L’homme orange

Voilà, nous y sommes. Soit Donald Trump, soit Hillary Clinton sera notre prochain président.

Uri Avnery, dimanche 31 juillet 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


“Notre” ? Je ne suis pas citoyen des États-Unis et n’ai aucune envie de le devenir.

Mais je vis dans un monde où les États-Unis d’Amérique sont la seule super-puissance, un monde dans lequel toute décision de l’administration des États-Unis a un impact sur la vie de tous les êtres humains.

POUR MOI EN TANT QUE citoyen d’Israël, cet impact est bien plus important que pour la plupart des gens et bien plus immédiat. Je viens de voir une caricature représentant Trump et Hillary rampant par terre pour lécher les bottes d’un soldat israélien. Cela n’a rien d’exagéré.

Les deux candidats prétendent être des soutiens inébranlables d’“Israël”. Mais que signifie cela ? Soutiennent-ils toutes les composantes de la société israélienne ?

Certainement pas. Ils soutiennent une certaine partie d’Israël : le gouvernement d’ultra-droite de Benjamin Nétanyahou, soutenu par les milliardaires juifs américains qui contribuent à remplir leurs coffres.

Le soutien à Nétanyahou, et à ses partenaires de coalition encore plus à droite, signifie agir contre moi et des millions d’autres Israéliens qui peuvent voir que Nétanyahou conduit notre État au désastre.

Pourtant je n’ai aucun droit de vote. C’est un cas évident d’“absence de représentation” qui m’est imposé comme à des milliards d’autres humains.

QUOI QU’IL en soit, j’ai un intérêt évident à cette élection. C’est pourquoi je veux au moins exprimer mon opinion.

Dès le début, j’ai écrit que Donald Trump me rappelait à certains égards Adolf Hitler.

Maintenant, après toutes les primaires et conventions, alors que la compétition prend sa tournure finale, j’ai peur d’avoir à répéter ce terrible jugement.

Évidemment il y a de grosses dissemblances. L’homme est différent. Il a des cheveux teints en orange. Son expression corporelle est différente, comme son style de discours.

Des époques différentes. Des pays différents. Des circonstances différentes.

Et, en tout premier lieu, des médias différents. Hitler était un produit de la radio. Ce fut sa voix, un instrument unique, qui conquit les masses allemandes. On m’a dit que les jeunes Allemands d’aujourd’hui éclatent de rire lorsqu’ils voient de vieux enregistrements des discours d’Hitler.

Trump est une création de l’ère de la télévision. Il domine le petit écran. Il bat tous ses rivaux à la télévision. Il battra aisément Hillary Clinton à la télévision. Si la bataille ne se menait qu’à la télévision, elle serait déjà définitivement conclue.

LA RESSEMBLANCE entre Trump et Hitler se situe à un autre niveau.

Au centre de toute la campagne de Trump il n’y a qu’un mot : “Je”. Il n’y a pas de “Nous”. Pas d’idéologie commune. Pas de programme réel.

C’est toujours sur “Je”, sur Trump. Trump va venir. Trump va tout arranger.

C’était aussi l’essence de l’hitlérisme. L’homme n’avait pas de programme réel. (Oui, il y avait bien quelque chose appelé “les 24 points”, rassemblés par les idéologues du parti, mais Hitler les ignora complètement. Il s’exclama un jour désespérément : “je voudrais que nous n’en ayons jamais entendu parler !”)

Cela était également vrai de l’homme qui inventa le fascisme : Benito Mussolini. Le dictateur italien – le maître d’Hitler à bien des égards – ne connaissait pas non plus le mot “nous”. Le premier des “Dix commandements” du fascisme fut : “Mussolini a toujours raison”. C’est la même chose avec Trump.

Le centralité absolue du leader est la marque du fascisme. Le programme de Trump c’est Trump.

CECI ÉTANT, toutes les proclamations de Trump et toutes ses déclarations politiques n’ont aucune importance. Les experts qui les analysent, qui les retournent dans tous les sens, qui y cherchent un sens caché, perdent tout simplement leur temps. Il n’y a pas de réelle signification, ni visible, ni cachée.

Les déclarations sont faites sous l’impulsion du moment parce qu’elles conviennent à Trump à ce moment là. Elles sont oubliées la fois suivante, pour être remplacées quelquefois par des déclarations contraires. Elles ne sont rien de plus qu’un outil.

C’est pourquoi il est si facile de surprendre Trump à proférer un mensonge. J’ai vu des listes de dizaines d’entre eux, chacun plus éhonté l’un que l’autre.

Là encore nous avons l’exemple d’Adolf Hitler. Dans son livre “Mein Kampf” (“Mon combat”) il en parle ouvertement. Le livre lui-même est très ennuyeux, fruit d’un esprit médiocre, mais il comporte plusieurs chapitres sur la “propagande” qui sont fascinants.

(Beaucoup de gens créditent Joseph Goebbels de l’invention de la propagande nazie. Mais le “petit docteur” ne fut qu’un disciple du Führer.)

Comme soldat du front au cours des quatre années de la Première Guerre mondiale (bien que n’ayant jamais dépassé le grade de caporal) Hitler fut fortement impressionné par l’action de propagande britannique en direction des lignes allemandes. Hitler admirait les slogans britanniques qui n’étaient pour lui qu’un tissu de mensonges. L’une de ses conclusions fut que plus le mensonge est gros, plus ses chances d’être cru sont grandes, parce qu’une personne normale ne peut pas imaginer que quelqu’un puisse mentir à ce point.

(En réalité, Hitler surestimait considérablement l’efficacité de la propagande britannique. Elle ne commença à produire des effets que lorsque les lignes allemandes étaient déjà en train de se fissurer.)

Il ne semble pas y avoir de mensonge trop gros pour Donald Trump. Ses partisans n’y attachent pas d’importance. La vérité ne signifie rien pour eux. Trump l’emporte à chaque fois sur la vérité.

HILLARY CLINTON est une bonne personnalité politique ordinaire. Sa qualité particulière est d’être une femme. Cela est en soi très important. Bien que Golda Meir m’ait enseigné qu’une femme peut être aussi catastrophique qu’un homme.

Vous pouvez, avec de bonnes chances de ne pas vous tromper, imaginer à quoi ressemblerait une présidence d’Hillary Clinton. Elle est fiable, prévisible. La même chose, mais sans le charme, que Barack (et Michelle !) Obama.

Personne ne peut prédire ce que serait une présidence Trump. Toute prédiction est un saut dans l’inconnu.

Une chose semble réelle : son admiration pour Vladimir Poutine. Bien qu’il soit tout le contraire du froid, calculateur, audacieux mais prudent ancien apparatchik du KGB, Trump semble l’admirer.

Il n’y a guère de signes que l’admiration soit réciproque, mais il semble certain que les successeurs actuels du KGB interviennent activement dans l’élection américaine, faisant tout leur possible pour aider Trump et saboter Hillary.

Trump a déjà déclaré qu’il ne viendrait pas automatiquement au secours de la Lettonie si cet ancien pays de l’Union soviétique et maintenant membre de l’OTAN était attaqué par la Russie. La Lettonie a-t-elle payé pour sa défense ?

(“Monsieur le Président, l’armée russe vient d’envahir la Lettonie ! Allons-nous y envoyer des troupes ?” – “Attendez, attendez ! Vérifier d’abord si ces foutus Lettons ont payé ce qu’ils devaient à l’OTAN !”)

Un rapprochement États-Unis-Russie pourrait être une bonne chose. L’hostilité américaine instinctive actuelle à tout ce qui est russe est un vestige de la Guerre froide et ce n’est pas bon pour le monde en général. Je ne vois pas pourquoi les deux puissances ne pourraient pas coopérer dans de nombreux domaines.

À l’égard de la troisième puissance, la Chine, l’attitude de Trump est à l’opposé. Il veut annuler les accords de commerce et rapatrier les emplois. Même moi, qui ne suis pas économiste, je puis voir qu’il s’agit d’une absurdité.

Et ainsi de suite. C’est comme si l’on voyait un homme prêt à sauter du toit par simple curiosité.

Les Allemands qui votèrent en avril 1933 pour Adolf Hitler et son parti n’imaginaient pas la Seconde Guerre mondiale, bien qu’Hitler fût déjà résolu à conquérir l’Europe de l’Est pour l’ouvrir à la colonisation allemande. Ils étaient hypnotisés par la personnalité d’Hitler. Et – à la différence du président des USA – le chancelier allemand n’était pas le dirigeant le plus important du monde.

J’AI HORREUR d’avoir à choisir le moindre mal. Dans vingt campagnes électorales israéliennes (excepté la quatrième où j’étais moi-même candidat) j’ai voté pour des partis que je n’aimais guère et pour des candidats en qui je n’avais aucune confiance.

Mais cela fait partie de la vie. S’il n’y a pas de candidat que vous puissiez applaudir, vous prenez celui qui pourrait causer le moins de mal. En 1933 mon père avait voté pour un parti conservateur allemand parce qu’il pensait que c’était le seul à avoir une chance d’arrêter les nazis. Comme l’a dit un jour Pierre Mendès-France : “Vivre c’est choisir”.

J’ai envie de dire à tous mes amis américains : allez voter pour Hillary, que vous l’aimiez ou non. Il ne s’agit pas d’aimer en réalité.

Ne restez pas à la maison. Ne pas voter signifie voter pour Trump.

Une vieille plaisanterie juive évoque un Juif riche qui était détesté de tous dans la communauté. Lorsqu’il mourut, personne n’était prêt à prononcer l’oraison funèbre, dans laquelle l’usage veut que l’on ne dise que des choses positives. À la fin une personne se porta volontaire.

“Nous savons tous que le cher défunt était une affreuse personne,” dit-il. “Mais, comparé à son fils, c’était un ange !”

Eh bien, Hillary Clinton n’est pas affreuse. C’est une candidate acceptable. Mais, comparée à Donald Trump, c’est un ange.