La quadrature du cercle

J’AIME BIEN le président de l’État d’Israël, Reuven (“Rubi”) Rivlin. J’ai beaucoup de sympathie pour lui.

Uri Avnery, dimanche 17 avril 2016

Cela peut sembler un peu bizarre, puisqu’il appartient à la droite. C’est un membre du Likoud. Il croit à ce que l’on appelle en hébreu “la totalité de la terre d’Israël”.

Pourtant, c’est une personne très humaine. Il est aimable et modeste. Sa famille est implantée en Palestine depuis de nombreuses générations. Il se considère comme le président de tous les Israéliens, y compris les citoyens arabes.

Je crois qu’il nourrit un mépris secret pour Benjamin Nétanyahou et ses semblables. Alors comment se fait-il qu’il ait été élu président ? Le président d’Israël est élu par un vote secret de la Knesset. Je tends fort à penser qu’il n’a pas obtenu tous les suffrages du Likoud, mais qu’il a été élu grâce aux suffrages de la gauche.

CETTE SEMAINE, le président Rivlin a publié un plan de paix. Ce n’est pas un acte courant pour un président, dont la fonction est essentiellement honorifique.

Son plan est basé sur une fédération de deux “entités” – une entité sioniste-juive et une entité arabe-palestinienne.

Il n’est pas entré dans les détails. Il pense de toute évidence qu’à ce stade il est préférable de lancer une idée générale pour faire en sorte que les gens s’y habituent. Il se peut que ce soit sage.

Cependant, cela rend aussi difficile d’évaluer sérieusement le plan. Comme on dit, le diable se cache dans les détails. Il peut s’agir d’un très bon plan ou d’un très mauvais plan. Cela dépend. Cela dépend des détails.

Pourtant, le fait même que Rivlin ait émis cette idée est positif. Dans l’Israël d’aujourd’hui, les idées sont bloquées. Cela contribue à figer un climat de résignation, d’indifférence et même de désespoir. “Il n’y a pas de solution” est une attitude très répandue, renforcée par Nétanyahou qui en a tiré la conclusion qui convient (pour lui) : “Nous vivrons toujours par l’épée”.

L’IDÉE d’une fédération n’est pas nouvelle. J’y ai pensé moi-même bien des fois. (Je dois à ce propos prier qu’on me pardonne de répéter des choses dont j’ai déjà parlé.)

Avant la guerre de 1948, certains parmi nous pensaient que les Hébreux et les Arabes de ce pays pouvaient se fondre dans une nouvelle nation commune. La guerre m’en a fait abandonner l’idée. De ce dont j’ai été le témoin, j’ai tiré la conclusion que nous avions dans ce pays deux nations distinctes, et que toute solution réaliste devait se fonder sur cette réalité.

Immédiatement après cette guerre, au début de 1949, un petit groupe se rencontra pour trouver une solution. Ce groupe comprenait un musulman et un druze. Il élabora ce que l’on appelle aujourd’hui la Solution à Deux États sur le territoire situé entre la Méditerranée et le Jourdain, et peut-être au-delà. Aujourd’hui il y a là-dessus un consensus mondial écrasant.

Il était clair à nos yeux que sur un territoire aussi petit que le nôtre deux États ne pouvaient exister côte à côte sans une coopération étroite entre eux. Nous avions envisagé de l’appeler fédération, mais nous y avons renoncé, craignant que de ne faire peur aux deux parties.

Immédiatement après la guerre de 1956 (dans ce pays, nous sommes toujours dans “l’immédiat après-guerre”) nous avons constitué un groupe plus important qui prit le nom d’“Action sémite”. Il comprenait Nathan Yellin-Mor, l’ancien chef du Lehi clandestin (ou terroriste), connu des Britanniques comme le “Gang Stern”, les écrivains Boaz Evron, Amos Kenan et d’autres.

Nous avons mis une année entière à élaborer un document qui, je crois, reste sans équivalent à ce jour. Nous y avions inscrit un plan détaillé de restructuration de l’État d’Israël, dans tous les domaines de la vie. Nous l’appelions le “Manifeste hébreu”.

Ce manifeste proposait une fédération entre l’État d’Israël et l’État de Palestine, avec au sommet les institutions communes indispensables. Il plaidait aussi pour la création d’une “Confédération sémite” de tous les États arabes, d’Israël et peut-être aussi de la Turquie et de l’Iran (qui ne sont pas des pays sémites, bien qu’ils professent une religion aux racines sémitiques.)

DEPUIS LORS, l’idée d’une fédération ou d’une confédération a émergé à divers moments et dans des circonstances différentes, mais elle n’a pas pris racines.

Les termes eux-mêmes sont imprécis. En quoi diffèrent-ils ? Dans des pays différents ils ont des sens différents. La Russie est maintenant officiellement une fédération, bien qu’on ne voie pas clairement de quels droits jouissent les composantes. La Suisse se dénomme confédération. Le Bund allemand est une “république fédérale”. L’Union européenne est pratiquement à tous égards une confédération, bien qu’elle n’en porte pas le nom.

Il est plus ou moins admis qu’une “fédération” est une union bien plus étroite qu’une simple “confédération”. Cela fut mis en évidence par la guerre civile américaine, lorsque le Nord “fédéral” combattait les États du sud “confédérés” qui tentaient de sortir de l’union, trop étroite à leur goût.

Mais, comme je l’ai dit, ces termes sont très mouvants. Et ils ne sont pas réellement importants. C’est la substance qui importe, et la substance varie nécessairement d’un endroit à l’autre, selon l’histoire et les circonstances.

POUR NOTRE pays, la beauté de l’idée tient au fait qu’elle opère la quadrature du cercle.

Que veulent les deux parties ?

Les Juifs veulent un État juif, un État qui soit fondé sur la culture et l’histoire juives, qui parle principalement l’hébreu et qui soit en lien avec la diaspora juive. À l’exception d’une très petite minorité, c’est un idéal commun à tous les Israéliens juifs. Beaucoup d’Israéliens aimeraient aussi garder pays, et spécialement la ville de Jérusalem, unifiée.

Les Palestiniens veulent avoir en propre un État libre, enfin, où ils seraient leurs propres maîtres, où ils parleraient leur propre langue, où ils pratiqueraient leur propre culture et leur religion, libérés de l’occupation, où ils seraient soumis à leurs propres lois.

Une (con)fédération peut résoudre cette apparente contradiction, opérant ainsi la quadrature du cercle. Elle permettrait aux deux peuples d’être libres dans des États à eux, avec leurs identités propres, leurs couleurs nationales et leurs hymnes nationaux, avec leurs gouvernement et leurs équipes de foot, tout en préservant l’unité du pays et en traitant leurs problèmes communs dans l’unité et en étroite coopération. La frontière entre ces États sera nécessairement ouverte pour la liberté de passage des personnes et de biens, sans murs.

Je ne suis pas expert sur l’Amérique du Nord, mais il me semble que quelque chose de ce genre existe déjà entre les États-Unis, le Canada et le Mexique (au moins tant que Donald Trump ne sera pas devenu président), malgré les différences culturelles et sociales entre les trois peuples.

LE PRÉSIDENT RIVLIN ne devrait pas se contenter de lancer l’idée. Il devrait faire quelque chose, malgré les limites de sa fonction.

Je suggérerais qu’il réunisse une conférence d’experts, à un haut niveau, dans sa résidence pour commencer à entrer dans les détails, afin de trouver la forme que cela pourrait prendre concrètement.

Je ne crois pas que l’une ou l’autre des parties se satisferait d’appartenir à une même “entité”. Les Israéliens juifs ne renonceront pas à l’État d’Israël, et les Palestiniens ne se satisferont pas de moins qu’un “État”.

Il y a tout d’abord le problème de l’armée. Y aura-t-il deux armées séparées avec quelques dispositifs de coordination – à la différence de la relation très inégale qui existe entre l’armée israélienne et la “force de sécurité” palestinienne ? Peut-il y avoir une armée unitaire ? Ou quelque chose entre ces deux solutions ?

C’est une question difficile. La santé est une question bien plus facile. Dans ce domaine, beaucoup de coopération existe déjà entre les populations, avec des docteurs et du personnel médical arabes qui travaillent dans des hôpitaux israéliens, et des docteurs israéliens conseillant des collègues palestiniens dans les territoires occupés.

Et l’éducation ? Dans chacun des deux États, l’éducation sera naturellement basée sur la langue, la culture, l’histoire et les traditions de chacun. Dans chaque État tous les élèves devront apprendre la langue de l’autre, tout comme les élèves suisses apprennent l’une des langues nationales autre que la leur.

Cela ne suffit pas. De part et d’autre, les enseignants doivent être ré-éduqués, qu’ils apprennent au moins les bases de la culture et de la religion de l’autre partie. Et les livres scolaires doivent être débarrassés des traces de haine et présenter un récit vrai et objectif des évènements des 120 dernières années.

L’économie pose de sérieux problèmes. Le revenu moyen d’un Israélien est 20 fois le revenu moyen d’un Palestinien des territoires occupés (oui, ce n’est pas une erreur. Ce n’est pas 120%, mais 2000%). Il faut un effort fédéral pour réduire cet écart incroyable.

Bien sûr, tout ne peut pas se planifier et se décréter. La vie s’en chargera. Des hommes d’affaires israéliens souhaitant réussir en Arabie Saoudite et en Irak, par exemple, rechercheront des partenaires palestiniens, et des entrepreneurs palestiniens pourraient faire appel à l’expertise et à des capitaux israéliens pour faire des affaires au Yemen et au Maroc. Ici ou là, des inter-mariages se feront. (Non, à Dieu ne plaise, supprimez la dernière phrase !!!)

Les contacts mutuels ont leur propre logique. Partout où des muftis et des rabbins se rencontrent, ils découvrent les similitudes incroyables entre l’islam et le judaïsme (bien plus qu’entre l’un ou l’autre d’entre eux et le christianisme). L’argent crée des ponts à travers ce qui sépare les hommes d’affaires. Les universitaires trouvent facilement un langage commun.

Il y aura, naturellement, des difficultés considérables. Quid des colons ? Pourra-t-on persuader les Palestiniens d’en laisser un certain nombre en place ? En contrepartie, les Israéliens pourront-ils autoriser le retour d’un certain nombre de réfugiés ? Je fais confiance à la vie.

Jérusalem peut-elle rester unie comme capitale des deux États et des institutions fédérales ?

Où seront les frontières entre les juridictions des deux gouvernements nationaux et les institutions fédérales ?

IL M’EST IMPOSSIBLE de présumer de l’importance du rôle que peut jouer le président Rivlin dans tout cela.

En se contentant d’inviter des experts à sa résidence pour y accueillir leurs délibérations théoriques, il peut envoyer un message clair, sans s’engager lui-même.

Les délibérations elles-mêmes peuvent exercer une forte influence sur les esprits, modifier l’atmosphère, redonner espoir, susciter l’optimisme.

Rubi Rivlin est d’un naturel optimiste. C’est aussi mon cas.

Sans optimisme, rien n’évoluera dans le sens d’une amélioration.

Le président peut faire voir à des gens normaux, honnêtes, des deux bords que, oui, la quadrature du cercle est possible !


Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+