« Les Palestiniens ont besoin de paix, pas que de réforme »

Isabelle Avran, Pour la Palestine n°45, jeudi 2 juin 2005

Conférence de Londres /

A nouveau, l’Europe s’en tient à un rôle de bailleuse de fonds quand elle devrait aider enfin à l’émergence d’une pers­pective poli­tique claire et d’un calen­dreier d’application d’une véri­table solution politique.

« Nous n’avons qu’une demande : qu’à nos efforts cor­res­pondent en miroir ceux d’Israël pour appliquer la feuille de route ». Pour le nouveau Pré­sident de l’Autorité nationale pales­ti­nienne, l’aide écono­mique de l’Union euro­péenne est la bien­venue dans un pays ravagé par l’occupation et quatre ans de des­truc­tions sys­té­ma­tiques des infra­struc­tures pales­ti­niennes par l’armée israé­lienne ; selon le dernier rapport de la Banque mon­diale, « la récession écono­mique que tra­versent les ter­ri­toires occupés est la plus grave de l’époque moderne ». Mais cet enga­gement, indis­pen­sable pour une popu­lation dont près de la moitié vit en deçà du seuil de pau­vreté, ne saurait se sub­stituer à une véri­table pers­pective poli­tique. Celle de la fin de l’occupation et de la colo­ni­sation, celle du droit. L’Europe est-​​elle en mesure d’entendre ce message, ou va-​​t-​​elle continuer à se contenter d’un appui écono­mique à une Palestine sous occu­pation, y cultivant le dis­cours de la néces­saire démo­cra­ti­sation indé­pen­damment de toute pers­pective d’indépendance ? Pas avare de prin­cipes pro­clamés, l’UE affiche volon­tiers son soutien à la « feuille de route » du quar­tette, malgré un calen­drier d’application déjà périmé, et à une « solution poli­tique au conflit » fondée sur la coexis­tence entre deux Etats. Mais, alors que Washington mène une opé­ration de séduction sur le vieux continent, se contentera-​​t-​​elle de qué­mander des Etats-​​Unis qu’ils s’engagent davantage, sans inter­roger la faillite de leur soutien incon­di­tionnel aux exi­gences du gou­ver­nement d’Ariel Sharon ?

Londres : le refus d’Israël

La confé­rence de Londres, orga­nisée par le Premier ministre bri­tan­nique ce premier mars pour consacrer la recon­nais­sance du Pré­sident pales­tinien et sou­tenir les réformes pales­ti­niennes, aura sans doute un mérite : dépasser le caractère virtuel qu’Israël avait imposé à la confé­rence pré­cé­dente, en 2003, en refusant de laisser sortir les diri­geants pales­ti­niens, contrai­gnant l’ensemble des par­ti­ci­pants à un débat par vidéo-​​conférence. Il n’empêche qu’elle augure mal des orien­ta­tions à venir de la poli­tique euro­péenne au Proche-​​Orient et n’indique guère que l’UE entende quitter le milieu du gué. Tony Blair, embourbé dans l’occupation de l’Irak, vili­pendé à la veille d’élections géné­rales - le 5 mai pro­chain - pour une poli­tique moyen-​​orientale aux succès contestés et guidée par un atlan­tisme sans contre­partie, sou­haitait pourtant faire de cette confé­rence une vitrine. Il n’a eu de cesse de plaider, et d’ailleurs à juste titre, le caractère prio­ri­taire de la réso­lution du conflit israélo-​​palestinien. D’autant qu’au-delà de l’injustice de la pour­suite de l’occupation, il pèse aussi et depuis trop long­temps comme un abcès dans toute la région, com­pro­mettant au passage l’impact des dis­cours pourtant mar­telés sur sa démo­cra­ti­sation dans le sillage de la guerre en Irak. Tony Blair n’aurait pas rechigné à un succès diplo­ma­tique et média­tique dans la région. Las, ini­tia­lement envi­sagée pour relancer la feuille de route, la confé­rence de Londres s’est trans­formée en réunion des dona­teurs à l’ANP. Faute de par­ti­ci­pation de l’un des pro­ta­go­nistes, en l’occurrence les repré­sen­tants de la puis­sance occu­pante israélienne.

Et pour cause. Les auto­rités de Tel-​​Aviv n’hésitent pas à exiger une « réforme pales­ti­nienne » ni à faire des remon­trances aux par­ti­ci­pants à la confé­rence de Londres, accusés de laxisme bien­veillant à l’égard de l’ANP sur la question du déman­tè­lement des orga­ni­sa­tions de la résis­tance… Une fois encore pour mieux refuser tout respect des enga­ge­ments pris quant à la mise en œuvre de la feuille de route, qu’il s’agisse de l’arrêt des vio­lences de l’armée, de la libre cir­cu­lation en Palestine, ou de l’arrêt de la colo­ni­sation en amont d’une négo­ciation ajournée. Un nouveau pro­gramme de construction de 6000 loge­ments pour de nou­veaux colons en Cis­jor­danie vient d’être annoncé, de même que la mise en place d’un nouveau tronçon du mur dans et autour de Jéru­salem, englobant la colonie de Ma’ale Aumim et coupant en trois la Cis­jor­danie. Ehud Barak, com­mentant l’avancée de la construction du mur, se réjouissait dans Libé­ration (31 janvier) de ce qu’il per­met­trait l’intégration à Israël de 60 % à 80 % des colons. Soit l’annexion des prin­cipaux blocs de colonies. Shimon Pérès réfute toute idée de calen­drier de négo­cia­tions autres que « sécu­ri­taires » et toute pers­pective de solution poli­tique, au nom des dif­fi­cultés que les mobi­li­sa­tions de colons font peser sur l’actuel gou­ver­nement israélien. Et, résumant les vel­léités de son gou­ver­nement, Ariel Sharon en appelle les Pales­ti­niens à « renoncer à leurs rêves ».

Moins de trois semaines plus tard, le 22 juillet, c’est un non caté­go­rique que le gou­ver­nement israélien a opposé aux pro­po­si­tions du sommet arabe réuni à Alger, auquel par­ti­ci­paient treize chefs d’Etat des vingt-​​deux membres de la Ligue arabe. Sa réso­lution finale visait à réac­tiver une ini­tiative de paix globale avec Israël, fondée sur le retrait israélien des ter­ri­toires arabes occupés, sur la création d’un Etat pales­tinien avec une solution garan­tissant le droit au retour des réfugiés pales­ti­niens. Tel-​​Aviv l’a rejetée. Pré­texte : le texte serait « en retard » sur les chan­ge­ments dans le monde arabe.

Mais le refus d’Israël de par­ti­ciper à la confé­rence de Londres n’a entraîné aucune réaction des Etats euro­péens. Pas plus que celle des autres par­ti­ci­pants. Condo­leezza Rice, secré­taire d’Etat des Etats-​​Unis, mais aussi Kofi Annan, secré­taire général de l’Onu, et Javier Solana, haut repré­sentant de la Pesc… Deux poids, deux mesures ? Les Etats euro­péens, et la France en par­ti­culier, ont été parmi les pre­miers à se réjouir des mani­fes­ta­tions de l’opposition liba­naise. Mais aussi à en appeler à une appli­cation dans les plus brefs délais de la réso­lution 1559 du Conseil de sécurité, exi­geant notamment de Damas un retrait de ses forces du Liban. Vérité en deçà du Litani, men­songe au-​​delà ? Les mêmes règles et la même fermeté ne s’appliquent pas à tous. Tel-​​Aviv ne par­ti­cipera pas à la confé­rence de Londres, l’UE et ses Etats membres s’en tien­dront au constat.

« Besoin de paix, pas que de réforme »

« Les Pales­ti­niens ont besoin de paix. Pas que de réforme ». Répété par Mahmoud Abbas, ce message n’est rien d’autre pourtant qu’un constat d’évidence. Au len­demain de l’élection de Mahmoud Abbas à la pré­si­dence de l’ANP, le 9 janvier dernier, l’Europe s’est réjouie. Elle a su rap­peler - comme elle l’avait fait d’ailleurs dans son refus de stig­ma­ti­sation du pré­sident Yasser Arafat-​​ qu’il appar­tient au peuple pales­tinien de choisir démo­cra­ti­quement ses repré­sen­tants. Mais elle a apprécié aussi les orien­ta­tions stra­té­giques définies par Mahmoud Abbas, qui reposent sur un double appel à des négo­cia­tions poli­tiques avec Israël fondées sur le droit inter­na­tional, tout le droit inter­na­tional, et à la démi­li­ta­ri­sation de l’Intifada. Deux axes indis­so­cia­blement liés : la mise en place d’un Etat de droit, la dyna­mi­sation de la société civile pales­ti­nienne, le modelage d’institutions démo­cra­tiques jus­ti­fiant du monopole étatique de l’usage de la force, le début de mise en œuvre d’un pro­gramme de déve­lop­pement écono­mique, ne sau­raient trouver de point d’appui légitime et sérieux sans pers­pective cré­dible de paix durable. C’est-à-dire de mise en œuvre du droit inter­na­tional. Un regard borgne qui pri­vi­lé­gierait l’un de ces deux axes en négli­geant le second serait donc voué à l’échec. L’Europe, qui lit la période qui s’ouvre comme celle d’une « fenêtre d’opportunité » et qui prétend sou­tenir le pari dif­ficile d’Abou Mazen, a la res­pon­sa­bilité de lui en donner les moyens.

Cela suppose d’exiger d’Israël le respect de ses enga­ge­ments et du droit inter­na­tional et de ses enga­ge­ments. A com­mencer par le déman­tè­lement du mur, confor­mément aux recom­man­da­tions de la Cour Inter­na­tionale de Justice du 9 juillet dernier, adoptées par l’Assemblée générale des Nations unies - avec le vote des 25 Etats membres de l’UE - le 20. Cela suppose, fon­da­men­ta­lement, une pers­pective poli­tique claire et un calen­drier d’application précis. Quitte à faire enfin pression sur Tel-​​Aviv. Ce n’est pas la direction prise par l’UE. D’une part, la confé­rence de Londres confirme un enga­gement sur le seul terrain de la réforme poli­tique interne pales­ti­nienne et du soutien écono­mique aux ter­ri­toires occupés. D’autre part, l’Europe refuse toute pression sur Israël et engage au contraire une poli­tique de voi­sinage qui introduit de fait cet Etat dans l’union euro­péenne économique.

Angélisme létal

« Chacun sait ce que tout le monde veut. Et nous voulons tous la même chose : deux Etats, avec Israël en sécurité et une Palestine viable », croit pouvoir avancer Tony Blair, en dehors ici de toute réfé­rence au droit, à laquelle est sub­stitué le concept de « via­bilité ». Tout le monde le veut ? Il suf­fisait de s’en convaincre, méthode Coué à l’appui. Cette confé­rence lon­do­nienne s’est donc concentrée sur les réformes pales­ti­niennes et sur l’aide à la recons­truction. En se contentant de demander aux auto­rités israé­liennes de s’abstenir de démolir une nou­velle fois les infra­struc­tures dès lors recons­truites, et de faci­liter les dépla­ce­ments pales­ti­niens à l’intérieur du ter­ri­toire occupé.

Pour la com­mis­saire euro­péenne chargée de la poli­tique de voi­sinage, il s’agit de faire mesurer concrè­tement à la popu­lation pales­ti­nienne les divi­dendes des pas vers la paix ; sans en inter­roger la nature ou la réalité, et en s’en jus­ti­fiant pour déve­lopper avec Israël la poli­tique de voi­sinage. Trois volets ont été définis. D’abord, le soutien à la réforme engagée par le nouveau gou­ver­nement pales­tinien, avec une triple priorité : la mise en place d’un système res­pec­tueux de la loi et d’un système judi­ciaire indé­pendant, l’organisation d’élections légis­la­tives en juillet), et la gestion cor­recte des fonds. Ensuite, une aide à l’Unrwa. Enfin, l’aide à la mise en place de projets urgents et de ser­vices de base. Ce qui n’est d’ailleurs pas négli­geable, quand, selon la Banque mon­diale, 16% de la popu­lation pales­ti­nienne dépense moins de 40 euros par mois, que près de la moitié vit avec moins d’1,6 euro par jour et que le taux de chômage qui était un peu supé­rieur à 10% en 2000 dépasse aujourd’hui 25% des actifs, dont plus de 40% vivent dans la bande de Gaza. L’UE envisage une aide de 250 mil­lions d’euros pour 2005. Reste, sou­ligne Javier Solana, que les 25 doivent jouer tout leur rôle écono­mique et social, mais aussi poli­tique. Rap­pelant la nécessité d’un Etat pales­tinien dans le fron­tières de 1967, il ajoute que « le plus tôt sera le mieux ». Jacques Chirac plaide pour une confé­rence inter­na­tionale cette année. Ses chance de succès dépendent aujourd’hui des pres­sions que les Etats euro­péens auront ou non le courage d’exercer enfin sur Tel-​​Aviv. Pour qu’à la « fenêtre d’opportunité » ne se sub­stitue pas le verrou de l’occupation coloniale.

Isabelle Avran