une période où les 1 600 prisonniers politiques palestiniens en sont – ce vendredi – à leur 26e jour de grève de la faim. Leurs conditions physiques se dégradent. Plusieurs d’entre eux ont été transportés dans des hôpitaux et les autorités israéliennes envisagent de faire venir des médecins étrangers pour les nourrir de force, les médecins israéliens refusant cette pratique dénoncée par l’ONU comme une atteinte aux droits de l’homme.

Tel-Aviv ne recule devant rien pour tenter de faire plier ces détenus

Tel-Aviv ne recule devant rien pour tenter de faire plier ces détenus, de briser leur courage. Les grévistes de la faim réclament de meilleures conditions de détention et davantage de visites familiales et médicales. Les rares témoignages qui nous parviennent – les avocats ne sont pratiquement pas autorisés à les rencontrer et, en tout cas, les prisonniers les plus connus comme Marwan Barghouti et Ahmed Saadat, ont été placés à l’isolement – sont dramatiques. « Nous entrons dans une période extrêmement critique » pour les grévistes de la faim, confirme le président du Club des prisonniers, Qaddoura Farès. « Un grand nombre de prisonniers ne peuvent même plus bouger de leur lit ou satisfaire leurs besoins fondamentaux », a-t-il ajouté.

Le gouvernement Netanyahou, qui a plusieurs fois dit qu’il était prêt à laisser mourir ces prisonniers à l’exemple de Margaret Thatcher vis-à-vis de Bobby Sands et de ses camarades irlandais de l’IRA, au début des années 1980, utilise son bras supplétif dans les prisons, le Service des prisons d’Israël (IPS). Les grévistes de la faim sont aspergés d’eau, le sel leur est refusé et certains ont même dû boire de l’eau chaude ; on ne les autorise plus à se changer et, à l’isolement, les prisonniers n’ont jamais le droit de se retrouver à la lumière du jour, dans la cour, et les fenêtres des cellules ont été obstruées. Pis, l’IPS a fait diffuser une vidéo sur laquelle on verrait Marwan Barghouti en train de manger dans sa cellule. Une fausse vidéo dont on voit l’utilisation. Une attitude des autorités pénitentiaires digne des pires tortionnaires. Ce qui n’a pas empêché la franchise israélienne de Pizza Hut de s’en servir à des fins politico-publicitaires. Face au mécontentement, elle l’a retirée de son site.

Arrêter la coopération sécuritaire avec Israël

Loin de tout débat électoral, la population se mobilise. Un rassemblement de solidarité a été organisé, hier, à Ramallah. De violents heurts entre des centaines de jeunes Palestiniens et des soldats israéliens ont fait au moins quatre blessés. Une manifestation s’est également déroulée devant le siège du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dont l’attitude est largement dénoncée : sous prétexte de manque de moyens, le nombre de visites organisées dans les prisons (le CICR affrète les bus pour transporter les familles souvent très éloignées) a été réduit à une par mois.

Le Comité national de soutien à la grève de la faim des prisonniers palestiniens a appelé l’Autorité palestinienne à suspendre le scrutin municipal prévu samedi et à arrêter la coopération sécuritaire avec Israël. Selon la loi palestinienne, tous les citoyens qui ont une carte d’identité palestinienne et ont 17 ans ou plus ont le droit de s’inscrire pour voter. Combien vont le faire alors que, parmi les jeunes, les griefs à l’encontre de l’Autorité ne cessent d’augmenter ?