La question des réfugiés

Entretien avec Munther Ameera, samedi 17 mai 2008

Nous voulons faire passer un message : la question des réfugiés n’est pas une question huma­ni­taire. Elle est politique.

À quelques kilo­mètres d’ici, on célèbre actuel­lement les 60 ans de la nais­sance de l’État d’Israël. Ici, les Pales­ti­niens com­mé­morent le 60e anni­ver­saire de la Nakba. Que signifie ce terme et quelle est son actualité ?

Munther Ameera – En arabe, la Nakba signifie la « Catas­trophe ». Car, pour le peuple pales­tinien, la nais­sance de ce qu’ils appellent aujourd’hui Israël a été un désastre. Sous la menace des milices armées juives, qui com­met­taient de véri­tables mas­sacres, comme à Deir Yassin [1], plus de 800 000 Pales­ti­niens, soit 80 % de ceux qui vivaient dans la zone qui est devenue l’État d’Israël, ont dû tout aban­donner et fuir. Ils n’ont jamais pu rentrer chez eux. 60 ans plus tard, l’UNRWA [2] recense 4,5 mil­lions de réfugiés pales­ti­niens. Mais on estime que le total des réfugiés, des déplacés et de leurs des­cen­dants, avoisine les 7 mil­lions. La plupart des réfugiés vivent dans des camps, en Cis­jor­danie et à Gaza, mais aussi en Jor­danie, au Liban ou en Syrie. Ils vivent dans des condi­tions très dif­fi­ciles et, ici, ils sont les pre­mières vic­times de l’occupation. Prenez un camp comme Aïda : sur 4 500 habi­tants, plus de 350 ont été arrêtés depuis sep­tembre 2000 ; les incur­sions israé­liennes sont inces­santes ; nous sommes encerclés par les postes mili­taires et par le mur… Nous n’acceptons pas cette vie et nous ne l’accepterons jamais.

Quel type d’initiatives organisez-​​vous à l’occasion des 60 ans de la Nakba ?

M. Ameera – Il y a beaucoup d’initiatives, en Palestine, mais aussi dans les camps à l’extérieur. Elles sont de deux types : cer­taines s’adressent aux réfugiés eux-​​mêmes, d’autres au reste du monde et à la com­mu­nauté inter­na­tionale. Pour ce qui est du premier type, il s’agit essen­tiel­lement de faire un travail de mémoire auprès des jeunes géné­ra­tions. Ce travail est fait en per­ma­nence mais, à l’occasion des 60 ans, nous avons mul­tiplié les ini­tia­tives : dans les écoles, dans les centres culturels, des dis­cus­sions et des expo­si­tions sont orga­nisées pour expliquer aux plus jeunes l’histoire des réfugiés. Nous avons édité des docu­ments, des bro­chures… Ils apprennent ainsi en détail l’histoire de l’expulsion, de l’exil, mais aussi le fait que la plupart de nos terres et de nos vil­lages sont tou­jours inha­bités, là-​​bas, en Palestine occupée, dans ce qu’ils appellent aujourd’hui Israël. Il y a aussi beaucoup d’initiatives du second type. Des mani­fes­ta­tions ont lieu, ici et dans les pays arabes, mais aussi dans le reste du monde. Nous orga­nisons également des actions plus sym­bo­liques : par exemple, un drapeau pales­tinien de 27 000 m2 a été fabriqué en Syrie. À Bethléem, le 8 mai, une marche passant par les trois camps de la zone a été orga­nisée. Les jeunes ont construit ici un portail de douze mètres de haut et une clé de dix mètres de long pesant deux tonnes [3]. La marche a accom­pagné la clé jusqu’au portail, sym­bo­lisant le retour dans nos foyers. Nous espérons que cette clé entrera dans le livre Guinness. En voyant tous ces pré­pa­ratifs pris en charge par les jeunes, un vieil homme du camp a dit : « Je suis sûr que, lorsque je mourrai, il y aura des gar­diens de nos droits, qui ne les aban­don­neront jamais. »

Quel message voulez-​​vous faire entendre au reste du monde ?

M. Ameera – Notre message est très clair : le droit au retour des réfugiés sur leurs terres est un droit inalié­nable, indi­viduel et col­lectif, garanti, entre autres, par la réso­lution 194 de l’ONU. Nous connaissons les textes, nous connaissons nos droits et jamais nous ne les aban­don­nerons, pas plus que les géné­ra­tions futures ne le feront. Mais, au-​​delà de la seule réfé­rence à la réso­lution 194, nous voulons faire passer un second message : la question des réfugiés n’est pas une question huma­ni­taire. Elle est poli­tique. Nous ne voulons pas être consi­dérés comme des assistés, à qui l’on donne de la nour­riture et à qui l’on propose de construire des maisons, certes plus agréables, mais tou­jours dans les camps. Non. C’est bien une question poli­tique. Les réfugiés sont la majorité du peuple pales­tinien, ils exigent que leur voix soit entendue et que leurs droits soient intégrés à tout « plan de paix ». Le droit au retour n’est pas négo­ciable. Sur la clé géante figure le message suivant : « Ceci n’est pas à vendre. »

Jus­tement, la secré­taire d’État des États-​​Unis, Condo­leezza Rice, était, le 4 mai, à Ramallah, où elle a ren­contré le pré­sident pales­tinien, Mahmoud Abbas, dans le cadre d’une série d’entretiens visant à élaborer un « plan de paix ». Quelle place les dif­fé­rents acteurs des négo­cia­tions accordent-​​ils à la question des réfugiés ?

M. Ameera – Il n’y aura pas de « plan de paix » avec Condo­leezza Rice. Ce que nous pro­posent les États-​​Unis et Israël, c’est une paix sans libé­ration des pri­son­niers, sans droit au retour, sans déman­tè­lement des colonies et sans que le mur soit détruit. Dans ces condi­tions, il ne peut y avoir de paix. Les jeunes du camp ont dessiné une fresque, où figurent trois enfants qui repré­sentent les réfugiés aujourd’hui. Le premier tient dans sa main un livre, qui sym­bolise le fait que nous sommes cultivés, que nous connaissons nos droits et notre his­toire, et aussi que nous sommes prêts à prendre en main notre des­tinée, à gérer nos propres affaires. Le deuxième tient un rameau d’olivier, qui indique que nous sommes prêts à vivre en paix avec nos voisins. Le troi­sième a une pierre à la main : cela signifie que nous sommes prêts à nous battre jusqu’au bout, si nos droits ne sont pas satis­faits. Abou Mazen (Mahmoud Abbas])et Salam Fayyad (le Premier ministre) savent qu’ils ne peuvent pas accepter que le droit au retour des réfugiés soit sacrifié. Même Fayyad, que j’appelle le « bad guy » et en qui nous n’avons guère confiance, a été contraint de nous dire, lorsque nous l’avons ren­contré, qu’il n’abandonnerait pas les réfugiés. Et si jamais ils osent le faire, per­sonne ici n’acceptera la « paix » qu’ils nous pro­po­seront. Croyez-​​moi, si une telle chose arrive, s’ils vendent le droit au retour ou s’ils nous « oublient » dans les négo­cia­tions, alors il y aura une troi­sième Intifada. Ce sera l’Intifada des réfugiés.

[1] Le 9 avril 1948, un com­mando de l’Irgun, milice juive dirigée par Menahem Begin (futur Premier ministre), attaque le village pales­tinien de Deir Yassin. Plus de 150 civils seront massacrés.

[2] L’UNRWA est l’organisme de l’ONU chargé de l’assistance aux réfugiés palestiniens.

[3] La clé de leur maison, que la plupart des Pales­ti­niens ayant fui ont conservée, est devenue l’un des sym­boles de la cause des réfugiés.