La nouvelle « solution à deux États » qui colonisera la Palestine

En vertu d’un nouveau plan ridicule, Israël retirerait ses colonies et, en échange, la Palestine deviendrait une colonie israélienne géante de substitution.

Nafeez Ahmed, Middle East Eye, lundi 22 août 2016

des agents de la police des frontières israéliennes montent la garde tandis que des engins de chantier israéliens démolissent des maisons palestiniennes dans le village cisjordanien de Kalandia, près de Ramallah, le 26 juillet 2016 (Reuters).

Un puissant groupe politique pro-israélien ayant des liens avec l’administration Obama et l’establishment des renseignements militaires israéliens fait la promotion de plans pour une « solution à deux États », qui subordonnera les Palestiniens au régime militaire israélien, supervisé par une présence militaire américaine permanente.

Ces plans ont été élaborés par le Israel Policy Forum (IPF), un groupe de plaidoyer basé à New York et fondé en 1993 à la demande du Premier ministre Yitzhak Rabin pour promouvoir le processus de paix d’Oslo. Peu de temps après sa prise de fonction en 2009, le président Obama a adopté la « feuille de route » de l’IPF pour le Moyen-Orient.

Parmi les recommandations du plan figurent la démilitarisation complète de la Palestine bien qu’elle soit définie comme un territoire « souverain », des infrastructures complètes de surveillance des frontières et une opération militaire américaine permanente pour surveiller le Jourdain.

La sécurité d’abord – pour Israël

Le projet du Forum « Sécurité à deux États » a demandé aux Commanders for Israeli Security (CIS, commandants pour la sécurité d’Israël) – un réseau de plus de 200 anciens hauts responsables israéliens de l’armée et des renseignements – et au Center for a New American Security (CNAS, centre pour une nouvelle sécurité américaine) à Washington DC, de produire des études relatives à une solution à deux états.

Le rapport du CNAS, publié en mai, se présente comme le « produit » de « nombreuses consultations et ateliers avec d’anciens et d’actuels responsables de la sécurité et négociateurs israéliens, palestiniens, jordaniens et américains ».

La condition préalable du rapport pour sa vision « à deux États » est l’élimination du Hamas à Gaza, bien que cela soit affirmé vaguement comme suit :

« Une partie de ce défi est que la transition à Gaza exigerait en première lieu de l’Autorité palestinienne [AP] qu’elle réaffirme la gouvernance et le contrôle de la sécurité sur Gaza – un problème au-delà de la portée de cette étude. »

Dans ce projet, l’Autorité palestinienne est considérée comme une force intermédiaire qui impose la sécurité intérieure en Cisjordanie et à Gaza au nom d’Israël.

Le système interne de sécurité palestinien comprendrait, selon les propositions du rapport, quatre éléments clés : une « force de sécurité palestinienne non-militarisée (PASF) » ; une petite « unité antiterroriste palestinienne (CT) formée et équipée à un niveau analogue de celui d’une unité du SWAT d’une grande ville américaine » ; un « dispositif palestinien de lutte contre le terrorisme autonome et exhaustif composé d’un personnel choisi et protégé, notamment d’agents des renseignements » ; et des centres israélo-palestiniens d’opérations conjointes entre « les forces de sécurité israéliennes (ISF) et la PASF pour l’échange de renseignements, l’identification des cibles potentielles et la coordination des opérations ».

Ce dernier sera le principal mécanisme par lequel la force de sécurité interne de l’État palestinien « souverain », la PASF, opérerait en réalité sous le contrôle opérationnel d’Israël.

Présence permanente des États-Unis

Le rapport souligne la nécessité de « mécanismes multiples » pour résoudre les désaccords entre la PASF et les forces de sécurité israéliennes « via la médiation américaine » et l’avis final pour Israël dans les « situations extrêmes » qui restent indéfinies.

L’avis final d’Israël implique le pouvoir d’« agir unilatéralement pour se défendre en sachant qu’il recevrait le soutien diplomatique américain suite à cela ».

En d’autres termes, les Américains devraient faire semblant d’être des « intermédiaires honnêtes » qui soutiendraient néanmoins Israël en toute circonstance où Israël ressentirait le besoin d’agir unilatéralement contre les Palestiniens

Plus que cela, le rapport demande une présence militaire permanente des États-Unis dans la région.

Une force de sécurité palestinienne fonctionnelle exigera « un engagement à long terme et la présence continue de formateurs, de conseillers et d’observateurs américains », affirme le document.

Autre nécessité : des « patrouilles itinérantes sur les routes de patrouille comprenant une petite force américaine le long de la frontière entre la Palestine et la Jordanie » sous la forme d’une « force américaine permanente, dénombrant quelques centaines d’hommes ».

Le rapport souligne que quel que soit le pays qui dirigerait en fin de compte les patrouilles – que ce soit les forces israéliennes, jordaniennes ou palestiniennes – « la responsabilité globale de la sécurité dans cette zone incomberait aux États-Unis ».

La souveraineté sans souveraineté

Les propositions les plus absurdes peut-être impliquent l’insistance sur le fait que la « souveraineté » territoriale de la Palestine sur son propre espace aérien et ses eaux doit demeurer subordonnée au contrôle israélien.

Outre une nouvelle définition de « l’espace aérien palestinien souverain » comme limité à « 10 000 pieds » au-dessus du niveau moyen de la mer (l’altitude de croisière des vols commerciaux est au minimum de 28 000 pieds), le document va plus loin, exigeant que « les contrôleurs israéliens doivent avoir la capacité technique de prendre le contrôle de façon transparente de l’espace aérien palestinien et du trafic aérien en cas d’urgence de défense aérienne ».

Le rapport poursuit en expliquant : « Comme pour l’espace aérien, les Palestiniens gouverneraient leurs eaux territoriales au large de Gaza, mais avec certaines restrictions permettant aux Israéliens de maintenir la sécurité globale » – à savoir, « les procédures standard dans les eaux internationales, où Israël », et non la Palestine, « est libre d’intercepter, d’aborder et d’inspecter tout navire (en conformité avec le droit international) ».

Ma souveraineté est plus grande que la tienne

Au cœur de la solution à deux États envisagée existe une disparité fondamentale de puissance militaire.

Alors que les Palestiniens devraient rester démilitarisés de façon permanente dans le cadre du « retour de Gaza sous le contrôle de l’Autorité palestinienne », Israël bénéficiera du soutien américain pour faire le contraire :

« Et dans le cadre de la réintégration de Gaza et de la Cisjordanie, le gouvernement de Gaza devrait accepter de démanteler l’industrie militaire de Gaza, ses systèmes de roquettes et ses capacités militaires offensives… Nous supposons également qu’Israël maintiendra (ou accroîtra) ses capacités existantes de défense… En d’autres termes, l’appareil de sécurité israélien actuel ne sera pas remplacé, mais plutôt accru. »

Le rapport propose une série de niveaux de sécurité interne, frontalière et régionale qui offriraient à Israël un degré de contrôle « invisible » sans précédent sur la société palestinienne.

Parmi eux figure l’idée de mécanismes formels pour des opérations communes en matière de renseignements, de lutte contre la contrebande et de lutte contre le terrorisme avec la Jordanie, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe.

Cela s’accompagnerait de nouvelles institutions de sécurité intérieure communes « pour détecter les activités terroristes » – y compris les forces antiterroristes dirigées par l’AP « pour perquisitionner les sites et arrêter les auteurs », avec une nouvelle structure palestinienne de maintien de l’ordre, notamment « des centres de détention autonomes ».

« Ces cinq niveaux externes [fourniraient] à Israël une grande profondeur stratégique », conclut le rapport, donnant à Israël la possibilité de se retirer militairement de Gaza et de Cisjordanie – tout en se reposant sur l’arrangement de sécurité intermédiaire avec l’AP, les régimes arabes et les États-Unis pour maintenir l’ordre en Palestine.

L’avertissement crucial ici est que le régime militaire israélien sur la Palestine ne prendrait pas fin, mais continuerait simplement par d’autres moyens moins visibles :

« Comme tout autre État souverain, Israël conserverait la capacité de réagir dans des circonstances extrêmes où il juge nécessaire de se défendre, même si cela signifie violer la souveraineté d’un autre État. Mais, comme pour tout autre État souverain, prendre de telles mesures impliquerait des risques politiques et d’autres conséquences qui devront être considérés par les dirigeants d’Israël. Pour atténuer certains de ces risques, il pourrait y avoir un accord parallèle entre les États-Unis et Israël sur les circonstances générales dans lesquelles les États-Unis s’aligneront diplomatiquement avec Israël dans le cas où Israël aurait pris des mesures unilatérales au sein de la Palestine. »

Donc, l’IPF propose fondamentalement qu’Israël retire ses propres colonies et, en échange, la Palestine elle-même deviendrait une colonie israélienne géante de substitution.

Briser l’impasse ?

L’angle mort récurrent des auteurs du rapport est que la « souveraineté » offerte aux Palestiniens est en contradiction totale avec la définition la plus élémentaire de la notion de souveraineté étatique.

Imaginez, un instant, ce qui suit :

Un think-tank ayant des liens avec le Hamas produit un rapport, ressemblant à celui-ci.

Le rapport lié au Hamas préconise que, préalablement à une solution à deux États, le gouvernement israélien dirigé par Benjamin Netanyahou devrait être « en quelque sorte » remplacé par un partenaire israélien plus approprié, moins fanatique.

Ce nouveau partenaire israélien plus favorable devrait accepter la démilitarisation complète de l’une de ses capacités militaires offensives qui sous-tend son pouvoir d’envahir Gaza et la Cisjordanie unilatéralement.

L’État israélien devra installer des centres communs d’opérations avec les Palestiniens pour identifier les extrémistes en Israël qui incitent à la violence et au terrorisme, y compris les organisations qui promeuvent activement les activités illégales de colonisation.

Et le nouvel État palestinien exigerait la capacité de mener des opérations militaires unilatérales « en dernier recours », de conclure un accord avec une puissance externe de son choix (disons, l’Union européenne) qui fournirait une couverture diplomatique à une telle action militaire palestinienne unilatérale.

Si un tel rapport devait être publié, il susciterait d’abord le rire, et tout de suite après, les moqueries, puis très vite, l’horreur par rapport au fait qu’une telle idée serait prise au sérieux par les Palestiniens comme un chemin viable vers une solution a deux États pacifique.

Et c’est exactement comme cela que les Palestiniens verraient la dernière vision américano-israélienne pour la « paix » – un plan ridicule pour une domination militaire étrangère permanente qui n’a rien appris de l’impasse d’Oslo.

Nafeez Ahmed est journaliste d’investigation et auteur à succès. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu’il appelle les « crises de civilisation ». Il a obtenu une récompense de la part de l’organisation Project Censored dans la catégorie « Outstanding Investigative Journalism » (« journalisme d’investigation d’exception ») pour un reportage d’investigation, publié par le journal The Guardian, sur l’intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independent, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis du 11 septembre 2001 et à l’enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.