Marwan Barghouti sera-t-il le Nelson Mandela palestinien ?

Près d’une décennie et demie après qu’il a commencé à purger plusieurs peines d’emprisonnement à perpétuité pour son rôle dans les meurtres de la seconde Intifada, Marwan Barghouti est toujours perçu – parmi la plupart des Palestiniens, parmi de nombreux Israéliens et parmi les dirigeants dans le monde – comme l’homme qui pourrait mener son peuple à l’indépendance. Par le biais d’un intermédiaire, Barghouti déclare à Haaretz qu’il demeure un ferme défenseur de la solution à deux états et qu’il a l’intention de briguer la présidence palestinienne si des élections étaient tenues.

Gidi Weitz et Jack Khoury, Haaretz, vendredi 22 juillet 2016

1. RAMALLAH, 2002

Le 15 avril, le Chef de l’Etat-Major des Forces de Défense d’Israël, Shaul Mofaz, a appelé le ministre de la défense, Benjamin Ben-Eliezer. “Le Shin Bet a retrouvé sa trace. Nous savons où il se cache,” a déclaré Mofaz au ministre. “Je ne veux pas qu’il soit liquidé – ne faites que l’arrêter,” Ben-Eliezer en a conjuré Mofaz. A son avis, l’individu le plus recherché serait le prochain dirigeant des Palestiniens, après l’époque de Yasser Arafat.

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Shaul Mofaz. Crédit : Michal Fattal

“S’il essaie de résister et de combattre, nous l’abattrons,” a déclaré Mofaz à son chef, “mais je suis prêt à parier qu’il va se rendre sans combattre. Il n’a pas de cran.”

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Le député Benjamin Ben-Eliezer à une réunion du groupe travailliste en mai 2014. Crédit : Emil Salman

Dans les mois avant qu’il ne soit repéré, Marwan Barghouti s’est comporté comme un homme traqué. “Nous avons essayé deux fois de l’éliminer, nous avons malmené les siens de tous les côtés,” a déclaré à Haaretz Avi Dichter, à l’époque chef du service de sécurité du Shin Bet.

Le 29 mars 2002, les FDI ont lancé l’Opération Bouclier Défensif, pour faire la conquête des villes palestiniennes de Cisjordanie. On allait se souvenir en Israël du mois qui annonce le printemps comme le "Mars noir" : 110 civils et soldats ont été tués lors des attaques terroristes, principalement lors d’attentats-suicides.

Après que l’armée a repris le contrôle de Ramallah, Marwan Barghouti, député palestinien, secrétaire général du Fatah et dirigeant de la milice du Tanzim (= Organisation) – le “chef d’état major de l’intifada,” selon le point de vue d’Israël – a disparu comme si la terre l’avait englouti. “On nous a dit quelque chose que nous avions rarement entendu,” a déclaré à Haaretz le Capitaine A., de l’unité d’infiltration Duvdevan, “ à savoir que l’ordre de le capturer était une directive du premier ministre, Ariel Sharon.”

La mise sur écoute a révélé que Barghouti se cachait dans une maison sécurisée. Le commandant d’alors de la Brigade de Ramallah de l’armée, le Général de Brigade (de réserve) Ilan Paz, a raconté à Haaretz : “Quant les services de renseignement sont arrivés à la conclusion qu’il était dans un bâtiment au coeur d’un quartier de Ramallah, (des forces d’) une brigade blindée ont encerclé le site et l’on m’a passé le flambeau. L’unité Duvdevan était sous mon commandement. Nous avons compris qu’il était dans le bâtiment. L’un des soldats l’a vu à travers la fenêtre, se mettant à l’abri près de ce qui nous semblait être, du moins, une vieille femme qui était étendue sur un lit. Nous avons évacué tout le monde du bâtiment. J’ai appelé le commandant de la division, Yitzhak Gershon, et je lui ai dit que si j’étais à sa place, je reconsidèrerais l’ensemble du problème.

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Marwan Barghouti. Une illustration. Crédit : Durar Bacri

“Placer un dirigeant politique en captivité n’est pas une mince affaire,” a ajouté Paz. “A la fin de la journée, il n’avait assassiné personne de ses propres mains. Je m’interrogeais moi-même quant à la nécessité de l’opération qui pourrait se terminer par le fait qu’il soit tué. La réponse que j’ai reçue : « Aller de l’avant. » Dans des cas comme ceux-ci nous avions mis en oeuvre la procédure de la "cocotte-minute". Vous réduisez progressivement l’affrontement, afin de ne pas mettre en danger la vie des soldats, jusqu’à ce qu’un canon anti-char soit dirigé vers la maison ou qu’on fasse appel à des bulldozers. Dans ce cas, l’affrontement s’est terminé quand nous nous sommes dirigés, armés et avec des chiens, vers la porte de l’immeuble dans lequel il se cachait. Il est sorti, paraissant effrayé.”

Gershon, le commandant de la division, a pris la main de Barghouti et l’a mené hors de l’immeuble. “Je l’ai placé dans le véhicule de commandement,” a raconté Gershon lors d’un entretien avec Haaretz. “J’ai sorti ma gourde et je lui ai donné de l’eau. Il avait en quelque sorte pété les plombs. Très effrayé. Je lui ai dit : Ne vous inquiétez pas. Nous ne vous ferons pas ce que vous nous auriez fait.”

Gershon a ajouté : “A mon avis, il aurait dû être relâché sans condition à ce moment. Et non comme quelqu’un qui collabore avec nous, mais comme quelqu’un qui prévoira (l’avenir du) peuple palestinien, s’il y a encore une petite chance qu’il puisse devenir une personnalité dirigeante de l’autre bord. Je dis ceci même si je sais qu’il a du sang sur les mains, en tant que chef du Tanzim pendant la seconde intifada. L’on fait la paix avec des ennemis puissants dont l’honneur n’a pas été piétiné.”

"Le mythe grandira"

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Ehud Barak parlant à la Conférence d’Herzliya, 16 juin 2016. Crédit : Ofer Vaknin

Les officiers qui ont capturé Barghouti sont convaincus qu’il devrait être libéré maintenant. Le même point de vue a été défendu par Ehud Barak. Peu après que Barghouti a été capturé et emmené pour interrogatoire par le Shin Bet, Barak – premier ministre au moment où la seconde intifada a éclaté, mais à ce moment-là simple citoyen – a parlé à Mofaz, Chef d’Etat-Major. “Avez-vous perdu la tête ? Qu’est-ce qui se passe avec Barghouti ?” a simplement demandé Barak. “Si cela fait partie de votre lutte contre le terrorisme, cela n’a aucun sens. Mais si c’est une partie d’un grand projet pour faire de lui un futur dirigeant national des Palestiniens, alors c’est un plan génial, parce que ce qui manque vraiment dans son curriculum vitae c’est une appartenance au terrorisme. Il luttera pour la direction de l’intérieur de la prison, en n’ayant rien à prouver. Le mythe grandira de lui-même de façon constante.”

Le Premier Ministre Sharon, qui a donné l’ordre de tuer ou d’arrêter Barghouti, était d’accord de le libérer pour une raison différente : en tant que partie d’un éventuel accord avec les Américains en échange de l’espion Jonathan Pollard. Mais cela n’a pas fonctionné. Yuval Diskin, chef adjoint du Shin Bet pendant l’intifada, a déclaré dans des conversations privées que la libération était certainement possible en tant qu’étape dans le cadre de négociations avec les Palestiniens. (Diskin n’a pas répondu à une question d’Haaretz sur le sujet.)

En revanche, l’ancien Ministre de la Défense Moshe Ya’alon, qui était chef d’état major adjoint au moment de la capture de Barghouti, pense que la place de celui-ci reste la prison. Cette opinion est partagée par Avi Dichter, qui a dirigé l’organisation de l’ombre qui a trouvé les renseignements sur le lieu où se trouvait Barghouti. “Quand j’étais le chef du Shin Bet,” dit-il, “il y avait des ministres dans le gouvernement Sharon qui ont essayé de faire pression sur moi pour prendre position en faveur de sa libération. Je leur ai dit que ce n’était pas la peine. Un dirigeant politique israélien de tout premier plan me l’a décrit comme "Mandela. » (L’ancien dirigeant du Meretz) Haim Oron le voyait comme l’avenir de la nation palestinienne. Je leur ai dit à tous qu’il avait acheté son rôle dirigeant avec le sang des Juifs.”

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Ariel Sharon. Crédit : Haaretz

La direction civile et militaire israélienne qui s’était occupée de la seconde intifada était alors divisée sur la question difficile de savoir s’il fallait ou non libérer Barghouti. Mais toute cette histoire n’est qu’une promotion pour le drame qui pourrait s’ensuivre quand l’actuel président palestinien, Mahmoud Abbas (Abu Mazen) se retirera. Malade, fatigué et s’en tirant de façon désastreuse dans les sondages (65 % de l’opinion publique palestinienne veulent qu’il s’en aille), Abbas pourrait annoncer bientôt sa démission. “Il n’a aucun soutien,” déclare Yossi Berlin qui a co-rédigé un projet d’accord de paix avec Abbas en 1995. “Il fonctionne comme dans d’autres régimes que nous connaissons : au moyen de décrets présidentiels, de forces de sécurité loyales et d’un recul significatif des droits de l’homme. Son régime est faible, et donc les circonstances de son départ ne sont pas forcément liées à son état de santé.”

En attendant, Barghouti a déjà annoncé que si Abbas se retire et qu’une élection présidentielle se tient, il s’y présentera depuis sa cellule à la Prison d’Hadarim, prés d’Haïfa, où il purge cinq peines à perpétuité.

“Il [Barghouti] a été bien en avance sur ses rivaux dans tous les sondages d’opinion effectués ces dernières années,” a déclaré à Haaretz le Dr. Khalil Shkaki, directeur du Centre Palestinien de Politique et de Recherche par Sondage, installé à Ramallah. Dans le tout dernier sondage du centre, effectué ce mois-ci en Cisjordanie et à Gaza avec la participation de 1.200 personnes interrogées, le soutien à Barghouti s’élevait à 40 %, contre 20 % à Abbas et 35 % à la personnalité de premier plan du Hamas, Ismail Haniyeh.

Dans un sondage effectué en mars dernier, qui supposait le scénario d’une campagne électorale entre Barghouti et Haniyeh, le premier obtenait 57 %, le second 39 %. Le sondage a montré que dans une compétition entre Haniyeh et Abbas, le dirigeant installé à Gaza gagnerait haut la main, par 52 % contre 41 %.

Selon Shkaki, il est important de garder à l’esprit que la majorité de l’opinion publique palestinienne ne croit pas qu’une élection se tiendra de sitôt. Néanmoins, dans un scénario selon lequel le mandat d’Abbas se termine soudainement, le Fatah et les institutions de l’OLP devront prendre des mesures immédiates pour susciter l’élection d’un successeur. “Il ne fait pas de doute que Marwan Barghouti est dans une meilleure position de départ que tout autre candidat,” conclut Shkaki.

Non-violence collective

Même s’il se réveille chaque matin pour l’appel des prisonniers pendant le reste de sa vie, Barghouti aujourd’hui semble présenter une complète alternative idéologique à Abbas quand il en vient aux questions-clés : la réconciliation avec le Hamas, la cessation immédiate de la coopération sécuritaire avec Israël, le soutien de l’Autorité Palestinienne à la protestation non-violente collective contre Israël et un boycott des produits palestiniens. Barghouti pense que l’“intifada des couteaux” est une erreur fatale. Dans un entretien par le biais d’un intermédiaire qui lui a rendu visite en prison à la fin de juin, il a déclaré à Haaretz qu’une protestation populaire doit regrouper des centaines de milliers de gens de toutes les factions palestiniennes, y compris le Hamas et le Jihad Islamique. la protestation doit être continuelle et systématique, afin d’établir une pression internationale sur Israël pour revenir à la table des négociations et mettre fin à l’occupation.

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Un Palestinien porte un garçon, tous les deux ayant passé un bandeau avec une photo de Marwan Barghouti, au cours d’une manifestation dans la ville de Ramallah en Cisjordanie, le jeudi 20 mai 2004. Crédit : Muhammed Nasser, AP

“Il y a une disponibilité pour la lutte parmi les Palestiniens ; ils ont besoin de quelqu’un pour les conduire,” a déclaré Barghouti à son interlocuteurr. “Je soutiens toujours sans équivoque l’idée de deux états pour deux nations. L’AP peut aujourd’hui agir dans une ou deux directions : pour servir d’outil pour se libérer de l’occupation, ou pour être un outil qui valide l’occupation. Ma tâche est de rétablir l’AP dans son rôle d’instrument de libération nationale.”

Barghouti reçoit régulièrement la visite de députés arabes à la Knesset, dont certains le voient comme un futur dirigeant. “On peut évaluer à 86 % le nombre des Palestiniens qui le soutiennent,” déclare le député Ayman Odeh, chef de la Liste Unie formée par les partis arabes. Odeh a récemment apporté à Barghouti l’imposante biographie de Nelson Mandela du journaliste et écrivain britannique Anthony Sampson publiée en 1999.

Le député Zahalka, président du parti Balad, une composante de la Liste Unie, a rendu visite à Barghouti il y a une semaine et rapporte que ce dernier a considéré la candidature collective arabe lors de la dernière élection de la Knesset comme un modèle à suivre, “pour son aspiration à unir le Fatah et le Hamas dans la révolution par une protestation non-violente. Il est le meilleur candidat à la présidence. Il a une vision du monde éclairée quant aux droits des femmes, par exemple,” remarque Zahalka.

L’avocat et ami proche de Barghouti, Elias Sabbagh, lui rend visite chaque semaine. La semaine dernière ils se sont rencontrés à la Prison de Gilboa, dans laquelle Barghouti a été brusquement déplacé quand les responsables de la Prison d’Hadarim ont reçu “une information des services de renseignements relative à une infraction disciplinaire ,” selon une source émanant du Service des Prisons d’Israël.

“Pour Barghouti, la lutte non-violente est un moyen, et non une fin,” explique Sabbagh, “tant que continuent la construction de colonies et la judaïsation de Jérusalem. Il m’a dit que des négociations sont possibles si Israël se déclare prêt à mettre fin à l’occupation et à revenir aux lignes de 1967 dans un laps de temps d’un an.”

Mais Barghouti est pessimiste sur le fait que cela puisse avoir lieu dans un avenir proche. “Aucun de Gaulle ou de Klerk n’est encore apparu en Israël,” a-t-il remarqué à partir de sa cellule.

Un document en possession d’Haaretz, qui a été établi par le service de renseignement du SPI, remarque que Barghouti “a lancé, enseigné et institutionnalisé l’idée d’études universitaires clandestines pour les détenus des prisons de haute sécurité, en faisant appel à cette fin à des universités arabes. Le prisonnier est en contact continu avec des personnalités politiques du Fatah qui se trouvent à l’extérieur, cela par divers moyens, parmi lesquels les visites des avocats qui sont un vecteur de réception et de transmission de messages et qui s’occupent de sa part de la coordination. Le prisonnier a été impliqué dans l’organisation et la coordination de dispositifs de protestation violente et active contre le SPI, de grèves de la faim collectives … Ce prisonnier a un statut de supérieur à l’intérieur et à l’extérieur des installations de détention, il est un soi-disant candidat à la direction du Fatah, et comme tel est un sujet d’intérêt de la part de personnalités de la scène politique en Israël et ailleurs.”

2. RAMALLAH, 2016

“L’idée est de mobiliser des centaines de milliers de personnes, qui marcheront vers Jérusalem,” nous dit l’ancien ministre de l’AP Qadura Fares tout en écrasant une autre cigarette Rothmans. Fares est considéré comme un proche collaborateur de Barghouti, son représentant à l’extérieur. Lui aussi est très familier des prisons israéliennes, dans lesquelles il a passé15 ans pour appartenance à un groupe armé du Fatah. Il a été libéré dans le sillage des accords d’Oslo. Récemment, le journaliste Avi Issacharoff a révélé l’existence d’arrangements qui ont été conclus au début de cette année entre Fares et de hauts dirigeants du Fatah proches de Barghouti, et le Hamas, au sujet du renouvellement de la lutte palestinienne dans l’esprit de Martin Luther King Junior et du Mahatma Gandhi.

“Une autre voie est de faire s’asseoir des dizaines de milliers de gens sur les routes de contournement (en Cisjordanie) de l’aube au coucher du soleil,” déclare Farès. “Et imaginons qu’un colon tombe entre les mains des masses ? Il n’est pas nécessaire de lui faire du mal, mais seulement de lui dire : "quittez les lieux". Je parle d’une révolution populaire soutenue qui perturbera les vies des colons. Je veux jouer aux échecs avec mes amis ? Nous nous asseoirons sur la route. Quelqu’un veut une cérémonie de mariage ? Elle aura lieu sur une route de contournement.”

Vous avez constamment échoué à mener une lutte non-violente, et vous avez plutôt été tenté par des attaques-suicides.

Fares : “D’accord. Cela demandera quelques mois d’entraînement et de préparation. Mais je peux vous dévoiler que toutes les personnes parmi les sommités du Hamas avec lesquelles j’ai parlé se rangent à l’idée d’une intense protestation collective non-violente.”

Une photographie dans le bureau de Fares montre Barghouti, dans un uniforme de prison, serrant énergiquement les mains d’un jeune prisonnier du nom de Thaer Hamed, tous les deux arborant un sourire victorieux. Les voici, les deux symboles de la seconde intifada.

A 6 h, le 3 mars 2002 Hamed était posté en embuscade sur une colline donnant sur un point de contrôle militaire à Wadi Haramiya, entre Ramallah et Naplouse. Armé d’un vieux fusil Mauser, il a tiré et tué sept soldats des FDI et trois civils, avant de s’échapper et de devenir un héros populaire dans les territoires occupés. Des légendes apparurent sur l’identité du mystérieux tireur d’élite, qui ne fut arrêté que deux ans plus tard. “A mes yeux, il est un héros, comme tous les prisonniers palestiniens,” nous a déclaré Fares. “Il a tué des soldats qui causaient souffrance et humiliation à des dizaines de milliers de Palestiniens, et il les a vaincus avec une arme démodée.”

Comment résolvez-vous la contradiction entre l’admiration pour un tireur d’élite et l’accent mis sur la protestation non-violente ? Devons-nous en conclure que vous pensez que la seconde intifada a été une erreur ?

Fares : “Au cours de notre histoire, nous avons lutté avec notre sang beaucoup plus qu’avec notre tête.”

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Fadwa Barghouti. Crédit : Daniel Bar-On

Le combat international

L’avocate Fadwa Barghouti, l’épouse du prisonnier, a un bureau au sixième étage d’un brillant immeuble de bureaux au centre de Ramallah. Sur les murs il y a des photographies et des tableaux de la main de son mari emprisonné. Depuis l’incarcération de Barghouti, Fadwa a géré un fonds financé par l’AP dont l’objet est d’établir une pression internationale pour provoquer sa libération et de façon générale pour entretenir le mythe autour de lui, qui a beaucoup de points communs avec l’aura qui s’est installée en Afrique du Sud autour de Mandela. Elle voyage beaucoup, rencontrant des ministres des affaires étrangères et des faiseurs d’opinion publique.

La campagne pour la libération de Barghouti a été lancée en 2013 à partir de la cellule de Nelson Mandela à Robben Island, en Afrique du Sud, où beaucoup de dirigeants de la lutte contre l’apartheid furent emprisonnés. Serré avec Fadwa Barghouti dans la minuscule cellule, il y avait à cette occasion Ahmed Kathrada, autre lutteur contre le régime raciste, qui a aussi purgé dans la prison une peine de longue durée.

La déclaration de Robben Island demandant la libération de Barghouti a eu pour signataires huit lauréats du Prix Nobel de la Paix Nobel, dont l’ancien Président des USA, Jimmy Carter, et Desmond Tutu, lui-même vétéran de la campagne d’Afrique du Sud. Cette année, Tutu a envoyé une lettre au comité Nobel, le pressant de décerner le Prix de la Paix à Barghouti. Adolfo Perez Esquivel, le militant des droits de l’homme en Argentine qui a lui-même obtenu ce prix en 1980, a aussi proposé,en même temps que plusieurs députés belges, que ce prix soit accordé à l’homme qui purge actuellement en Israël cinq condamnations à perpétuité, après avoir été reconnu coupable de meurtre – en soulignant son engagement pour la démocratie, les droits de l’homme et l’égalité entre hommes et femmes.

Au cours des premières années de son emprisonnement, son mari avait été placé en isolement cellulaire et elle n’était pas autorisée à le voir, à l’exception d’une visite dramatique qui avait été autorisée par le bureau du Premier Ministre Sharon. Ces dernières années, elle a reçu l’autorisation de deux visites de 45 minutes par mois. Les appels téléphoniques sont interdits. Elle lui apporte les livres qu’il demande (elle est autorisée à apporter un livre par mois). En plus d’être un obsessionnel lecteur de livres (huit à dix par mois, selon ses confidents, dont, dernièrement, la biographie de Sharon de David Landau), il est abonné à l’édition en anglais d’Haaretz, regarde religieusement l’émission quotidienne d’actualités “London et Kirschenbaum” [1] et les informations israéliennes, fait des exercices physiques dans la petite cour et donne des conférences aux prisonniers.

Marwan Barghouti est né en 1959 à Kobar, un petit village près de Ramallah. Il a été arrêté pour la première fois à l’âge de 15 ans, pour avoir participé à des manifestations contre l’occupation. En 1978, à l’âge de 19 ans, il a été jugé et condamné à cinq ans d’emprisonnement dans une prison israélienne pour appartenance aux escadrons du Fatah. Il a, pendant sa peine de prison, terminé ses études supérieures. Après sa libération il a épousée Fadwa, une parente éloignée ; leur mariage a été reporté à maintes reprises en raison des fréquents arrestations et interrogatoires de Barghouti. “Il n’a été présent à aucune des naissances de mes quatre enfants,” raconte Fadwa Barghouti. Le premier-né du couple a été appelé Qassam, d’après Iz al-Din al-Qassam, un pionnier de la lutte nationale palestinienne.

Barghouti a étudié les sciences politiques à l’Université de Bir Zeit en Cisjordanie et a été élu président du syndicat des étudiants. “Dans ces années il a vécu entre interrogatoires et arrestations, une vie clandestiine ” déclare sa femme. "L’université était le coeur de l’agitation nationale palestinienne.”

En mai 1987, Barghouti a été expulsé vers la Jordanie. Son expulsion, avec certains dirigeants de l’université, était censée être “une frappe préventive” israélienne pour maîtriser l’agitation. Toutefois, sept mois après la vague d’arrestations, la première intifada a éclaté, stupéfiant le Shin Bet et le monde des services secrets israéliens – et aussi Yasser Arafat et la direction de l’OLP à Tunis. Fadwa Barghouti a rejoint son époux, et leur famille a déménagé en faisant des allers et retours entre la Jordanie et la Tunisie. Selon un ancien haut responsable du Shin Bet, pendant l’intifada, il y a eu au moins un cas de meurtre d’un colon dans lequel a été attestée l’implication de Barghouti, qui était à l’époque en Jordanie.

En 1994, à la suite de la signature des Accords d’Oslo et de l’arrivée de la direction de l’OLP dans la Bande de Gaza, Israël a autorisé Barghouti à revenir.

“A la différence d’autres, il croyait bel et bien qu’Oslo aurait été une période de cinq ans après laquelle l’état palestinien aurait été créé” rappelle Fadwa Barghouti. “Mais l’assassinat du Premier Ministre Yitzhak Rabin a dangereusement porté atteinte au processus. Après l’arrivée au pouvoir de (Benjamin) Netanyahu, il a compris que le processus ne serait pas mené à bien. Contrairement à votre description, l’offre de Barak à Camp David n’était pas généreuse. La poussée de construction de colonies et l’établissement de routes de contournement nous a montré que vous n’aviez aucun intérêt à conclure un accord.

“Notre génération, de Marwan et moi, recèle encore une étincelle de l’espoir que le conflit se terminera par une solution à deux états,” ajoute-t-elle. “Mes enfants n’y croient pas ; ils aspirent à un seul état, démocratique.”

Dans la période entre Oslo et la seconde intifada, Barghouti a établi un vaste réseau de liens sociaux avec des hommes politiques israéliens. Un des amis proches de Barghouti à l’époque était Haim Ramon, un ancien membre du gouvernement.

“Nous avions l’habitude de nous rencontrer chaque semaine, habituellement le vendredi à Tel Aviv,” rappelle Ramon. “Il était une des personnalités les plus modérées de l’AP. Il m’a dit alors qu’il était possible de conclure un accord, prenant en compte la question des réfugiés. Dans nos conversations, il disait qu’il était évident qu’aucun réfugié ne reviendrait en Israël, sauf ceux vivant dans les camps du Liban, qui étaient, disait-il, les plus misérables de tous. Il avait une haine pathologique des colons. Pendant la seconde intifada, il a choisi le terrorisme. Après qu’il a été emprisonné, j’ai reçu des messages de lui du genre de, "Pourquoi Ramon ne me rend-il pas visite ?"

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Haim Ramon. Crédit : Olivier Fitoussi

“Il n’y a aucun doute qu’il sera le prochain président palestinien,” continue Ramon. « ll est le consensus. Il est très bien accepté par le Hamas. Quand cela arrivera, une forte pression internationale s’exercera sur Israël, qui sera forcé de le libérer.”

En 1996, s’est tenue la première élection du parlement palestinien, le Conseil Législatif. “A cette époque, Barghouti faisait circuler des tracts en faveur du processus politique, d’Oslo et d’un accord, mais cela était un cas anormal, unique,” déclare le Dr. Matti Steinberg, expert des politiques palestiniennes et conseiller de quatre directeurs du Shin Bet. “La vie de Barghouti incarne l’espoir et la déception en un accord politique avec Israël. Je m’attends à une crise à la suite du départ d’Abu Mazen, après laquelle ils feront appel au sauveur à partir de sa prison. Nous pourrions bien assister à une évolution semblable à ce qui s’est passé en Afrique du Sud : un leader palestinien en prison. C’est une situation très dangereuse, qui conduira à la pression internationale pour sa libération.”

Pendant les années où Barghouti flirtait avec la gauche sioniste, il a fait de temps en temps des déclarations qui ont cassé son image de meilleur partenaire , et qui peut-être ont laissé présager l’avenir. Des exemples en sont sa proposition au parlement palestinien d’envoyer des condoléances à la famille d’un terroriste qui s’était fait exploser au Café Apropos à Tel Aviv en 1997, et une allusion au fabricant de bombe installé à Gaza, Yahya Ayyash, connu sous le nom de “l’Ingénieur,” comme étant un chahid ou un martyr de la cause. “C’est un discours interne palestinien,” a expliqué Barghouti aux Israéliens dont il sentait qu’il les décevaient. Il a créé le Tanzim, une organisation politique qui reflétait la situation de la population locale à l’opposé des personnalités en costume, fumant le cigare, qui arrivaient de Tunis.

“Le groupe de Tunis nous considérait comme des soldats, et Marwan voulait qu’ils nous considèrent comme des partenaires,” remarque Qadura Fares au sujet de la querelle intestine à l’intérieur du Fatah. “Il avait été expulsé et il connaissait les deux mondes, ainsi il était directement au courant de l’énorme disparité entre le niveau de vie de l’équipe dirigeante à Tunis et la pauvreté dans les territoires. Il luttait pour l’égalité et la démocratisation. Il travaillait à l’intégration des gens venant des territoires dans l’appareil de l’AP.”

Barghouti s’est opposé aux dispositifs de sécurité créés par Arafat, et a accusé publiquement leurs chefs de brutalité et de corruption.

“Son bureau à Ramallah était une résidence, avec des enfants pissant dans la cage d’escalier. C’était le cadre qu’il avait choisi afin de souligner le fait qu’il venait des gens ordinaires,” déclare le journalist Danny Rubinstein, qui était un ami proche de Barghouti. “Le Tanzim était une milice civile qui lui était fidèle. Il était la principale opposition au groupe de Tunis. C’était sa carte de visite politique, et elle était censée l’amener à la direction après Arafat. Il était entièrement favorable à un accord. Je l’ai rencontré deux jours avant qu’il n’entre dans la clandestinité et il a commencé à être traqué. C’était dans le hall de l’Hôtel du Parc, à Ramallah. Il m’a dit que l’endroit pouvait sauter – il craignait de se trouver sur le point d’être liquidé.”

En 2000, à la veille de la conférence de Camp David, Barghouti a déclaré que, “Arafat n’a pas le droit de sacrifier le droit au retour des réfugiés.” La conférence s’est soldée par un échec, avec la déclaration d’Ehud Barak selon quoi il n’ y avait “aucun partenaire” pour faire la paix. Deux mois plus tard, le 28 septembre 2000, le député Ariel Sharon, chef de l’opposition, s’est rendu sur le Mont du Temple. Des émeutes ont éclaté dans les territoires. Les FDI, qui dans les mois précédant Camp David s’étaient entraînées en vue d’une guerre déclenchée par les Palestiniens, ont réagi de façon agressive.

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Marwan Barghouti en 2000 à son bureau de Ramallah. Crédit : AFP

“Au début, la proportion de ceux qui étaient tués était de 15 pour 1 au détriment des Palestiniens,” a remarqué Diskin, ancien directeur du Shin Bet, dans un interview à l’émission de la Chaîne, “La Source,” qui portait sur les leçons de la seconde intifada. Diskin était en désaccord avec l’affirmation des chefs des FDI selon laquelle les Palestiniens avaient préparé une guerre.

Mais les deux officiers des FDI de plus haut rang à l’époque, Mofaz et Ya’alon, ont mis en avant un récit suggérant juste cela. Ils ont affirmé que la soi-disant intifada d’Al-Aqsa avait été organisée longtemps avant et que la visite de Sharon au Mont du Temple n’était qu’une excuse. Quelques mois plus tôt, Barghouti avait perdu contre Hussein al-Sheikh dans l’élection du secrétaire général du Fatah. Arafat ignorait les résultats. Ya’alon était convaincu que c’était une ruse, une manoeuvre délibérée de la part d’Arafat, qui avait désigné Barghouti – considéré comme une personnalité charismatique, combattive – pour diriger l’Intifada. Le chef d’état major adjoint voyait un net présage d’autres choses à venir dans les évènements qui en 2000 ont commémoré la Nakba (que les Palestiniens considèrent comme “la catastrophe” de la création d’Israël en 1948), qui ont été dirigées par Barghouti, quelques mois avant le sommet de Camp David. Pendant la commémoration de la Nakba, dans des manifestations qui ont duré pendant trois jours, des pierres et des cocktails Molotov ont été jetés sur les soldats. Huit Palestiniens sont morts dans les échanges de tirs qui s’en sont suivis entre les troupes israéliennes et les miliciens du Tanzim. A ce jour, Ya’alon est convaincu que ceci était la promo, et que Barghouti était alors, et plus particulièrement pendant l’intifada, “l’alter ego d’Arafat.”

Le bras droit d’Arafat

Trois jours avant la visite de Sharon au Mont du Temple, et l’éclatement des émeutes dans les territoires qui a suivi, Carmi Gillon, un ancien directeur du Shin Bet qui était alors le chef du Centre Peres pour la Paix, a rencontré Barghouti dans le hall de l’Hôtel Hyatt à Jérusalem, afin d’organiser des projets communs pour la jeunesse israélienne et palestinienne.

“Il ne ressemblait pas à quelqu’un qui passait ses nuits à préparer l’intifada et ses jours à lancer des projets de paix,” se rappelle Gillon. “Mon impression était qu’il préconisait un accord. L’explosion de l’intifada l’a surpris, ainsi qu’Arafat. Et ensuite il a mangé du lion. Barghouti a compris que la voie politique de soutien à un accord ne l’aiderait pas à devenir le dirigeant. Il n’y a pas de doute qu’il est vraiment aimé par les gens et qu’il est un candidat sérieux à la présidence. Nous avions un intérêt évident à le relâcher. Il n’y a pour l’instant aucun intérêt à le relâcher, parce qu’il n’y a aucun élan vers un accord.”

Cette ligne est approuvée par un autre ancien chef du Shin Bet, Ami Ayalon : “Dans la première semaine de l’intifada, Barghouti et ses associés ont été aussi surpris que tout le monde. L’analyse du Shin Bet était parfaite : c’était un soulèvement populaire. Et alors, il (Barghouti) a commencé à donner forme au raisonnement opérationnel et politique de la seconde intifada. Il est devenu le bras droit d’Arafat et il a cru que l’intifada était le moyen de parvenir au but de deux états pour deux nations. Quand j’étais ministre dans le gouvernement d’Ehud Olmert, j’ai dit (au premier ministre), pendant les négociations sur la libération du soldat kidnappé (Gilda) Shalit, que nous devions libérer autant de prisonniers que possible, qui étaient des atouts du Fatah, et avant tout, Barghouti. Olmert n’était pas fait pour écouter des idées de cette sorte.”

Dans les premiers jours de la seconde intifada, Barghouti a conduit des manifestations de masse. Quand les affrontements se sont intensifiés, il a déclaré, “Le temps où ne faisions que sacrifier des victimes est passé. Nous devons nous venger. Nous devons tuer des Israéliens. Oui. Nous avons des balles. Nous avons des fusils, et ils viseront les occupants.”

Il était alors considéré comme le dirigeant du courant combattif. Une partie du personnel dirigeant des FDI affirmait à l’époque qu’il éclipsait Arafat en pouvoir et en influence, et que le Tanzim qu’il dirigeait était armé, contrairement aux Accords d’Oslo. “Peut-être pouvez-vous l’envoyer en Alaska pendant quelques semaines pour un temps de répit ?” a suggéré Shimon Peres, Ministre des Affaires Etrangères à Arafat dans une réunion.

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Emeutes à Hébron en 2000. Crédit : Alex Levac

Par la suite, le Shin Bet a reçu des renseignements affirmant que Barghouti, par l’intermédiaire de personnes qui lui étaient fidèles dans le Tanzim et dans les Brigades des Martyrs d’Al-Aqsa, avait fourni des fonds et des armes qui furent utilisées dans une série d’attaques terroristes dans les territoires contre les soldats et les colons. Un moine grec fut tué parce que les assassins l’avaient pris pour quelqu’un d’autre.

“La seconde intifada a commencé comme une lutte populaire, et l’armée israélienne l’a noyé dans le sang,” nous dit Qadura Fares dans son bureau de Ramallah. “Nous assistions à des funérailles dans lesquelles les gens demandaient à Barghouti de se venger. Marwan, un dirigeant aux liens directs avec la base, ne pouvait ignorer ces appels, étant donné son opposition à l’attitude de membres du Comité Central (du Fatah), (tel qu’Abbas). Il comprenait qu’un concurrent sérieux du Fatah était apparu sous la forme du Hamas. Marwan voulait garder un Fatah fort. Dans la seconde intifada il était à cent pour cent en coordination avec Arafat.Cela ne veut pas dire qu’ils siégeaient la nuit pour préparer tous les détails. Barghouti comprenait ce que voulait Arafat, à partir des signes et des gestes. Si Arafat avait voulu arrêter les tirs, il les aurait arrêtés.”

Le moment le plus hautement tendu de la seconde intifada est probablement arrivé en janvier 2002. L’envoyé spécial américain, le Gén. Anthony Zinni était arrivé en Israël quelques semaines auparavant et négociait un cessez-le-feu, qui a capoté quand les FDI ont assassiné Raad al-Karmi, du Tanzim, au moyen d’une bombe. Karmi, qui avait mené des dizaines d’attaques terroristes contre les Israéliens, était à ce moment sur le chemin vers sa bien aimée. L’assassinat, qui a provoqué un débat houleux à l’intérieur de l’institution israélienne de la défense, à conduit au Mars Noir et à l’Opération Bouclier Défensif en avril. Barghouti, qui avait été le patron de Karmi, a appelé à la vengeance. Quelques attaques du Tanzim furent perpétrées en deçà de la Ligne Verte, dont la fusillade tuant trois personnes au restaurant du Marché aux Poissons de Tel Aviv. Barghouti aurait plus tard affirmé qu’il avait donné des instructions pour que les attaques ne soient menées qu’en Cisjordanie.

Ceci a été le moment où la décision a été prise d’accentuer les efforts soit pour arrêter, soit pour assassiner l’ennemi public palestinien n° 1.

Après son arrestation, Barghouti a subi un interrogatoire intensif par les agents du Shin Bet, “Mofaz” et “Smith.” Les notes que les interrogateurs ont rédigées pour résumer l’entretien avec Barghouti constituent son récit des origines de la seconde intifada.

“Elle devait être de caractère populaire, et je faisais partie de ses instigateurs,” a-t-il admis. “Mais les choses ont échappé à tout contrôle.” La visite de Sharon au Mont du Temple “ n’a été que la goutte qui a fait déborder le vase” a-t-il maintenu, et il a continué à faire la liste des facteurs qui ont conduit les Palestiniens à fomenter des troubles : “Le développement des colonies, la perte de tout espoir à la suite de l’échec à Camp David, la perte de tout espoir de l’indépendance et l’échec d’Arafat à la faire arriver, la corruption de l’AP et la question des réfugiés.”

Barghouti a reconnu devant les interrogateurs que son implication dans la violence était due en partie à la lutte de pouvoir dans la rue palestinienne, “afin de pousser dehors le Hamas et le Jihad Islamique,” et aux luttes entre générations parmi les dirigeants du Fatah pour le contrôle du pouvoir.

Le dirigeant palestinien Yasser Arafat tient une affiche du dirigeant emprisonné du mouvement du Fatah en Cisjordanie, Marwan Barghouti, pendant une cérémonie à son bureau de Ramallah, le 12 février 2004. Crédit : Jamal Aruri, AFP

De son point de vue, a-til dit, la violence n’était pas une stratégie mais une manoeuvre tactique dont l’intention était d’amener l’état palestinien. “La seconde intifada,” a-t-il prédit, “sera la dernière vague de violence, parce que les Palestiniens ont le sentiment qu’ils ont restauré leur respect de soi par les attaques. Un équilibre a été établi entre les deux camps, comme cela est arrivé à Israël avec (le Président de l’Egypte) Anwar Sadat après la Guerre du Kippur.”

Il a dit aux interrogateurs qu’il assumait l’entière responsabilité des attaques du Fatah, mais pas de celles à l’intérieur d’Israël, auxquelles il était catégoriquement opposé.

Dans ses longs entretiens avec les agents du Shin Bet, Barghouti s’est montré comme étant un politicien ambitieux et calculateur. Il a participé à l’enchaînement sanglant, a-t-il raconté, pour une part, en sorte qu’ “à l’avenir, il puisse dire de lui qu’il a agi pour la paix et aussi dans la guerre, tandis que d’autres dirigeants ne se sont pas salis les mains. Ainsi il gagnerait la sympathie des Palestiniens.”

Les interrogateurs ont remarqué que “l’interrogé avait un sens de l’humour bien développé et qu’il nous a régalé de plusieurs blagues étonnantes.” Ils ne faisaient probablement pas référence à la remarque suivante qu’il a faite : “Je serai bientôt libéré dans un échange de prisonniers, comme dans l’accord avec Jibril en 1985 [2] .”

Quatre mois après son arrestation, l’état a accusé Barghouti d’implication dans 37 attaques terroristes et actes de terreur. Le ministre de la justice de l’époque, Meir Sheetrit, a proposé que son procès, devant un tribunal civil, soit télévisé, “comme le procès d’Eichmann” (qui fut diffusé en direct à la radio). Barghouti a refusé de se défendre ou de citer des témoins à comparaître, déclarant avec véhémence qu’il ne reconnaissait pas le droit à Israël de le juger. Il a été déclaré coupable de cinq chefs d’accusation de meurtre et condamné à cinq peines cumulées d’emprisonnement à perpétuité plus 40 ans d’emprisonnement pour tentative de meurtre et appartenance à une organisation terroriste.

Les juges ont conclu que Barghouti avait dirigé les escadrons terroristes du Tanzim et les Brigades terroristes des Martyrs d’Al-Aqsa, avait fourni des fonds et des armes aux commandants d’escadrons, et dans plusieurs cas avait à l’avance approuvé les attaques. “J’ai pensé que ce procès posait vraiment problème pour Israël,” déclare Ami Ayalon, en ajoutant, “Si je croyais aux théories du complot, j’aurais pensé que c’était peut-être un complot israélien ayant pour but de façonner un dirigeant qui croit à la solution à deux états. Mais j’ai eu un professeur à Harvard qui disait que les théories du complot doivent toujours être laissées à la fin en dernier recours . L’essentiel de ce que nous voyons est aléatoire ou stupide.”

Beilin est d’accord pour dire que “le jugement était une erreur,” remarquant que “même la présidente du tribunal, Sara Sirota, pensait que c’était une faute. Le procès a fait de lui un Mandela, et Barghouti n’est pas Mandela. Il est un chat des rues qui, dans une large mesure, était derrière la seconde intifada. Il a pensé qu’il pourrait contrôler les flammes, mais personne ne contrôle jamais aucune flamme.”

 Le dirigeant palestinien emprisonné Marwan Barghouti comparaissant devant le tribunal en 2003. Crédit : Moti Kimche

Examen après décès

Après la mort de Yasser Arafat, en novembre 2004, Mahmoud Abbas, qui s’était opposé à la voie de la lutte armée suivie par Arafat et Barghouti, fut désigné comme son successeur temporaire. De sa cellule d’isolement, Barghouti a déclaré qu’il avait lui-même l’intention d’être candidat à la présidence. Les dirigeants israéliens ont reçu l’information selon laquelle les deux personnes les plus proches de Barghouti – sa femme Fadwa et Qadura Fares – étaient opposées à cette idée, et ils l’ont convaincu de se retirer. De façon inhabituelle, le Bureau du Premier Ministre les ont tous les deux autorisés à rendre visite à Barghouti, qui avait été placé en isolement total à la prison de Be’er Sheva depuis deux ans. “Je suis allé le voir à la demande d’Abu Mazen. Aujourd’hui je reconnais que j’ai fait une erreur quand j’ai fait pression sur lui pour qu’il ne soit pas candidat,” admet Fares, et il se rappelle le dialogue entre eux.

Fares : Marwan, supposons que le 10 janvier 2005, nous nous levions le matin et que tu sois le président de la Palestine. Que feras-tu pour nous ? Tu es à l’isolement ici à Be’er Sheva.

Barghouti : Et que fera Abu Mazen ?

Fares : Je n’ai aucune illusion qu’Abu Mazen réussisse à fonder la Palestine. Mais nous pouvons remettre la maison en état après sa destruction lors de l’intifada, reconstruire les institutions, favoriser la démocratie et continuer le processus politique.

Barghouti : Rappelle-toi, Qadura, les Israéliens ne nous donneront rien. Ils ne nous autoriseront pas à parvenir à quelque chose.

Fares : Pourquoi ?

Barghouti : Quand un dirigeant n’a qu’une alternative, il n’y a pas de raison pour les Israéliens de lui donner quelque chose . Et Abu Mazen ne choisira que l’option diplomatique, les négociations. Nous avons essayé le combat sans négociations, et les négociations sans combat, et cela n’a servi à rien. Seules les négociations et le combat assureront la libération.

En 2004, Barghouti a soutenu le projet du gouvernement israélien de retrait de la Bande de Gaza. Il a par la suite envoyé de sa prison une lettre demandant aux Palestiniens de ne pas réagir avec violence quand Israël a évacué les colons de Gaza. A la veille du déplacement dramatique dû à Sharon, une initiative israélienne pleine d’imagination a été avancée par l’ambassadeur à Washington, Danny Ayalon.

“J’ai reçu avant le désengagement l’accord tacite de Sharon pour la démarche suivante : la libération de Barghouti en échange de Pollard,” se rappelle Ayalon. “A cette fin, j’ai rencontré la Secrétaire d’Etat Condoleezza Rice. Je savais que les Américains étaient partisans de la libération de Barghouti, afin de renforcer le Fatah. Je lui ai demandé : « Seriez-vous disposée à libérer Pollard en échange de Barghouti ? » Elle a répondu : ‘Danny, n’y songez pas.’”

L’initiative Barghouti contre Pollard sous la houlette d’Ariel Sharon a coulé comme une pierre. Barghouti avait été placé au sommet de la liste des candidats du Fatah aux élections législatives de janvier 2006. Quand les résultats sont arrivés, Abbas a été forcé de désigner Ismail Haniyeh comme premier ministre. Au milieu de ce qui ressemblait aux premiers signes d’une imminente guerre civile entre les Palestiniens, Barghouti a rédigé un document ambitieux pour bloquer les tensions qui circulaient vers l’extérieur. Il a engagé un long dialogue avec les prisonniers sécuritaires des diverses factions palestiniennes, y compris le Hamas et le Jihad Islamique.Le résultat en a été le “document des prisonniers.”

Ce texte formateur demande l’établissement de deux états, l’un à côté de l’autre, fondés selon les frontières d’avant 1967, la mise en oeuvre du droit au retour et l’adoption des accords antérieurs entre les parties, l’abandon de la lutte armée à l’intérieur d’Israël proprement dit, et l’introduction de la démocratie ainsi que de droits égaux pour les femmes.

Toutefois, le 25 juin 2006, le jour où le Premier Ministre, membre du Hamas, Haniyeh était censé annoncer l’acceptation du document au nom de l’organisation, des membres de la branche militaire du Hamas ont kidnappé le Caporal Gilad Shalit sur la frontière avec Gaza. La cérémonie de signature a été suspendue. Il y allait en avoir une autre cinq ans avant que Netanyahu, qui est devenu premier ministre pour la première fois en 2009, n’ait signé un accord d’échange de prisonniers pour Shalit – sans que Barghouti n’en fasse partie. Antérieurement, le gouvernement Olmert l’avait aussi laissé en incarcération.

Haim Oron, l’ancien dirigeant du Meretz, raconte que le Ministre de la Défense Ehud Barak lui avait dit qu’il considérait l’arrestation de Barghouti comme ayant été une erreur fondamentale. Néanmoins, le gouvernement Olmert-Barak ne l’a pas libéré non plus.

PHOTO Haim Oron. Crédit : Tomer Appelbaum

Barghouti a apporté son soutien aux négociations menées par Olmert. Il a dit à l’époque à ses proches collaborateurs que si cela avait dépendu de lui, il aurait pu signer l’accord pour un statut final “dans les jours suivants.” Certains dans la classe dominante israélienne pensaient que le soutien de Barghouti en faveur des négociations était vrai. Comme preuve, ils ont fait la remarque que les plus proches collaborateurs de Barghouti, conduits par Fares, avaient signé l’Initiative de Genève, un accord-cadre non-officiel élaboré, quelques années auparavant, par des équipes d’Israéliens et de Palestiniens. “Je ne l’aurais pas signé, si j’y avais été opposé,” a déclaré Fares à Haaretz.

D’autres ont soupçonné que la modération affichée par Barghouti dans ses entretiens en prison avait une motivation personnelle : sa libération comme partie d’un accord après lequel il reprendrait sa ligne combative. “Je sais que Abu Mazen a mis en avant la libération de Marwan comme une condition d’un accord,” déclare Fadwa Barghouti, “et ultérieurement aussi au Secrétaire d’Etat des USA, John Kerry. Ceci m’a été dit personnellement.”

D’autres sources gouvernementales israéliennes, cependant, maintiennent que Abbas s’est toujours comporté avec duplicité. "Nous savons qu’il a parfois demandé aux Américains sa (de Barghouti) libération, y compris dans un tête-a-tête avec le Président Obama,” déclare une source bien informée. “Mais il y a eu aussi des appréciations selon lesquelles, par crainte pour sa propre survie, Abu Mazen a préféré que Barghouti reste en prison.” Selon le député à la Knesset Zahalka, “Il y a eu des années où ils ne voulaient pas entendre son nom à la Muqata” – le quartier général palestinien à Ramallah.

Le Président palestinien Mahmoud Abbas signe l'Accord de Paris sur le changement climatique, à l'ONU à New York, le 22 avril 2016. Crédit : Spencer Platt / Getty Images / AFP

“Au cours des années, Abu Mazen n’a pas fait l’effort nécessaire pour ma libération,” a dit Barghouti lui-même à Haaretz.

Ces derniers mois, le Ministre pour Jérusalem Zeev Elkin a rencontré des universitaires pour discuter de la situation qu’entraînera le départ d’Abbas. La plupart de ses interlocuteurs lui ont dit que Barghouti est la seule personnalité du Fatah qui puisse battre le Hamas dans une élection. Ceci n’a pas conduit Elkin à rejoindre le choeur de ceux recommandant vivement sa libération.

“Le jour d’après Abu Mazen, l’AP s’effondrera, et nous devons être prêts pour cela,” déclare Elkin à Haaretz de façon apocalyptique. “A mon avis, le Fatah ne prendra pas le risque d’une élection, qu’il pourrait perdre au bénéfice du Hamas, et même s’il en prend le risque, le gouvernement Netanyahu n’autorisera pas les Arabes de Jérusalem-Est à voter.” Elkin considère comme probable une situation de chaos et de violence dans la période immédiate d’après Abbas, et pense aussi que Barghouti pourrira en prison.

De l’avis de certains, les trois fonctions d’Abbas (président de l’OLP, président du Fatah, président de l’AP) seront réparties entre trois personnes différentes. Le président de l’OLP sera la personnalité principale et sera à la pointe des initiatives politiques, le président de l’AP sera un technocrate qui traitera les questions administratives, et la direction du Fatah sera prise par une troisième personne de l’organisation. Et que se passera-t-il s’il y a une élection et que Barghouti la remporte ? “Le cabinet (israélien) de sécurité n’a pas encore mené de discussion relative à cette question,” déclare un ministre du cabinet à Haaretz.

Le Président Reuven Rivlin, qui est aujourd’hui opposé à la libération de Barghouti, a tenu quelques réunions avec des personnalités politiques dans lesquelles la question a été posée de ce qu’Israël devrait faire si Barghouti est élu président. Rivlin a dit au cours de ces entretiens que les dirigeants du pays devraient, dans ce cas, recalculer leur cap et faire ce qui sauvegarde le mieux les intérêts d’Israël. A l’avis de Rivlin, si la communauté internationale le considère comme une personnalité comparable à Mandela et exerce des pressions en faveur de sa libération, il serait contraire aux intérêts supérieurs d’Israël qu’il soit maintenu en prison.

Barghouti lui-même a récemment dit à un de ses visiteurs qu’il est vigoureusement opposé à ce que le successeur d’Abbas soit choisi dans une élection du style de celles des états arabes. “La seule façon est une élection entièrement démocratique sous supervision internationale", a dit le prisonnier. “Quiconque pense que le prochain président palestinien ne sera pas élu par la voie des urnes vit dans l’illusion.”

Lire davantage : http://www.haaretz.com/israel-news/1.728135

Traduit de l’anglais par Yves Jardin, membre du GT sur les prisonniers

[1London et Kirschenbaum : allusion à une émission très connue, en fait magazine d’actualités, diffusé sur la 10ème chaîne israélienne, animé par les journalistes Yaron London et Mati Kirschenbaum.

[2Le 21 mai 1985 a eu lieu un échange de prisonniers à la suite d’un accord entre le gouvernement israélien dirigé par Shimon Peres et le Front Populaire de Libération de la Palestine-Commandant Général dirigé par Ahmed Jibril : 1150 prisonniers sécuritaires palestiniens ont été libérés par Israël en échange de trois soldats israéliens capturés pendant la guerre du Liban.