Marwan Barghouti : un destin à la Mandela ?

Sept députés belges ont appuyé la candidature au prix Nobel de la paix du leader palestinien emprisonné depuis 14 ans par Israël.

Caroline Hayek, L’Orient le Jour, mardi 7 juin 2016

Un mur tagué en Cisjordanie occupée, représentant Marwan Barghouti.	Photo archives AFP

On le surnomme le Mandela palestinien. Parce que cela fait déjà vingt ans qu’il est incarcéré dans les geôles israéliennes, dont les quatorze dernières années sans discontinuer, et trois en isolement, Marwan Barghouti est devenu l’incarnation de la résistance palestinienne et le premier parlementaire palestinien détenu par l’État hébreu. En octobre 2013, a été lancée la campagne internationale pour sa libération ainsi que celle des 7 000 autres prisonniers, dont 7 parlementaires, 400 enfants, 30 prisonniers pré-Oslo, 67 femmes, 20 journalistes, 750 détenus administratifs et des centaines de prisonniers malades.

Défenseur des droits de l’homme, avocat acharné du pluralisme palestinien, tant religieux que politique, Marwan Barghouti a été la figure d’un combat politique, durant toutes ces années en tant que parlementaire, depuis son élection en 1996 jusqu’à son arrestation en 2002. Il est apparu comme « une composante essentielle de notre identité et de notre destin », estime le diplomate palestinien, Majed Bamya, coordinateur général de la Campagne internationale pour la libération de Marwan Barghouti et de tous les prisonniers palestiniens, interrogé par L’Orient-Le Jour. Le 18 mai dernier, sept parlementaires belges, appartenant à cinq partis différents, ont présenté la candidature du leader palestinien au prix Nobel de la paix. Cette première nomination européenne vient appuyer davantage la campagne en faveur de sa libération.

Marwan Barghouti, enfant de Kobar, près de Ramallah, naît en 1959. Alors adolescent, il s’engage dans le Fateh et cofonde le mouvement des jeunes du parti, les Chabiba, en Cisjordanie. À l’instar de Nelson Mandela, qui avait également formé le mouvement de la jeunesse au sein de sa faction politique, l’ANC.

Cette nouvelle nomination au prix Nobel de la paix, par des parlementaires belges, vient s’ajouter à plusieurs autres. En janvier dernier, Adolfo Pérez Esquivel, Prix Nobel de la paix argentin, icône de la lutte pour la liberté contre les dictatures en Amérique latine et ancien prisonnier politique, a proposé le nom du leader palestinien. Le Parlement arabe a suivi, à l’unanimité, ainsi que le président de l’Union interparlementaire arabe et chef du législatif libanais, Nabih Berry.

« Personnage emblématique »

Ces soutiens sont le fruit du travail acharné des meneurs de la campagne internationale pour la liberté de Marwan Barghouti et de tous les prisonniers palestiniens. Cette campagne a été lancée le 27 octobre 2013 depuis la cellule de Nelson Mandela, par l’homme qui qui était à l’origine de la campagne Free Mandela, Ahmad Kathrada, avant de passer lui-même 26 ans dans les geôles de l’apartheid. Elle a, depuis, reçu le soutien de 8 prix Nobel de la paix (Jimmy Carter, Adolfo Perez Esquivel, José Ramos Horta, Desmond Tutu, Mairead Maguire, Jody Williams, Sherin Ebadi, Rigoberta Menchú Tum), 115 gouvernements et 15 anciens chefs d’État. Le soutien est notamment venu de centaines de parlementaires, d’artistes et d’intellectuels du monde entier. De leur côté, les lauréats tunisiens du Nobel 2015 lui ont remis symboliquement leur prix.

Gwenaëlle Grovonius, députée fédérale belge et présidente de la section Palestine de l’Union interparlementaire, est l’une des sept signataires ayant appuyé la candidature de Marwan Barghouti. « Pour moi, c’est un personnage emblématique de la résistance du peuple palestinien et tout à fait représentatif de la question plus large des prisonniers palestiniens », confie-t-elle à L’Orient-Le Jour. Engagée durant ses années d’étudiante en faveur de la cause palestinienne, Gwenaëlle Grovonius a, depuis son élection au Parlement belge en 2014, mené plusieurs actions en ce sens. « Pour l’instant, nous n’avons pas encore reçu de réaction de la part du Comité Nobel norvégien, mais même si cette candidature n’aboutit pas, le seul fait d’avoir réussi à mettre cette question en lumière et d’avoir mobilisé un grand nombre de parlementaires, tous partis confondus, pour soutenir cette action, est déjà un succès en soi », estime-t-elle.

Criminaliser la lutte

Figure de proue de la première intifada en 1987, pour laquelle il sera expulsé en Jordanie jusqu’en 1994 jusqu’à la signature des accords d’Oslo, puis de la seconde intifada en 2000, Marwan Barghouti devient l’une des personnalités politiques à abattre. Alors secrétaire général du Fateh en Cisjordanie, il est arrêté en 2002 par les forces israéliennes et il est condamné le 20 mai 2004 pour cinq meurtres, y compris pour avoir organisé l’attentat du Sea Food Market à Tel-Aviv en 2002, dans lequel trois civils ont été tués. Le 6 juin, Barghouti est condamné à cinq peines de réclusion à perpétuité pour les cinq meurtres et à 40 ans d’emprisonnement pour tentative de meurtre. Le président sud-africain a, lui aussi, dirigé l’aile armée de son parti lors de son arrestation et a toujours prôné le droit à la résistance, même par le biais des armes.

Pour Majed Bamya, Israël a arrêté Marwan Barghouti dans l’espoir de criminaliser la lutte du peuple palestinien. Refusant de se défendre, il a toujours clamé son innocence et a refusé de reconnaître la légitimité du tribunal israélien. Tout comme Mandela à l’époque. « Marwan a réussi à transformer son procès en procès de la puissance occupante », estime Majed Bamya.

Fort du soutien de la population, mais également d’une partie de la communauté internationale, le prisonnier le plus célèbre de Palestine est devenu au fil de ses années d’incarcération un artisan de l’unité, de la liberté et de la paix. La campagne de dénigrement menée par le gouvernement israélien n’a su empêcher la montée en puissance de ce personnage politique, considéré par certains comme le nouvel Arafat.

Alors que les chances de se voir remettre le prix Nobel de la paix augmentent au fil des semaines, le gouvernement israélien pourrait s’inquiéter de la popularité grandissante de son prisonnier numéro 1. Après dix années passées dans la cellule 28 de la prison de Hadarim, Marwan Barghouti a été transféré il y a deux semaines dans celle de Ramon, où il aurait été accueilli en héros par les autres détenus. Mais cinq jours plus tard, ses proches étaient sans nouvelles de lui, après un second transfert vers un lieu inconnu. Selon les informations recueillies par L’Orient-Le Jour, il serait désormais détenu dans la prison de Galbou, sous haute sécurité, et aurait été victime d’un transfert punitif.

Futur leader ? Dans le dernier sondage d’Awrad, l’un des instituts les plus importants de Palestine, Marwan Barghouti a été crédité d’une popularité inégalée et sans précédent de 82 % dans le territoire palestinien occupé, avec un taux de popularité plus fort à Gaza qu’en Cisjordanie. Toujours selon le sondage, « Marwan Barghouti est le leader le plus éligible, suivi de Mahmoud Abbas et d’Ismaïl Haniyé. Preuve que loin de l’avoir coupé de ses soutiens, l’emprisonnement de M. Barghouti a eu exactement l’effet inverse puisqu’il a renforcé sa légitimité aux yeux de la population palestinienne ».

« Marwan est en ces temps de division le symbole de l’unité palestinienne ; en ces temps où l’occupation semble invincible, un espoir de liberté ; en ces temps de fanatisme, d’extrémisme et de terrorisme, un artisan de paix, de pluralisme, de coexistence », estime Majed Bamya, selon qui Marwan Barghouti peut être le catalyseur d’une nouvelle ère du projet national palestinien. Ce dernier serait le seul capable de reconstituer une unité palestinienne à même de réconcilier Ramallah et Gaza.

La mobilisation des proches et des scènes nationale et internationale en faveur de la libération du leader palestinien fera-t-elle plier un jour où l’autre Israël, à l’heure où le gouvernement est plus à droite que jamais ? Sa détention arrangerait-elle certains hauts cadres du Fateh qui voient d’un mauvais œil les nominations au prix Nobel déferler ? Selon une source proche de l’Autorité palestinienne, même les concurrents de Marwan Barghouti, qui pensaient que sa présence en prison l’éliminerait de tout destin national, ont désormais compris qu’il est le choix du peuple. « Ils ont désormais commencé à se rallier à lui. Soit par conviction, soit par calcul », confie-t-elle.