Moyen-​​Orient : un goût de déjà-​​vu

Joschka Fischer, dimanche 25 novembre 2007

L’histoire n’est-elle, après tout, qu’un éternel recom­men­cement ? Les déve­lop­pe­ments récents de la situation au Moyen-​​Orient sug­gèrent que la réponse est « oui », tant la fin du mandat du pré­sident George W. Bush com­mence à res­sembler à la der­nière année de celui de Bill Clinton.

L’histoire n’est-elle, après tout, qu’un éternel recom­men­cement ? Les déve­lop­pe­ments récents de la situation au Moyen-​​Orient sug­gèrent que la réponse est « oui », tant la fin du mandat du pré­sident George W. Bush com­mence à res­sembler à la der­nière année de celui de Bill Clinton. Les deux pré­si­dents, à la fin de leurs mandats res­pectifs, ont tenté de trouver une solution à l’un des conflits les plus dan­gereux du monde, tout en courant le risque de manquer de temps.

Il y aurait des raisons de déses­pérer : l’Administration Bush a, de toute évidence, gâché près de sept années, durant les­quelles elle aurait pu trouver une solution. Nous sommes désormais revenus au point de départ : les accords de Camp David et de Taba – aban­donnés avec désin­volture en janvier 2001 – sont sur le point d’être repris. Après tout, comme le dit le dicton : mieux vaut tard que jamais !

Les négo­cia­tions qui auront lieu durant cette confé­rence sur le Moyen-​​Orient – qui devrait se tenir à Anna­polis (Maryland, États-Unis) – devraient viser un statut final, notamment l’établissement d’un État pales­tinien et de ses fron­tières (celles de juin 1967, avec des échanges de ter­ri­toires négociés), de sa capitale (Jéru­salem), des colonies israé­liennes et du droit au retour des réfugiés pales­ti­niens. Elles devront aussi traiter des ques­tions de sécurité, de la fin d’un état de guerre qui dure depuis des dizaines d’années et de la recon­nais­sance d’Israël par les États arabes. Il est, en effet, grand temps de pro­gresser vers une solution à deux États, car les Pales­ti­niens voient l’espoir d’avoir un jour leur propre État s’éloigner chaque jour un peu plus. Sans cela, le Moyen-​​Orient restera dans l’impasse et la vio­lence ne pourra que s’intensifier.

Des com­promis accep­tables ont déjà été négociés à plu­sieurs reprises sur toutes ces ques­tions, avant d’être jetés aux oubliettes. Seules manquent la volonté et la force poli­tique pour par­venir à un accord de paix. Mal­heu­reu­sement, cette force poli­tique est pré­ci­sément ce qui fait défaut aux gou­ver­ne­ments israélien et pales­tinien. Le Premier ministre israélien Ehud Olmert et le pré­sident pales­tinien Mahmoud Abbas sont tous deux poli­ti­quement très faibles dans leurs pays res­pectifs et, consi­dérant le com­promis néces­saire de chaque côté, ils risquent beaucoup.

Il en va de même pour le pré­sident Bush. En effet, le gou­ver­nement amé­ricain lui-​​même ne sou­tient pas de tout cœur sa propre ini­tiative. La secré­taire d’État Condo­leezza Rice veut que la confé­rence ait lieu et a fait beaucoup en ce sens, mais quels risques Bush – sans qui aucune avancée réelle n’est pos­sible – est-​​il prêt à accepter ?

Heu­reu­sement, les anciens tabous sur le statut final ont disparu – des deux côtés. Les fai­blesses poli­tiques paral­lèles d’Olmert et de Abbas ont engendré leur intérêt commun pour un accord de paix. Ils espèrent tous deux, en effet, qu’un accord de paix pourra assurer leur survie poli­tique : Olmert par de nou­velles élec­tions et Abbas par un refe­rendum grâce auquel il pourrait reprendre l’ascendant sur le Hamas. La « paix des braves » avortée sera-​​t-​​elle donc suivie par une « paix des faibles » réussie ?

Si la situation inté­rieure a changé en Israël et en Palestine, il en va de même de l’environnement poli­tique de la région, qui a changé dans un sens positif, car la plupart des pays arabes sont aujourd’hui plus effrayés par la montée en puis­sance de l’Iran qu’ils ne le sont par Israël. Ce déve­lop­pement offre une oppor­tunité sans précédent.

Il y aura bien sûr des pièges. La marge de manœuvre d’Olmert à l’intérieur de son parti, et en par­ti­culier à l’intérieur de sa coa­lition, est très faible. Pourra-​​t-​​il faire des conces­sions suf­fi­santes sur les fron­tières et Jéru­salem ? Les mêmes doutes s’appliquent à Abbas. Pourra-​​t-​​il fournir les garanties de sécurité dont Olmert a besoin, compte tenu que les Pales­ti­niens ont peur de finir par devoir trop donner, sans obtenir en retour de conces­sions sur ce qu’ils estiment être leurs demandes fondamentales ?

En outre, le point cri­tique ne sera pas tant les négo­cia­tions que la mise en œuvre de tout accord qui pourrait en émaner – et le coût poli­tique risque d’en être très élevé. Les Pales­ti­niens sont déjà au beau milieu d’une guerre civile, mais les com­promis néces­saires à la paix risquent aussi d’entraîner une confron­tation poli­tique dif­ficile en Israël. Bien évidemment, Olmert espère intégrer l’accord sur le statut final au méca­nisme du plan de route. La mise en place d’un tel accord devrait être pro­gressive, et son avancée devrait dépendre du respect des obli­ga­tions de chaque partie à chaque étape.

Cependant, un méca­nisme de ce type ne peut fonc­tionner que si une troi­sième partie (les États-​​Unis, les « États-​​Unis plus », ou le quar­tette pour le Moyen-​​Orient) est prête à super­viser l’accord. Autrement, les que­relles sur le respect de telle ou telle clause plon­geront le pro­cessus tout entier dans l’enlisement carac­té­ris­tique du Moyen-​​Orient.

Aussi, si l’on garde un point de vue réa­liste, il semble presque impos­sible qu’un résultat positif puisse sortir des négo­cia­tions d’Annapolis. Comment ce conflit, qui s’est révélé inso­luble par le passé, pourrait-​​il être sou­dai­nement résolu (ou, du moins, que l’on pourrait se rap­procher d’une solution) grâce à trois acteurs – Bush, Olmert et Abbas – se trouvant tous en position de fai­blesse dans leurs pays respectifs ?

Karl Marx a écrit que l’histoire se répète tou­jours, d’abord comme une tra­gédie, ensuite comme une farce. Il y a fort à craindre que Camp David ait été la tra­gédie et qu’Annapolis devienne la farce. Tou­tefois, il s’agit ici du Moyen-​​Orient, où des avancées ont déjà émergé de défaites, et non de vic­toires. Il ne faut donc jamais perdre espoir, même lorsque l’espoir semble impos­sible à garder.