Le règne de l’absurdiotie

Le dit « terrorisme international » n’existe pas.

Uri Avnery, vendredi 4 décembre 2015

Déclarer la guerre au « terrorisme international » est absurde. Les hommes politiques qui le font sont soit idiots soit cyniques, et probablement les deux.

Le terrorisme est une arme. Comme un canon. Nous nous moquerions de quelqu’un qui déclarerait la guerre à l’« artillerie internationale ». Un canon appartient à une armée et sert les objectifs de cette armée. Le canon d’un bord fait feu contre le canon de l’autre bord.

Le terrorisme est un mode d’action. Il est fréquemment utilisé par des peuples opprimés, comme la résistance française aux nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale. Nous nous moquerions de quiconque déclarerait la guerre à la “résistance internationale”.

On doit à Carl von Clausewitz, le penseur militaire prussien, cette formule célèbre : “la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens.”

Le terrorisme signifie, littéralement, faire peur à ses victimes pour les inciter à céder à la volonté du terroriste.

Le terrorisme est une arme. C’est en général l’arme des faibles. De ceux qui n’ont pas de bombes atomiques, comme celles qui furent lâchées sur Hiroshima et Nagasaki, qui terrorisèrent les Japonais et les amenèrent à se rendre. Ou le bombardement aérien qui détruisit Dresde pour tenter (en vain) de terroriser les Allemands et les amener à capituler.

Comme la plupart des groupes et des pays qui ont recours au terrorisme ont des objectifs différents, et souvent contradictoires, il n’y a rien d’international en lui. Chaque campagne terroriste a son caractère propre. Sans compter que personne ne se considère comme un terroriste, mais plutôt comme un combattant pour Dieu, pour la liberté ou pour autre chose.

(Je ne peux m’empêcher de me vanter d’avoir, il y a longtemps, inventé la formule : « Un terroriste pour l’un est pour l’autre un combattant de la liberté ».)

BEAUCOUP D’ISRAÉLIENS ordinaires éprouvèrent une profonde satisfaction après les événements de Paris. « Maintenant ces sacrés Européens ressentent pour une fois ce que nous ressentons en permanence ! »

Benjamin Nétanyahou, piètre penseur mais brillant vendeur, a sauté sur l’idée d’inventer un lien direct entre le terrorisme djihadiste en Europe et le terrorisme palestinien en Israël et dans les territoires occupés.

C’est un coup de génie : si adolescents palestiniens qui brandissent des couteaux et adeptes belges de l’État islamique, ne font qu’un, il n’y a plus alors de problème israélo-palestinien, plus d’occupation, plus de colonies. Rien que du fanatisme musulman. (Ignorant au passage les nombreux Arabes chrétiens présents dans les organisations “terroristes” palestiniennes laïques.)

Cela n’a rien à voir avec la réalité. Les Palestiniens qui veulent se battre et mourir pour Allah vont en Syrie. Les Palestiniens – religieux ou laïques – qui, actuellement, tirent sur des soldats et des civils israéliens, les poignardent ou les écrasent veulent se libérer de l’occupation et obtenir un État à eux.

C’est un fait tellement évident que même une personne de notre gouvernement dotée d’un faible QI pourrait le comprendre. Mais, dans ce cas, elle devrait faire des choix très désagréables concernant le conflit israélo-palestinien.

Attachons-nous donc à la conclusion commode : ils nous tuent parce qu’ils sont nés terroristes, parce qu’ils veulent rencontrer les 72 vierges promises au paradis, parce qu’ils sont anti-sémites. Par conséquent, comme Nétanyahou est heureux de l’annoncer, nous « vivrons toujours par notre glaive”.

AUSSI TRAGIQUES que puissent être les résultats de chaque action terroriste, il y a quelque chose d’absurde dans la réaction européenne aux récentes actions terroristes.

Le sommet de l’absurdiotie a été atteint à Bruxelles, lorsqu’un seul terroriste en fuite a paralysé une capitale entière pendant des jours sans que soit tiré un seul coup de feu. C’était la réussite suprême du terrorisme au sens le plus littéral : l’utilisation de la peur comme arme.

Mais la réaction n’a guère été meilleure à Paris. Le nombre des victimes de l’atrocité était important, mais du même niveau que le nombre de tués sur les routes chaque quinzaine. C’était certainement bien plus faible que le nombre de victimes en une heure dans la Seconde Guerre mondiale. Mais ce n’est pas une affaire de pensée rationnelle. Le terrorisme joue sur le ressenti des victimes

Il semble incroyable que dix individus sans envergure, équipés de quelques armes primitives, puissent causer une panique mondiale. Mais c’est un fait. Avec le concours des médias de masse qui tirent parti de tels événements, des actes terroristes locaux se transforment aujourd’hui en menaces mondiales. Les médias modernes, par leur nature même, sont les meilleurs amis des terroristes. La terreur ne pourrait pas prospérer sans eux.

Les autres meilleurs amis des terroristes sont les hommes politiques. Il est presque impossible à un homme politique de résister à la tentation de surfer sur la vague de panique. La panique crée l’“unité nationale”, le rêve de chaque dirigeant. La panique crée le désir d’un “leader fort”. C’est un instinct humain fondamental.

François Hollande est un exemple typique. Homme politique médiocre bien qu’habile, il a saisi l’occasion pour se poser en leader. « C’est la guerre ! » a-t-il déclaré, attisant une frénésie nationale. Évidemment il ne s’agit pas d’une « guerre ». Pas une Troisième Guerre mondiale. Simplement une attaque terroriste menée par un ennemi caché.

En effet, l’une des réalités mises en évidence par ces événements est l’incroyable bêtise des dirigeants politiques de tous bords. Ils ne comprennent pas le défi. Ils réagissent à des menaces imaginaires en ignorant celles qui sont réelles. Ils ne savent pas quoi faire. Ils font donc ce qui leur est naturel : ils prononcent des discours, ils organisent des rencontres et bombardent quelqu’un (peu importe qui et pourquoi).

À défaut de comprendre la maladie, leur remède est pire que le mal lui-même. Les bombardements provoquent des destructions, les destructions suscitent de nouveaux ennemis assoiffés de vengeance. C’est une collaboration directe avec les terroristes.

C’était un triste spectacle de voir tous ces dirigeants du monde, les chefs de nations puissantes, se démenant de façon désordonnée, se rencontrant, faisant de beaux discours, se livrant à des déclarations insensées, complètement incapables de faire face à la crise.

LE PROBLÈME est en effet beaucoup plus compliqué que ne pourraient le penser des esprits simples, en raison d’un fait inhabituel : l’ennemi n’est pas cette fois une nation, pas un État, même pas un territoire réel, mais une entité indéfinie : une idée, un état d’esprit, un mouvement qui dispose réellement d’une base territoriale mais qui n’est pas un État réel.

Ce n’est pas là un phénomène totalement sans précédent : il y a plus d’un siècle, le mouvement anarchiste commit des actions terroristes partout sans avoir aucune base territoriale. Et il y a 900 ans une secte religieuse sans territoire, les Assassins (une déformation du mot arabe pour “utilisateurs de hashish”) terrorisa le monde musulman.

Je ne sais pas comment combattre efficacement l’État islamique (ou plutôt le Non-État). Je suis profondément persuadé que personne ne le sait. Certainement pas les incapables qui appartiennent aux divers gouvernements.

Je ne suis pas sûr que même une invasion territoriale anéantirait le phénomène. Mais une telle invasion elle-même semble improbable. La Coalition des Opposants réunie par les États-Unis semble ne pas vouloir mettre “les pieds sur le terrain”. Les seules forces qui pourraient s’y essayer – les Iraniens et l’armée du gouvernement syrien – sont l’objet de la haine des États-Unis et de leurs alliés locaux.

En effet, si l’on cherche un exemple de désorientation, proche de la folie, c’est l’incapacité des États-Unis et des puissances européennes à choisir entre l’axe Assad-Iran-Russie et le camp État islamique – Arabie Saoudite – Sunnites. Ajoutez le problème Turc-Kurde, l’animosité Russe-Turque et le conflit israélo-palestinien, et le tableau est encore loin d’être complet.

(Pour les amateurs d’histoire, il y a quelque chose de fascinant dans la résurgence de la lutte séculaire entre la Russie et la Turquie face à cette nouvelle situation. La géographie l’emporte sur tout le reste, après tout.)

On a pu dire que la guerre était beaucoup trop importante pour qu’on la laisse aux généraux. La situation actuelle est beaucoup trop compliquée pour qu’on la laisse aux hommes politiques. Mais à qui d’autre ?

LES ISRAÉLIENS PENSENT (comme d’habitude) que nous pouvons faire la leçon au monde. Nous connaissons le terrorisme. Nous savons ce qu’il faut faire.

Mais le savons-nous ?

Cela fait des semaines maintenant qu’Israël vit dans la panique. Faute d’une meilleure expression on parle de “la vague de terreur”. Chaque jour maintenant, deux, trois, quatre jeunes, y compris des enfants de 13 ans attaquent des Israéliens avec des couteaux ou les écrasent avec leurs voitures, et ils sont généralement abattus sur le champ. Notre célèbre armée essaie tout, y compris des représailles draconiennes à l’encontre des familles et la punition collective de villages, sans résultat.

Il s’agit d’actions individuelles, souvent tout à fait spontanées, et par conséquent presque impossibles à prévenir. Ce n’est pas un problème militaire. Le problème est politique, psychologique.

Nétanyahou essaie de surfer sur cette vague comme Hollande et compagnie. Il évoque l’Holocauste (comparant un adolescent de 16 ans de Hébron à un officier SS endurci d’Auschwitz) et n’arrête pas de parler d’anti-sémitisme.

Tout cela pour masquer un fait évident : l’occupation avec le harcèlement de la population palestinienne chaque jour et même à chaque heure et à chaque minute. Il y a des ministres du gouvernement qui ne cachent même plus que l’objectif est l’annexion de la Cisjordanie pour, à la fin, chasser le peuple palestinien de sa patrie.

Il n’y a pas de lien direct entre le terrorisme de L’État islamique dans le monde et le combat national palestinien pour obtenir un État. Mais si on n’y apporte pas de solution, ces problèmes finiront par se mêler – et un État islamique beaucoup plus puissant fera l’union du monde musulman, comme le fit autrefois Saladin, pour s’attaquer à nous, les nouveaux Croisés.

Si j’étais croyant, je murmurerais : qu’à Dieu ne plaise.

Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+