Le roi Bibi

Benjamin Nétanyahou est notre Premier ministre à vie. C’est ce qui semble. C’est évidemment ce qu’il pense.

Uri Avnery, mercredi 16 décembre 2015

Non seulement ce qu’il pense. C’est ce qui dicte sa conduite. Pour s’en assurer il a fait les deux choses qui s’imposaient : (a) éliminer tout compétiteur potentiel, et (b) s’entourer d’hommes et de femmes médiocres, dont aucun ou aucune ne puisse être considéré comme un successeur plausible. En effet, l’idée que l’un ou l’autre de cette bande puisse un jour devenir Premier ministre fait frémir.

Nous sommes donc liés à lui pour la vie (au moins). Il est temps de regarder cette perspective en face

IL N’EST pas le pire. Personne ne l’est jamais. Pour chaque mauvais dirigeant, on peut en trouver un plus mauvais. (À l’exception d’Adolf Hitler, peut-être.)

Examinons donc d’abord les côtés positifs de son pouvoir. Il y en a quelques uns. (Oui, vraiment.)

N° 1 : Il n’est pas fou. Il y a dans le monde plusieurs dirigeants fous. Nous avons un nombre significatif de fous au gouvernement et en dehors. Nétanyahou n’est pas du nombre.

N° 2 : Il n’est pas irresponsable. Lors de la dernière guerre de Gaza, alors que toutes sortes de politiciens et autres démagogues le pressaient de faire toutes sortes de choses irresponsables, comme de reconquérir la bande de Gaza, il refusa et se rangea aux conseils de l’armée.

(En Israël, pour le moment, l’armée abhorre les aventures insensées. Les officiers à la tête de l’armée sont, en règle générale, beaucoup moins imprudents que les hommes politiques.)

On peut bien sûr se demander comment nous nous sommes mis dans ce bourbier. En fait, Nétanyahou illustre la vieille définition : une personne habile est celle qui sait comment sortir d’une mauvaise situation dans laquelle une personne avisée ne se serait jamais mise.

N° 3 : C’est un orateur efficace. Ce n’est pas une exigence essentielle, naturellement. David Ben-Gourion était un piètre orateur, Levi Eshkol était médiocre orateur. L’un comme l’autre étaient Démosthène comparés à Golda Meir, dont le vocabulaire en hébreu comme en anglais comportait une centaine de mots, mal prononcés. Cela lui suffisait pour convaincre n’importe quel auditoire.

Nétahyahou, au contraire, est un orateur accompli. Il parle un bon hébreu, possède une voix de baryton, sa gestuelle est juste. En effet, on a souvent l’impression qu’il a passé des heures devant une glace pour mettre au point une expression parfaite.

Pourtant il ne convainc que ceux qui veulent être convaincus. Pour des auditeurs de bon sens, toute la prestation est trop calculée, trop parfaite. Comme sa coiffure, trop lisse, d’une teinte blanc-bleutée trop parfaite. (On a découvert récemment que son coiffeur personnel, rétribué par le gouvernement, gagne plus qu’un ministre. Je pense que c’est vrai.)

Quand Nétanyahou s’adresse au monde en tant que représentant d’Israël, il fournit une prestation crédible. Pas brillante, pas très convaincante, mais pas honteuse non plus.

BEAUCOUP DE GENS, en Israël comme à l’étranger, pensent que Nétanyahou est un cynique total, que c’est un homme sans réelles convictions, dont le seul objectif est de garder indéfiniment le pouvoir.

Un cynique sans convictions serait de loin moins dangereux. Mais Nétanyahou n’est pas un cynique.

Il a grandi dans l’ombre de son père, Ben-Zion, un tyran familial sévère, qui était convaincu de ne pas bénéficier de la considération qu’il méritait de la part de ses collègues et des institutions universitaires en raison de ses convictions politiques. C’est pour cela qu’il avait émigré pour un temps aux États-Unis, où Benjamin a grandi comme un vrai garçon américain.

Le père était un homme d’extrême droite passionné. Le chef de la droite sioniste, le brillant Vladimir (Ze’ev) Jabotinsky était beaucoup trop modéré à ses yeux. Ben-Zion se spécialisa dans l’histoire de l’inquisition espagnole et écrivit une œuvre volumineuse sur la question, mais ses collègues ne lui concédèrent pas les honneurs que – de son point de vue – il méritait. Il devint très amer.

Benjamin adorait son père et le considérait comme un génie, mais le père admirait son fils aîné, Yoni, officier de l’armée qui trouva la mort au cours du fameux raid d’Entebbe. Quant à “Bibi”, le père en avait une plutôt piètre opinion. Il déclara un jour publiquement que Benjamin pourrait faire un ministre des Affaires étrangères convenable, mais pas un Premier ministre. En Israël, le ministère des Affaires étrangères est considéré avec un certain dédain. Un vrai homme aspire à devenir ministre de la Défense.

Tout cela fit naître chez le jeune Benjamin l’ardente ambition de montrer à son défunt père qu’il était vraiment capable de faire un excellent Premier ministre. Cela constitua aussi la base idéologique de toutes ses cogitations et de toutes ses actions : la conviction inébranlable que les Juifs doivent prendre possession de “la totalité d’Éretz Israël” – la totalité du territoire entre la Méditerranée et le Jourdain.

Toute parole que Nétanyahou ait jamais dite en contradiction avec cette conviction de base est un mensonge éhonté. Mais comme auraient dit les anciens Romains : “Il est doux et juste de mentir pour la patrie.”

DANS ces limites, Nétanyahou est en effet un cynique. Il est attaché au pouvoir et n’a vraiment aucune envie de jamais y renoncer.

Et en effet, c’est un politicien accompli. Rien ne montre qu’il respecte les personnes qu’il a nommées ministres. Il semble qu’il ait pris un malin plaisir à nommer chacun d’entre eux au poste qui lui convenait le moins. La ministre de la Culture, Miri Regev, une femme politique vulgaire, primaire, totalement inculte en est le meilleur exemple, mais la plupart de ses collègues ne sont guère mieux adaptés à leur fonction.

Aucun de ceux-là ne pourrait le moins du monde mettre sa position en danger. Comparé à eux c’est un personnage imposant.

Dans les autres partis, au sein de la coalition gouvernementale ou en dehors, la situation n’est guère meilleure. Certains de leurs membres se sont montrés quelque peu prometteurs (au moins dans les sondages) mais cela s’est révélé éphémère. Moshe Kahlon, l’actuel ministre des Finances, est un bon gars, mais comme leader national il ne fait pas le poids. Il en va de même pour Ya’ir Lapid, l’ancien ministre des Finances, maintenant dans l’opposition, qui croit fermement que le destin l’a choisi pour succéder à Nétanyahou. Son seul problème c’est que, parmi les autres, peu partagent ce point de vue.

De façon plus dangereuse, le parti travailliste (maintenant “Camp sioniste”) est dépourvu de personnalités susceptibles même d’approcher la stature de leadership de Nétanyahou. Le chef du parti, Yitzhak Herzog, déçoit lamentablement.

Presque tous les fonctionnaires de parti évitent même d’évoquer la question nationale dominante : l’occupation. Ils éprouvent de la peine à prononcer le dangereux mot de quatre lettres : PAIX. Il vaut bien mieux parler d’un “accord politique”, d’une “décision finale” ou de choses de ce genre. Bla –bla – bla.

POUR NÉTANYAHOU, LE PRINCIPAL moyen de gouvernement est emprunté à l’ancienne Rome (comme il convient à un fils d’historien) : diviser pour régner.

C’est un semeur de haine accompli. Les Juifs contre les Arabes, les Juifs orientaux contre les ashkénazes, les religieux contre les laïques. (Il est personnellement non-croyant, mais les religieux de toutes obédiences sont ses meilleurs alliés.)

La haine va avec la peur. C’est une vieille croyance juive selon laquelle le monde a entrepris de nous détruire (“mais Dieu nous sauve de leurs mains”, comme s’écrie tout juif la veille de la Pâque). C’est aujourd’hui plus vrai que jamais.

Les Iraniens cherchent à nous abattre. Les Arabes veulent nous chasser. Les gens de gauche sont pires : ce sont des traîtres. C’est Bibi, l’Unique, qui nous sauve d’eux tous. Il se peut que Dieu y aide un peu.

MAIS LE réel danger du règne de Nétanyahou réside dans son absence totale de réponse au principal problème d’Israël, à sa question existentielle : la guerre de 130 ans avec les Palestiniens, et par extension avec l’ensemble du monde arabe et peut-être du monde musulman. Attaché à l’idéologie de son père, il est incapable même d’envisager de renoncer à un pouce de la patrie sacrée. (Comme beaucoup d’Israéliens il ne croit pas en Dieu, mais il croit que Dieu nous a promis cette terre. En réalité Dieu était encore plus généreux et nous avait promis toute la terre entre le Nil et l’Euphrate.) Quelques enclaves en forme de Bantoustans, sans liens entre elles, pour les Palestiniens – pourquoi pas, tant que nous ne pourrons pas les expulser complètement. Mais rien de plus. Cela s’oppose à tout effort de paix. Il garantit un État d’apartheid ou un État bi-national en guerre civile permanente. Nétanyahou le sait parfaitement. Il n’a aucune illusion. Voilà pourquoi il a formulé la réponse logique : “Nous vivrons toujours par l’épée”. C’est du bon hébreu, une vision politique terrible. Sous cette loi, Israël va irrévocablement dévaler la pente qui conduit au désastre final. Plus son règne durera, plus grand sera le danger. En résumé, Nétanyahou est un homme sans envergure intellectuelle, un manipulateur politique sans solutions réelles, un homme à la façade imposante mais sans rien derrière. Dans le même temps il excelle à inventer des affaires qui détournent l’attention du problème décisif. Israël dans son ensemble n’a eu d’autre centre d’intérêt pendant des mois que le débat sur le “projet de gaz naturel” – la façon de répartir les revenus des réserves de gaz naturel découvertes en mer au large d’Israël. Nétanyahou soutient de tout son pouvoir le “projet” qui en déverse les richesses dans les poches d’une poignée de gros hommes d’affaires plus ou moins en lien avec Sheldon Adelson, son protecteur (et, comme disent certains, son propriétaire).

PENDANT ce temps, “le roi Bibi” et sa très impopulaire épouse royale, la reine Sarah’le, peuvent voir les choses avec satisfaction. Il n’y a personne dans les alentours qui puisse mettre en danger leur règne illimité (“durée de mandat” est une définition qui ne semble pas convenir)

Ils pensent à construire un palais royal (pardon, primo-ministériel) pour remplacer la résidence actuelle plutôt minable du centre de Jérusalem. Tout autour d’eux il n’y a rien qu’un désert politique.

Je voudrais prier Dieu de nous délivrer.

Mais hélas je ne crois pas en Lui.


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+