Ma rencontre avec Salah Hamouri dans sa prison le 18 février

Jean-​​Claude Lefort, mercredi 20 février 2008

Lundi dernier, 18 février, avec l’aide du Consulat général de France à Tel-​​Aviv, j’ai pu ren­contrer le jeune franco-​​palestinien Salah Hamouri dans sa prison de Rimonim, au Nord de Tel-​​Aviv. Notre ren­contre a duré une heure.

Après les fouilles et autres démarches admi­nis­tra­tives, j’entre avec le Consul adjoint dans la prison com­posée de plu­sieurs bâti­ments où sont retenus 700 détenus. Un gardien nous accom­pagne au bâtiment où se trouve Salah. Un vrai laby­rinthe. Le bâtiment où se trouve Salah est neuf. On nous conduit, à travers une suc­cession de cou­loirs her­mé­ti­quement fermés, vers le lieu exact où doit se tenir la ren­contre. Nous négo­cions un endroit adapté. Les gar­diens nous ins­tallent dans un bureau. Nous entendons du bruit der­rière la fenêtre. Nous regardons. C’est une petite cour bétonnée où se trouvent une tren­taine de détenus qui prennent « l’air » en mar­chant acti­vement. Nous voyons Salah faire les cents pas en com­pagnie d’une autre jeune avec qui il discute. Puis il se retourne vers quelqu’un qui l’appelle. Il dis­paraît de notre vue. On entend rapi­dement des pas dans l’escalier qui mène au bureau. Accom­pagné d’un gardien il entre. C’est un grand gaillard. Je me pré­sente. Il dit connaître mon nom. Sa mère, qui lui rend visite à chaque fois que pos­sible mais qui ne peut l’approcher, lui a dit dans le parloir, où une vitre les sépare, qu’un mou­vement de soli­darité s’est déclenché pour lui en France. Nous nous embrassons. On s’assied dans le bureau où nous sommes quatre : un gardien qui ne parle pas le français, Salah, le Consul adjoint et moi.

Aus­sitôt il parle. Il parle pour remercier à travers moi toutes celles et tous ceux qui lui ont assuré de leur soli­darité. Ce sont ces pre­miers mots qu’il me répète et me répète encore. Il est visi­blement très sen­sible et heureux de tous ces mes­sages qu’il reçoit. Aux lettres. Il s’excuse de ne pas avoir encore répondu à chacune et chacun : il n’a pas encore pu se pro­curer de timbres.

Je lui transmets tous les saluts qu’on m’a demandé de lui trans­mettre lors de mon passage à Ramallah. Parmi ceux-​​ci celui de Fadwa Bar­ghouti, la femme de Marwan. Il est resté 9 mois durant avec Marwan dans le même endroit. Ils se côtoyaient quo­ti­dien­nement. Ses parents m’ont donné une photo de lui avec Marwan en prison. Ce dernier sou­haitant apprendre le français, Salah lui a donné des cours. Marwan com­prend désormais à peu près le français. Je lui dis aussi que ses parents ont ren­contré le ministre Kouchner, le samedi soir, au Consulat général de Jérusalem.

Je lui demande de m’expliquer les condi­tions de son arres­tation. Il me dit tout d’abord que c’est la troi­sième fois qu’il va en prison. La pre­mière fois il avait 16 ans. Il a passé 4 mois der­rière les bar­reaux pour avoir collé des affiches. Puis il a été arrêté une seconde fois, à 18 ans, sans savoir pourquoi. Il est resté en rétention admi­nis­trative pendant 5 autres mois. Puis il me parle de sa der­nière arres­tation. Il y a 3 ans. C’était le 13 mars 2005.

Habitant à Jérusalem-​​Est, il dispose d’une carte d’identité dite « de Jéru­salem ». Il peut cir­culer. Ce jour-​​là 13 mars 2005, il allait en voiture avec des copains à Ramallah. Arrivés au « chek­point » de Qal­qiliya il pré­sente ses papiers. Les soldats consultent, le font des­cendre du véhicule et l’arrête sans aucune expli­cation. Il est conduit aus­sitôt en prison. Ses parents ne savent rien, ils ne sont informés de rien mais ils ne le voient pas rentrer le soir.

Salah ne sait pas pourquoi il est arrêté. Puis les accu­sa­tions lui sont dévoilées. Trois mois exac­tement avant son arres­tation il est passé de nuit, en voiture, devant la maison sous sur­veillance d’un rabbin par­ti­cu­liè­rement extré­miste, le rabbin Yossef Ovadia.

Ce rabbin est aussi le chef d’un parti tout aussi extré­miste, le parti Shass, qui dispose de députés à la Knesset et qui sou­tient le gou­ver­nement Olmert. Ce rabbin est par­ti­cu­liè­rement connu pour ses propos d’une vio­lence et d’un racisme absolus. Depuis la chaire de la syna­gogue de Jéru­salem il n’a pas mâché ses mots. Parlant des Pales­ti­niens il a déclaré : « Il faut anéantir les Arabes. Il ne faut pas avoir pitié d’eux, il faut leur tirer dessus avec des super mis­siles, les anéantir, ces méchants, ces maudits ». Pour lui les Arabes sont des « vipères », des êtres nui­sibles et venimeux. Même la « Shoah » est consi­dérée par lui comme étant de la faute des juifs. S’ils ont subi ce sort c’est qu’ils avaient pêché, dit-​​il…

Trois mois plus tard le fait d’être sim­plement passé devant sa maison il est accusé de « complot » contre ledit Rabbin Ovadia lequel coule tou­jours des jours heureux malgré les propos effroyables qu’il tient et qui auraient lui valoir condamnation.

Alors qu’il n’y a eu aucun acte d’aucune sorte de Salah contre ce rabbin et tandis que sa maison a été fouillée de fond en comble et que rien n’a été trouvé qui pourrait ali­menter une seconde cette thèse, Salah est soup­çonné de « complot » parce qu’il est membre d’une asso­ciation de jeu­nesse réputée proche du FPLP.

L’accusation est donc la sui­vante pour les israé­liens : « puisque Salah est membre du FPLP (ce qui n’est pas le cas) il pro­jetait for­cément un complot contre le rabbin ». Voilà la charge qui pèse contre lui. Une charge qui peut lui valoir d’être condamné à 7 ans de prison fermes. Il n’a rien fait mais il aurait pu faire – telle est l’accusation.

Comme me disait Salah qui n’est pas surpris de ces méthodes « si je pro­jetais pareil complot j’aurai pu lar­gement le mettre en œuvre en trois mois, entre le moment où je suis passé devant la maison du rabbin et le moment où j’ai été arrêté. Mais je n’ai jamais eu un tel projet. Jamais. » Ainsi Salah est-​​il en prison depuis 3 ans, sans être jugé, car les audi­tions aux­quelles on doit pré­senter un témoin sus­cep­tible de cor­ro­borer le parti pris de l’appartenance de Salah au FPLP sont annulées les unes après les autres, faute de témoin…. Et pourtant les témoins annoncés sont faci­lement « trou­vables » : ce sont tous des pri­son­niers. Ce sont ainsi 25 ou 26 audiences qui ont été annulées. Et Salah est tou­jours accusé. Pré­cédant la pro­cédure judi­ciaire (si on peut appeler cela comme cela) Salah a connu une autre période : celle de l’interrogatoire. Pendant 45 jours, de manière continue, sans sommeil qua­siment, les inter­ro­ga­teurs se sont suc­cédés les uns les autres pour lui poser les mêmes ques­tions et le faire « avouer ».

« Une fois, me dit Salah, ils m’ont approché d’une vitre et der­rière j’ai vu mon père. Celui-​​ci a eu des pon­tages coro­na­riens. Ils m’ont dit : si tu n’avoues pas c’est vers ton père qu’on agira ». Salah qui a une très grande force morale n’a pas craqué. Il n’a pourtant que 22 ans… Je lui demande comment se passe ses journées en prison. Salah me dit se lever volon­tai­rement de bonne heure. Pour aller prendre une douche et surtout lire. Il dévore tous les livres auquel il peut avoir accès. « Je lis Karl Marx, Lénine, etc. », me dit-​​il en sou­riant, ses grands yeux bleus accen­tuant son doux sourire. Puis, outre les repas, « nous sortons dehors plu­sieurs fois quelques ins­tants par jour. Je fais un peu de sport mais le carré est petit. Nous dis­cutons entre nous où règne une bonne ambiance. Je regarde la télé et suis les infor­ma­tions. Nous pouvons aller dans les geôles des autres pour dis­cuter. Nous sommes classés par groupe : Fatah, Hamas, FPLP. Ils m’ont mis avec les pri­son­niers FPLP en raison de l’accusation. A 17 heures chacun regagne sa cellule et on nous enferme jusqu’au len­demain matin. Je ne peux pas dire qu’ils me mal­traitent. Le plus dur c’est quand je dois aller à une audience. On nous emmène à 5 heures du matin tota­lement menottés dans un véhicule, puis nous attendons jusqu’à 8 heures dans ce bus sans rien pouvoir faire. Ensuite au tri­bunal on nous place dans une petite pièce de 4 mètres carrés, tou­jours menottés, avec seulement deux auto­ri­sa­tions d’aller faire nos besoins. Puis vers 18 heures on nous ramène dans les mêmes conditions. »

Ma question sui­vante en résulte : « Et le moral, Salah, comment ça va ? ». Sur un ton qui ne laisse la place à aucun doute il me dit « mais je n’ai d’autre choix que de résister ! Je n’ai rien à perdre. D’ailleurs « résister » c’est un droit inter­na­tional. Il faut résister je ne vois aucun autre choix pos­sible ». Puis il enchaîne « ils croient peut être m’atteindre au moral de façon qu’une fois sorti je renonce. Mais ils se trompent tota­lement. Car ici, en prison, je deviens encore plus fort et encore plus expé­ri­menté pour pour­suivre le combat quand je sor­tirai ». Il a un moral en béton, Salah…

L’heure de nous quitter approche. Le Consul adjoint lui demande s’il a des plaintes à for­muler auprès de la direction de la prison. « Aucune » répond-​​il. On se lève. On s’embrasse de nouveau. Il me dit à nouveau de remercier tout le monde. On se quitte et je lui lance : « On te sortira de là, Salah ! ». Il sourit. Sa grande et solide car­casse s’éloigne. Je ressors de la prison.

J’appelle aus­sitôt sa maman. Je lui dis rapi­dement les choses. On convient de se voir à 20 heures à Jéru­salem. Je remonte de Tel-​​Aviv pour Jéru­salem. A 20 heurs je suis au rendez-​​vous et ses parents aussi. Je leur raconte la visite avec le plus de pré­cision pos­sible. La maman traduit mes propos au papa. Ils sou­rient de voir leur fils comme cela. Debout. Un homme déjà, a 22 ans…

Mais une mau­vaise nou­velle me tombe sur la tête. La maman de Salah, Madame Denise Hamouri, me dit que pour la pre­mière fois depuis trois ans le Pro­cureur a appelé l’avocate de Salah - Léa – pour lui dire qu’un jugement pouvait inter­venir rapi­dement : 7 ans d’internement. Avec un sous-​​entendu incroyable : si vous n’êtes pas d’accord cela peut être plus…

Nous échan­geons sur cette nou­velle. Le papa de Salah est par­ti­cu­liè­rement énervé. Sa maman touchée et inter­ro­gative. Cette nou­velle sur­vient juste après le passage du ministre français aux affaires étran­gères, Bernard Kouchner qui, dans une lettre, avait déjà la position fran­çaise : obtenir une décision rapide du tri­bunal. Pourtant il a vu Madame Hamouri au Consulat général, le samedi soir. La ren­contre n’avait duré que trois minutes. Il était en retard. Madame Hamouri avait quand même pu lui dire enfin : « trois ans pour ce qui lui est reproché c’est suf­fisant, mon­sieur le ministre ». Il avait répondu « voilà qui est clair, je le dirai aux auto­rités israé­liennes que je verrai demain dimanche ». Et, lundi, voilà ce que nous apprenons.

A Ramallah, samedi, le ministre français répondant aux jour­na­listes avait déclaré que pour la France la libé­ration du soldat Ghilat Shalit était « néces­saire ». Un jour­na­liste lui avait alors demandé s’il en était de même pour Salah Hamouri. Réponse : « Néces­saire n’est pas le mot. C’est en effet, en tous cas, une exi­gence que nous pré­sentons, aussi, à chaque fois, à nos amis israé­liens. » Alors la position fran­çaise est elle « une décision rapide de la justice » ou bien « une libé­ration » qui n’est tou­tefois pas (ce qui est déjà incroyable) aussi « néces­saire » que celle du caporal Shalit ?

Si la position fran­çaise actuelle est : libé­ration « néces­saire » d’un soldat membre d’une armée d’occupation et « procès rapide » par la force occu­pante d’un peuple occupé, en la per­sonne d’un jeune franco-​​ pales­tinien, alors cela signi­fierait que les auto­rités de notre pays admettent l’occupation et toutes ses consé­quences. C’est une question poli­tique majeure, on le mesure, qui témoi­gnerait d’un virage absolu (un de plus) dans la position tra­di­tion­nelle fran­çaise. Ce ne serait même plus du » deux poids, deux mesures ». Ce serait très grave. Outre en effet que Salah n’a commis aucun crime, il fait partie d’un peuple sous occu­pation et rien ne peut nous faire accepter et recon­naître la moindre com­pé­tence au tri­bunal mili­taire israélien qui est en train de le « juger ». C’est une victime et non pas un agresseur.

Dans ces condi­tions s’il est bien une exi­gence a faire valoir, alors que notre pays s’apprête à recevoir Shimon Pérès avec tous les hon­neurs, une exi­gence qui ne souffre d’aucune hési­tation de nature poli­tique ou de droit c’est bien : libé­ration immé­diate de Salah Hamouri ! C’est une question incon­tour­nable pour qui­conque se réclame du respect du droit inter­na­tional – et nous en sommes !

Salah Hamouri doit être libéré et non pas jugé par une force occu­pante ! Voilà notre exi­gence qu’il convient de faire par­tager. Il y a main­tenant urgence, on l’aura compris !

Consultez : le dossier et la pétition pour Salah Hamouri