La question de la reconnaissance de l’État de Palestine.

Monique Chemillier-​​Gendreau, mercredi 5 janvier 2011

"L’existence d’un État de Palestine et sa recon­nais­sance par les autres États ne dépendent pas de la volonté d’Israël. (…) Selon la théorie du droit inter­na­tional, la recon­nais­sance d’un nouvel État par des États déjà exis­tants est un acte uni­la­téral sou­verain de chacun d’entre eux. (…) L’heure semble venue pour les États euro­péens, notamment la France, de faire enfin cet acte diplomatique".

La situation de la Palestine est contra­dic­toire à plus d’un titre. D’une part, par les efforts du premier Ministre pales­tinien et avec le soutien de l’Union euro­péenne, la Cis­jor­danie connaît une évolution positive vers le déve­lop­pement d’une admi­nis­tration qui pourrait fournir les bases d’un État, évolution qui s’est accom­pagnée ces der­nières années d’un relatif progrès écono­mique, au moins à l’avantage de cer­taines couches de la popu­lation. D’autre part, le ter­ri­toire de la Palestine et son peuple sont divisés, à la fois géo­gra­phi­quement par la sépa­ration d’avec Gaza, poli­ti­quement par le contrôle que le Hamas exerce sur cette partie de la Palestine et écono­mi­quement par la situation dra­ma­tique que le blocus entraîne pour la popu­lation de la bande de Gaza. Mais surtout, l’avancée continue de la colo­ni­sation juive sur le ter­ri­toire pro­prement pales­tinien, com­promet les chances de la paix et, par là, les pos­si­bi­lités de construction d’une société pales­ti­nienne viable et « normalisée ».

Dans un tel contexte, une issue positive à la crise ouverte il y a main­tenant plus de 60 ans semble être un objectif inac­ces­sible. Le droit inter­na­tional est bafoué inso­lemment par Israël et les autres pays ne semblent pas pour le moment décidés à uti­liser les moyens de droit qui sont pourtant à leur dis­po­sition. Il s’agit soit des sanc­tions écono­miques à l’égard d’Israël comme le per­mettent aussi bien les accords entre Israël et l’Union euro­péenne que la Charte des Nations unies, soit des sanc­tions mili­taires sur la base du cha­pitre VII de la Charte. Les États dis­posent encore d’une mise en action de la pro­cédure pénale inter­na­tionale contre les diri­geants israé­liens, auteurs des vio­la­tions mas­sives des règles du droit huma­ni­taire, ou encore de la mise en œuvre par eux-​​mêmes de la com­pé­tence uni­ver­selle, c’est-à-dire de l’adaptation de leur droit pénal à la pour­suite des vio­la­tions des règles du droit huma­ni­taire. Mais aucune volonté poli­tique d’user de ces moyens ne s’exprime pour le moment.

Ainsi s’éloigne de jour en jour, la pro­messe pourtant réitérée à plu­sieurs étapes des négo­cia­tions, de voir les Pales­ti­niens dis­poser de leur État en appli­cation du droit des peuples à dis­poser d’eux-mêmes. Par une série de contre-​​sens, tous les acteurs inter­na­tionaux ont semblé long­temps attendre d’un accord de paix, donc de la volonté d’Israël, la création d’un État de Palestine. Or, l’existence d’un État de Palestine et sa recon­nais­sance par les autres États ne dépendent pas de la volonté d’Israël. Croire cela c’est ignorer les règles et pro­cé­dures du droit inter­na­tional en matière de recon­nais­sance de l’État. Selon ces règles, deux niveaux sont à dis­tinguer, le niveau des déci­sions uni­la­té­rales des États et celui des rela­tions multilatérales.

Sur le plan des déci­sions uni­la­té­rales, lorsqu’un peuple y est déterminé et lorsqu’il béné­ficie du droit des peuples à dis­poser d’eux-mêmes, il lui revient d’envoyer des signes clairs de sa volonté d’être reconnu par les États déjà constitués. Alors, chaque autre État se détermine librement selon les choix poli­tiques de sa diplo­matie. Il est logique, si un État sou­tient le combat d’un peuple pour son auto-​​détermination, qu’il lui accorde sa recon­nais­sance. Le peuple pales­tinien a pris en 1988 la décision de s’auto-proclamer comme État de Palestine. Cela a entraîné alors de nom­breuses recon­nais­sances de la part d’autres États. Mais il s’agissait essen­tiel­lement d’États arabes ou du Tiers Monde ou encore de ceux qui étaient alors les États du camp socia­liste. Les États occi­dentaux engagés dans des rela­tions plus ou moins intenses avec Israël n’ont pas suivi ce mou­vement. Mais, pro­testant de leur bonne volonté à l’égard de la Palestine et de leur déter­mi­nation à res­pecter le droit du peuple pales­tinien à dis­poser de lui-​​même, ils ont soutenu le point de vue selon lequel il fallait faire la paix d’abord, la recon­nais­sance venant ensuite. Ils se sont placés ainsi à la remorque des Israé­liens, les laissant maîtres du jeu et du calen­drier. On voit ce qu’il en est aujourd’hui. Dans le poker menteur qui se déroule depuis des années, chacun a rusé avec la sou­ve­raineté du peuple pales­tinien. Les Israé­liens ont mis un soin extrême à main­tenir l’incertitude sur le statut futur de l’ « entité » pales­ti­nienne. Les Pales­ti­niens ont misé sur le temps et sur la dyna­mique de paix pour réserver une question dont l’issue à leurs yeux ne pouvait faire de doute. Une condi­tio­nalité arti­fi­cielle a été ainsi créée sus­pendant l’hypothèse de nou­velles recon­nais­sances de la Palestine par des tiers à la conclusion de la paix. Or c’est là laisser dans les seules mains d’Israël des cartes dont chaque État doit garder la maî­trise. Selon la théorie du droit inter­na­tional, la recon­nais­sance d’un nouvel État par des États déjà exis­tants est un acte uni­la­téral sou­verain de chacun d’entre eux. L’appréciation de l’opportunité de cet acte ne saurait dépendre de la volonté d’un tiers, elle n’est soumise à aucune condition, si ce n’est la véri­fi­cation de l’existence des bases d’un État.

C’est sur ce point que l’on ren­contre d’autres réti­cences qui n’ont pas de fon­dement. Les éléments qui déter­minent l’existence d’un État sont au nombre de trois : une popu­lation, un ter­ri­toire et un gou­ver­nement apte à exercer effec­ti­vement le pouvoir interne et inter­na­tional. L’existence d’un gou­ver­nement n’est plus contestée depuis la création de l’Autorité Pales­ti­nienne. Pour ce qui est de la popu­lation, celle de la Palestine est bien iden­ti­fiable, même s’il y a la popu­lation de l’intérieur et celle de l’extérieur. Le fait qu’une partie de cette popu­lation soit en exil n’est pas un obs­tacle à la recon­nais­sance d’État. L’État, une fois existant et dis­posant de la sou­ve­raineté, gèrera ce pro­blème. Enfin, pour ce qui est du ter­ri­toire, c’est le ter­ri­toire du mandat bri­tan­nique qui, au moment de la création de la Société des Nations, était la base du futur État indé­pendant de Palestine. Mais il y a eu à partir de 1948, la réso­lution de partage de l’O.N.U., puis les guerres et la que­relle d’interprétation autour de la réso­lution 242, enfin l’occupation israé­lienne accom­pagnée d’une cam­pagne de colo­ni­sation très agressive. Aujourd’hui, de nom­breux indices, et notamment la volonté telle qu’exprimée par les Pales­ti­niens eux-​​mêmes, montrent que les bases du futur État sont le ter­ri­toire résultant de la ligne d’armistice de 1967, dite ligne verte. Il n’y a donc aucun obs­tacle à d’éventuelles nou­velles recon­nais­sances de l’État de Palestine. Israël connaît une situation symé­trique avec une popu­lation poten­tielle gérée par la loi du retour et des fron­tières incer­taines et il y a d’autres exemples. Le droit inter­na­tional exige seulement l’existence d’un groupe humain se reven­di­quant d’une identité nationale et dis­posant d’une base ter­ri­to­riale effec­ti­vement occupée par ce peuple, même si, à la marge, il reste des ques­tions de fron­tières à régler, ou des parties de peuple qui sont à l’extérieur.

C’est bien parce qu’il n’y a pas d’obstacle que de nou­veaux États d’Amérique Latine ont récemment reconnu la Palestine, ajoutant leur recon­nais­sance à celles qui étaient inter­venues dans le mou­vement qui avait suivi la décla­ration pales­ti­nienne de 1988. Il y a là l’occasion d’amplifier cette nou­velle dyna­mique et l’heure semble venue pour les États euro­péens, notamment la France, de faire enfin cet acte diplo­ma­tique qui confortera le peuple pales­tinien à un moment où il risque le décou­ra­gement. Les Pales­ti­niens y pui­se­raient un renfort de légi­timité et de capacité poli­tique de nature à leur redonner des marges de négo­ciation. La dérive aveugle des inté­gristes israé­liens serait clai­rement désa­vouée. Sur ce premier point des recon­nais­sances uni­la­té­rales, l’avantage pour les Pales­ti­niens de leur mul­ti­pli­cation, est politique.

Cette pro­po­sition est indé­pen­dante de la question de l’entrée de la Palestine dans le système mul­ti­la­téral inter­na­tional, bien qu’un nombre gran­dissant de recon­nais­sances uni­la­té­rales par les États soit, à l’évidence, un facteur favo­rable à la prise d’une décision col­lective. Il faut d’ailleurs intro­duire une dis­tinction à l’intérieur du système mul­ti­la­téral, car il y a l’ensemble des Orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales d’une part et l’ONU de l’autre.

Les Orga­ni­sa­tions autres que l’ONU (UNESCO, OMS, OMM, OIT, OACI, OMI, etc…) ne connaissent pas le méca­nisme du veto. Dès lors, il suffit que la majorité requise par les statuts de chacune de ces ins­ti­tu­tions soit atteinte pour que la Palestine puisse être admise comme État membre. Compte tenu du nombre d’États qui ont, à ce jour, reconnu la Palestine, celle-​​ci n’aurait pas de dif­fi­cultés à recueillir dans chacune de ces orga­ni­sa­tions, la majorité per­mettant son admission. Les avan­tages seraient variables selon les orga­ni­sa­tions et leur but tech­nique. Ainsi, une entrée à l’UNESCO don­nerait à la Palestine beaucoup plus d’autorité pour s’opposer au pillage de ses res­sources archéo­lo­giques par Israël. Son entrée à l’organisation Maritime Inter­na­tionale ou à l’Organisation Mon­diale des Douanes, lui per­met­trait de sur­veiller effi­ca­cement la tra­ça­bilité des pro­duits en pro­ve­nance d’Israël et de s’opposer à ce que les pro­duits des colonies ne soient admis par les autres pays comme pro­duits israéliens.

Pour ce qui est des Nations unies, il en va dif­fé­remment. L’admission comme membre se fait « par décision de l’Assemblée générale sur recom­man­dation du Conseil de sécurité » (article 4, para­graphe 2). Il faut donc, pour que soit accomplie la sug­gestion du Pré­sident Obama d’une entrée de la Palestine à l’ONU en 2011, qu’intervienne un vote positif du Conseil de sécurité, donc, qu’il n’y ait aucun membre per­manent qui mette son veto. Les propos mêmes du Pré­sident amé­ricain ont pu laisser penser que les Etats-​​Unis pour­raient ne pas s’opposer à cette admission, mais les récents reculs de la diplo­matie amé­ri­caine dans la région laissent mal augurer d’une attitude offensive sur ce pro­blème. Et il y a encore le cas des Bri­tan­niques qui dis­posent du veto et pour­raient être tentés d’en user.

Mais en la matière, tout est question d’élan et de mou­vement. C’est pourquoi l’heure est venue pour que la France et les autres pays euro­péens s’engagent dans la voie ouverte par l’Argentine et le Brésil, voie qui pourrait être suivie pro­chai­nement par d’autres pays d’Amérique latine. Ces nou­velles recon­nais­sances uni­la­té­rales chan­geront consi­dé­ra­blement le contexte. L’Organisation des Nations unies et surtout les membres per­ma­nents de son Conseil de sécurité seraient mis sur la défensive et ne pour­raient pas tenir long­temps une attitude d’opposition à l’entrée de la Palestine. Le chemin de la paix s’en trou­verait consi­dé­ra­blement aplani. Il est évident que c’est une entrée à l’ONU qui don­nerait à la Palestine la plé­nitude de ses droits. Elle pourrait adhérer à titre d’État au Statut de la Cour Inter­na­tionale de Justice et de la Cour Pénale Inter­na­tionale. Cela lui don­nerait l’occasion de s’engager dans des pro­cé­dures pour faire valoir les droits de son peuple. Elle pourrait adhérer aux grandes conven­tions inter­na­tio­nales. Son autorité dans l’enceinte inter­na­tionale et, par voie de consé­quence, dans ses rela­tions avec Israël, s’en trou­verait pro­fon­dément renforcée.