L’avenir appartient aux optimistes

Si j’étais caricaturiste, je dessinerais Israël comme un morceau de tuyau. À une extrémité, des Juifs entrent, encouragés par des anti-sémites et un important système sioniste.

Uri Avnery, dimanche 21 août 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


À l’autre extrémité de jeunes Israéliens déçus sortent pour aller s’installer à Berlin ou ailleurs.

D’ailleurs, les nombres d’entrées et de sorties semblent à peu près équivalents.

DEPUIS QUELQUES semaines maintenant, je me sens comme un gamin qui a lancé une pierre dans une mare. Les ronds produits dans l’eau par le choc deviennent de plus en plus grands et s’agrandissent de plus en plus.

Je n’ai fait qu’écrire un court article dans Haaretz, appelant les émigrés israéliens de Berlin et d’ailleurs à rentrer à la maison et participer au combat pour sauver Israël de lui-même.

J’admettais volontiers que tout être humain a le droit de choisir où il veut vivre (dans la mesure où les autorités locales veulent bien l’accueillir), mais je leur demandais de ne pas abandonner leur patrie. Revenez vous battre, suppliais-je.

Un Israélien qui vit à Berlin, fils d’un professeur bien connu (pour lequel j’ai une grande estime) a répondu par un article intitulé “Merci, non !” Il affirmait qu’il avait fini par perdre espoir dans Israël avec ses guerres éternelles. Il veut que ses enfants grandissent dans un pays normal, pacifique.

Cela lança un vif débat qui se poursuit encore.

CE QUI EST nouveau dans cette joute verbale c’est que les deux côtés ont renoncé à justifier leurs positions.

Depuis les premiers jours d’Israël il y a toujours eu des Israéliens qui préféraient vivre ailleurs. Mais ils prétendaient toujours que leur séjour à l’étranger ne serait que temporaire, juste pour achever leurs études, juste pour amasser un peu d’argent, juste pour convaincre leur épouse non-israélienne. Bientôt, très bientôt, ils allaient revenir et devenir des Israéliens à part entière.

Ce n’est plus le cas. Les émigrants d’aujourd’hui proclament fièrement qu’ils ne veulent pas vivre ici et y élever leurs enfants, qu’ils ont fini par désespérer d’Israël, qu’ils envisagent leur avenir dans leurs nouvelles patries. Ils ne prétendent même plus qu’ils auraient un quelconque projet de retour.

Par ailleurs, les Israéliens ont cessé de traiter les émigrants de traîtres, de déserteurs, de rebuts du genre humain. Il n’y a pas si longtemps que Yitzhak Rabin, qui avait l’art de tourner des formules en hébreu, qualifiait les émigrants de “ramassis de mauviettes”. (En hébreu cela a une tonalité bien plus insultante.)

La désignation presque officielle des émigrants était “yordim”, ceux qui descendent. Les immigrants continuent d’être appelés “olim”, ceux qui montent.

De nos jours, les émigrants ne sont plus maudits – ce serait difficile à faire parce que beaucoup d’entre eux sont les fils et les filles de l’élite israélienne.

Il FUT un temps où la mode était, en Israël, en particulier chez les historiens, de faire des analogies entre Israël et le royaume médiéval des Croisés.

La plupart des gens pensent que le royaume des Croisés a existé pendant environ un siècle avant d’être détruit par le grand Saladin à la bataille historique des Cornes de Hattin près de Tibériade.

Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Le royaume continua d’exister pendant encore un siècle, avec Acre pour capitale. Il n’a pas été détruit au cours d’une bataille – mais par l’émigration. Il y avait un flux permanent de croisés – même des fils et des filles de la 6e et de la 7e génération – qui parlaient de quitter pour “retourner” en Europe, après avoir perdu espoir dans l’entreprise.

Bien sûr, les différences entre les deux cas sont considérables – époques différentes, situations différentes, causes différentes. Bien que pour moi, qui ai étudié les croisades en dilettante, les similitudes soient significatives. Je suis inquiet.

Parmi les historiens, on discutait d’une question cruciale : les croisés auraient-ils pu faire la paix avec les musulmans pour devenir des membres à part entière de l’Orient médiéval ?

Au moins un croisé éminent, Raymond de Tripoli, semble avoir plaidé pour une telle évolution, mais la nature même de l’État croisé s’y opposait. Après tout, les croisés étaient venu en Palestine pour combattre les infidèles (et s’emparer de leur terre). À part quelques brefs armistices, ils combattirent du premier au dernier jour.

Les sionistes, jusqu’à présent, ont suivi le même parcours. Nous sommes engagés dans une guerre permanente. De timides efforts de sionistes locaux, au tout début, pour établir une alliance avec les Arabes contre les Turcs ottomans (qui dirigeaient alors le pays) furent ignorés par la direction sioniste, et nous continuons à nous battre. (Rien qu’aujourd’hui, en lisant le journal du matin, j’ai encore constaté qu’environ 70% des nouvelles concernaient directement ou indirectement le conflit sionistes-Arabes.)

Il est vrai que dès avant la création d’Israël et jusqu’à ce jour, il y eut toujours des voix (dont la mienne) qui plaidèrent pour notre intégration dans la région, mais elles furent ignorées de tous les gouvernements israéliens. Les dirigeants ont toujours préféré un état de conflit permanent qui permet à Israël de s’étendre sans frontières.

CELA SIGNIFIE-T-IL que nous devons désespérer de notre État comme ces jeunes à Berlin ?

Je réponds : pas du tout. Rien n’est écrit à l’avance. Comme j’ai tenté de le dire à nos amis d’Unter den Linden, cela dépend entièrement de nous.

Mais tout d’abord, nous devons nous demander : Quelle sorte de solution voulons-nous ?

Mes amis et moi avons remporté une victoire historique lorsque notre concept – Deux États pour (les) Deux Peuples – a fait l’objet d’un consensus mondial. Mais aujourd’hui certains ont décrété que “la Solution à deux États est morte”.

Cela m’étonne toujours. Qui est le docteur qui a délivré le certificat de décès ? Sur quelles bases ? Il existe de nombreuses formes que cette solution est susceptible de prendre, concernant les colonies et les frontières. Qui a décidé qu’elles sont toutes irréalisables ?

Non, le certificat de décès est un faux. L’idéal de deux États est vivant parce qu’il s’agit de la seule solution viable.

IL Y A deux sortes de combattants politiques fortement motivés : ceux qui aspirent à des solutions idéales et ceux qui sont prêts à consentir à des solutions réalistes.

Les premiers sont admirables. Ils croient à des solutions idéales susceptibles d’être mises en œuvre par des gens idéaux dans des circonstances idéales.

Je ne sous-estime pas ces gens-là. Quelquefois ils préparent la voie théorique pour que des gens réalisent leur rêve après deux ou trois générations ;

(Un historien a écrit un jour que toute révolution est devenue sans objet à partir du moment où elle a atteint ses objectifs. Les fondations en sont posées par des théoriciens d’une génération, elle réunit des adhérents à la génération suivante, et à partir du moment où elle a été réalisée par la troisième génération elle est déjà dépassée.)

Je consentirai à une solution réaliste – une solution qui peut être mise en œuvre par des gens réels dans le monde réel.

La formule de la Solution à Un seul État est idéale mais irréaliste. Elle pourrait se réaliser si tous les Juifs et tous les Arabes devenaient des gens aimables, s’embrassaient les uns les autres, oubliaient leurs griefs, désiraient vivre ensemble, saluaient le même drapeau, chantaient le même hymne national, servaient dans la même armée et la même police, obéissaient aux mêmes lois, payaient les mêmes impôts, adaptaient leurs récits religieux et historiques, se mariaient les uns avec les autres de préférence. Ce serait bien. Peut-être même possible – dans cinq ou dix générations.

À défaut, une solution à un État signifierait un État d’apartheid, un état de guerre permanente, beaucoup de sang répandu, pour finir peut-être par un État à majorité arabe avec une minorité juive réduite par une émigration continue.

La solution à deux États n’est pas idéale mais réaliste. Elle signifie que chacun des deux peuples peut vivre dans un État qu’il déclare être le sien, sous son propre drapeau, avec ses propres élections, un parlement et un gouvernement à lui, son propre système de police et d’éducation, sa propre équipe olympique.

Les deux États auront, par choix ou par nécessité, des institutions communes qui évolueront au fil du temps et par libre consentement du minimum nécessaire vers un optimum beaucoup plus étendu. Peut-être cela s’approchera-t-il d’une fédération à mesure que les relations mutuelles se développeront et que le respect mutuel s’approfondira.

Dès lors que les frontières entre les deux États seront fixées, le problème des colonies pourra être résolu – certaines seront rattachées à Israël par échanges de territoires, certaines feront parties de la Palestine ou seront démantelées. Les relations militaires et la défense commune seront définies en fonction des réalités.

Tout cela sera d’une difficulté considérable. Ne nous berçons pas d’illusions. Mais c’est possible dans le monde réel, avec une mise en œuvre par des populations réelles.

C’EST pour ce combat que j’appelle les fils et les filles qui sont à Berlin et dans le monde, la nouvelle diaspora israélienne, à rentrer à la maison et à nous rejoindre.

Il est facile de désespérer. C’est également confortable, que l’on soit à Berlin ou à Tel Aviv. Quand on regarde autour de soi en ce moment, le désespoir est également logique.

Mais le désespoir corrompt. Les gens qui désespèrent ne créent rien et n’ont jamais rien créé.

L’avenir appartient aux optimistes.