" Je n’ai pas vu la lumière du jour pendant trois mois et demi…"

Julien Salingue, jeudi 24 avril 2008

Entretien avec A., incarcéré pendant deux ans et demi dans les prisons israéliennes :

Le texte qui suit est issu d’une longue conver­sation que j’ai eue le 19 avril au soir avec A, jeune militant pales­tinien récemment relâché après deux ans et demi de détention dans les prisons israé­liennes. Notre dis­cussion a été riche, elle a duré plu­sieurs heures et j’ai fait le choix, plutôt que de la résumer, de me foca­liser sur un moment par­ti­culier de son incar­cé­ration, la période d’interrogatoire. Comme souvent lorsque l’on parle de la prison avec d’anciens détenus, notre conver­sation a été assez chao­tique, mon inter­lo­cuteur s’interrompant brus­quement à de nom­breuses reprises, chan­geant tota­lement de sujet pour revenir ensuite au cœur de la dis­cussion, se murant dans le silence pendant de longues minutes, perdu dans de désa­gréables sou­venirs, choi­sissant ceux qu’il allait me raconter et ceux qu’il gar­derait pour lui. D’après mon expé­rience, il est assez rare que d’anciens détenus se confient de la sorte. Souvent ils se contentent de dire qu’ils ont été en prison, le nombre de fois où ils y sont allés, le temps qu’ils y ont passé, mais ils entrent rarement dans les détails, notamment ceux des pre­miers mois.

Les infor­ma­tions rela­tives aux lieux et aux dates ne seront pas men­tionnées dans le texte, pas plus que le nom de mon inter­lo­cuteur ou l’organisation à laquelle il appar­tient. Il s’agit de pro­téger l’interviewé, qui est de toute évidence loin d’en avoir fini avec les auto­rités israé­liennes. Récemment, plu­sieurs de ses proches, y compris des membres de sa famille, ont été arrêtés et d’autres convoqués par les ser­vices israé­liens qui leur ont posé des ques­tions sur les acti­vités de A. depuis qu’il est sorti de prison. Je me contente juste du strict minimum : A. a entre 20 et 30 ans, il vit dans un camp de réfugiés de Cis­jor­danie, reconnaît avoir appartenu à une orga­ni­sation armée consi­dérée comme ter­ro­riste par l’Etat d’Israël, et affirme ne plus avoir exercé d’activité en son sein depuis sa libé­ration. La conver­sation a eu lieu à son domicile, dans la nuit du 19 au 20 avril. Nous n’étions que tous les deux.

Une arrestation ordinaire

Comment s’est déroulée ton arrestation ?

Il faisait nuit. J’étais chez moi. J’ai entendu beaucoup de bruit dehors et j’ai compris que les soldats israé­liens étaient en train d’encercler le quartier où j’habite. Lorsque j’ai entendu du bruit à la porte, j’ai immé­dia­tement su qu’ils étaient venus pour me chercher. Je me suis rendu tout de suite, sans opposer de résis­tance, car il était trop tard pour essayer de m’enfuir. Ils étaient plu­sieurs dizaines. Ils m’ont attaché les mains, bandé les yeux et jeté dans un véhicule. Ils m’ont direc­tement conduit à la prison de …, un lieu réservé aux Pales­ti­niens qui viennent d’être arrêtés et dans lequel se déroulent les inter­ro­ga­toires, sous la res­pon­sa­bilité du Shabak [acronyme de Shine Beit Klali, « Service Général de la Sûreté » en Hébreu, connu aussi sous le nom de Shin Beit].

Combien de temps es-​​tu resté là-​​bas et dans quelles condi­tions étais-​​tu détenu ?

J’ai passé trois mois et demi dans cette prison. J’ai été détenu, seul, pendant quatre semaines, dans une cellule minuscule, dans laquelle je ne pouvais même pas m’allonger, ou alors en pliant les jambes. Puis j’ai passé trois semaines, tou­jours seul, dans une cellule de la même taille, mais avec des murs moins épais, ce qui me per­mettait d’entendre les détenus des cel­lules d’à côté et de com­mu­niquer avec eux. Enfin je suis resté près de deux mois dans une cellule d’environ 9 m2, dans laquelle nous étions en général 5 ou 6 pri­son­niers. Dans les cel­lules il n’y avait rien. Les toi­lettes, c’était un trou dans le sol avec une arrivée d’eau au-​​dessus pour net­toyer. C’est tout. Et ce sont des cel­lules her­mé­ti­quement fermées. Il n’y a pas de bar­reaux, juste une porte avec deux trappes, une pour observer à l’intérieur et l’autre pour faire passer la nourriture.

Durant ces trois mois et demi je ne suis pas sorti une seule fois, même pour une « pro­menade ». Et comme il n’y avait pas de fenêtre aux cel­lules, je n’ai pas vu la lumière du soleil pendant toute cette longue période. Je n’ai en fait rien vu d’autre que les cel­lules, la douche et la salle d’interrogatoire. En effet à chaque fois qu’ils me dépla­çaient j’étais menotté et il me ban­daient les yeux. En revanche j’ai vu beaucoup de lumière arti­fi­cielle ! Les lampes sont en effet allumées 24/​24h. Parfois j’en avais tel­lement marre que je mettais du papier toi­lette imbibé d’eau sur l’ampoule afin de réduire l’intensité de l’éclairage… Mais à chaque fois, très vite, ils me disaient de l’enlever.

Quand je suis arrivé ils m’ont laissé plus d’une semaine sans prendre de douche. Après j’avais le droit à une douche chaque jour, mais en général vers 1 ou 2 heures du matin, quand je dormais. Et pas plus de 5 minutes ! Ils ne m’ont pas donné de vête­ments de rechange pendant 3 semaines. Et lorsqu’ils m’en ont apporté, je me suis vite aperçu qu’ils n’étaient pas propres et qu’ils avaient été portés par quelqu’un d’autre : ils sen­taient mauvais ! Les ser­viettes, pour la douche, sen­taient très mauvais elles aussi : il y en avait trois ou quatre, par terre, à côté de la douche, qui ser­vaient à tous les détenus de la prison, soit près d’une cen­taine. Et le savon, lui aussi, sentait hor­ri­blement mauvais… Alors je pré­férais garder les mor­ceaux de savon qu’ils nous dis­tri­buaient pour sculpter des petits objets, comme des dominos ou des pièces d’échecs, et me laver à l’eau.

Que vous distribuaient-​​ils à part du savon ?

De la nour­riture, 3 fois par jour, dégoû­tante et en très petite quantité. En général on avait le droit, le matin, à 5 olives et un petit morceau de pain, le midi à de la soupe et l’après-midi une bouillie bizarre au goût atroce. Et puis des œufs. Beaucoup d’œufs. Dégoû­tants. Je ne peux plus manger d’œufs aujourd’hui, c’est un trop mauvais sou­venir. Les repas étaient dis­tribués vers 6 heures du matin, vers 11 heures puis vers 14 heures. Et après plus rien. Donc en général, on ne man­geait pas le repas du matin et on le mettait de côté pour le soir. Pas de sel, pas de sucre. Nous avons entamé une grève de la faim pour obtenir le droit d’avoir du sucre. Et ce que nous avons obtenu, c’est un petit morceau de mauvais cho­colat, un samedi sur deux en général… J’ai passé trois mois et demi dans cette prison : quand je suis entré, je pesais 60 kilos, et quand je suis sorti, 48 kilos. Mieux qu’un régime !

On avait aussi droit à 4 ciga­rettes chaque jour, qu’ils dis­tri­buaient le matin. Pour moi, qui à l’extérieur fumais entre 30 et 40 ciga­rettes par jour, ça a été très dif­ficile, surtout au début. Mais quand ils m’ont transféré dans la deuxième cellule, celle depuis laquelle je pouvais com­mu­niquer avec mes voisins, j’ai réussi à convaincre des pri­son­niers non-​​fumeurs de me donner leurs ciga­rettes. Ce qu’ils fai­saient c’est qu’ils les cachaient dans les ser­viettes, au moment de la douche. Et quand je passais juste après eux, je pouvais les récu­pérer… On n’avait pas le droit d’avoir du feu pour allumer les ciga­rettes et donc on devait le demander aux soldats, qui met­taient parfois plus d’une heure avant d’en donner. Mais au bout d’un moment j’ai eu une idée : je roulais du papier toi­lette très serré pour fabriquer de longes tiges, je l’humidifiais légè­rement pour qu’il se consume moins vite et je l’allumais, au bout, avec ma ciga­rette. Comme ça je pouvais avoir du feu quand je le souhaitais.

Evi­demment on n’avait pas le droit aux visites et donc per­sonne ne pouvait rien trans­mettre de l’extérieur.

Tu dis qu’au bout de quatre semaines tu as été transféré dans une deuxième cellule depuis laquelle tu pouvais com­mu­niquer avec tes co-​​détenus… Comment communiquiez-​​vous ?

En criant, le plus souvent. Mais géné­ra­lement les soldats arri­vaient et nous disaient de nous taire. Alors on com­mu­ni­quait en tapant sur les murs. Il y a des codes, que l’on apprend très vite car on n’a que ça à faire… Donc on dis­cutait beaucoup, on se racontait nos vies, mais pas trop, car même dans ces cel­lules il y a des col­la­bo­ra­teurs. On dis­cutait de poli­tique, ou d’autre chose…

Durant la période où j’étais dans ma « deuxième cellule », parfois, pour s’amuser et pour passer le temps, on orga­nisait de petits « événe­ments ». Par exemple on se mettait tous, en même temps, à taper du genou contre la porte des cel­lules, le plus fort pos­sible. Au bout d’un moment les soldats arri­vaient et on arrê­tions. Ils criaient « Qui a tapé contre sa porte ? ». Et per­sonne ne répondait.

Parfois on jouait au marché. C’était très drôle [sou­rires]. Comme les cel­lules étaient ali­gnées, on faisait comme si on tenait chacun un stand. Il y en a un qui criait « Qui veut mes tomates ? », un autre « Qui veut mes pommes de terre ? », un autre « Qui veut mes falafels ? », on mar­chandait pour échanger nos pro­duits… Tout ça sans se voir, évidemment. Les soldats arri­vaient et hur­laient « Silence ! ». Un jour, alors que les soldats étaient là, un détenu a crié « Qui veut mes kalach­nikovs ? » [éclats de rire]… Les soldats n’ont pas trouvé ça drôle du tout et ils l’ont immé­dia­tement envoyé dans une cellule isolée. Mais on a quand même beaucoup ri ce jour-​​là…

Si je com­prends bien, les seules per­sonnes que tu as vues pendant un mois et demi ce sont les soldats qui gardent les cel­lules et les membres du Shabak qui mènent les inter­ro­ga­toires. Tu n’as pas vu un médecin, un avocat ?

Tant qu’on est sous la res­pon­sa­bilité du Shabak et à l’isolement, on n’a pas le droit d’être vu par un avocat. Pendant un mois et demi je n’ai donc pas pu en ren­contrer. C’est la loi, en Israël. Mes proches avaient contacté un avocat pour s’occuper de mon cas mais il n’a rien pu faire pendant 3 mois et demi. En effet, bien que la loi impose que l’on passe devant un juge, tous les mois, pour que soit recon­duite période d’interrogatoire, c’est par une cour mili­taire que l’on est jugé. Trois gradés, assis der­rière une table, qui se contentent de dire : « Vous appar­tenez à une orga­ni­sation illégale, l’enquête vous concernant n’est pas finie, en consé­quence nous renou­velons notre détention pour un mois ». Il y a un avocat, commis d’office, mais lui aussi appar­tient à l’armée israé­lienne. Autant dire qu’il ne fait rien pour nous défendre… Cela dure quelques minutes et hop, on retourne en cellule pour un mois.

Un médecin ? Oui, on a le droit de voir un médecin. Mais c’est le médecin de la prison et autant dire que la santé des pri­son­niers de l’intéresse pas. En raison de la mau­vaise qualité de l’eau et à cause de mes vête­ments sales, j’ai déve­loppé une maladie de la peau. J’avais des plaques blanches un peu partout. Donc j’ai demandé à le voir. Il m’a reçu, m’a examiné et m’a dit en sou­riant que j’étais en bonne santé et que mon pro­blème venait pro­ba­blement du fait que ma peau était trop exposée au soleil… Le soleil ! Que je n’avais pas vu depuis des semaines… Il m’a juste donné un com­primé d’Acamol [Para­cé­tamol] et m’a renvoyé en cellule. Quand un détenu allait chez le médecin, il avait le droit à un verre d’eau et, s’il sem­blait vraiment souffrir, à un com­primé d’Acamol. Et rien d’autre. Cer­tains détenus atteints de maladies graves, comme des infec­tions ou des pro­blèmes au foie ou aux reins, ont parfois attendu des semaines avant d’être envoyés à l’hôpital.

Comment se dérou­laient les inter­ro­ga­toires ? Et que voulaient-​​ils savoir exactement ?

Ils venaient me chercher à deux dans ma cellule, me menot­taient, me ban­daient les yeux et m’emmenaient dans la salle d’interrogatoire. Là ils me fai­saient asseoir et me menot­taient les mains et les pieds à la chaise. Puis ils m’enlevaient le bandeau des yeux et il y avait un homme du Shabak, pas tou­jours le même, avec un dossier, qui me posait des ques­tions. C’était tou­jours les mêmes ques­tions qui revenaient :

« Etes-​​vous membre de … ? » « Comment avez-​​vous été recruté ? » « Qui vous a recruté ? » « Quel est le nom des gens qui fai­saient partie de notre groupe ? » « Avez-​​vous recruté des gens dans votre groupe ? » « Connaissez-​​vous untel ? Et untel ? » « Avez-​​vous par­ticipé à telle ou telle opé­ration ? » « Par qui a-​​t-​​elle été pré­parée ? Où ? Quand ? Comment ? … »

Enfin voilà, ce genre de ques­tions. Parfois il leur arrivait de ne pas m’emmener en salle d’interrogatoire pendant des jours et des jours. Je crois que le plus long ça a été deux semaines. Deux longues semaines pendant les­quelles ils ne m’ont rien demandé. Je pensais qu’ils n’avaient plus de ques­tions à me poser… Et peu de temps après j’ai passé 3 jours consé­cutifs dans la salle d’interrogatoire, pendant les­quels ils n’ont pas arrêté de me poser les mêmes ques­tions. Pendant trois jours j’ai eu les pieds et les mains menottés à une chaise, je n’avais le droit de me lever que pour aller à la douche (5 minutes) et aux toi­lettes (2 fois par jour).

Alors ils peuvent tou­jours dire qu’ils ne m’ont pas frappé pour me faire parler. Mais ce genre de méthodes, moi, j’appelle cela de la torture.

Tu n’as jamais été frappé pendant ces trois mois et demi ?

Si tu entends par « être frappé » recevoir des gifles, des coups de poing ou des coups de pied, non. J’ai eu de la chance car ce n’est pas le cas de tout le monde. Mais en revanche, c’est sûr que pendant les trans­ferts, vers la douche ou vers la salle d’interrogatoire, ils étaient assez brutaux avec moi, en serrant les menottes au maximum, et en me poussant alors que j’avais les yeux bandés.

Et surtout plu­sieurs fois j’ai été « puni ». Par exemple, ils ne sup­por­taient pas que je fabrique des dominos et des pièces d’échec avec le savon. Et comme ils nous fouillaient et qu’ils ins­pec­taient la cellule tous les trois jours, plu­sieurs fois ils en ont trouvé. Quand j’étais dans la cellule à 6, ils m’ont renvoyé plu­sieurs fois dans la cellule d’isolement. Pendant une heure, deux heures, parfois plus. Une fois j’ai passé 6 ou 7 heures à genoux, avec les pieds et les poings liés, et c’était vraiment très dou­loureux. Ils vou­laient me dis­suader d’essayer de trouver des moyens de passer le temps. Mais je pré­férais être parfois surpris et puni que de ne rien pouvoir faire dans ma cellule.

Et comment faisais-​​tu pour passer le temps ?

Le temps, c’est étrange en prison. On n’a évidemment pas de montre, et comme il n’y a pas de fenêtre par laquelle on pourrait voir la lumière du jour, il est dif­ficile de savoir l’heure qu’il est. Le seul moyen qu’on avait pour le savoir, c’est lorsqu’ils appor­taient les repas. On savait alors qu’il était à peu près 6 heures, 11 heures ou 14 heures. Quand on n’a rien à faire et qu’on ne sait pas l’heure qu’il est, tout semble tel­lement long… C’est pour ça que je prenais le risque de fabriquer ces petites choses, pour me distraire.

Prison israélienne

Pendant les deux der­niers mois, quand j’étais avec des co-​​détenus, les choses étaient plus faciles. À plu­sieurs on s’ennuie moins. On discute, on essaie de trouver des occu­pa­tions ensemble. Mais à la fin j’en avais tel­lement marre que j’essayais de dormir le plus pos­sible. Le jour, la nuit, j’essayais de dormir. Mais on avait un pro­blème car la cellule était trop petite pour que l’on dorme tous en même temps : au maximum, en se serrant, seules quatre per­sonnes pou­vaient s’allonger et dormir. Donc on se relayait : deux qui dis­cu­taient ensemble et quatre qui dor­maient. Quand on n’était que cinq, seuls trois dor­maient, pour ne pas laisser le cin­quième seul.

Mais ces trois mois et demi ont vraiment été très, très longs. Et très durs. Lorsque j’ai fini par voir mon avocat qui m’a dit que j’allais être très bientôt jugé et condamné à deux ans et demi de prison, j’étais heureux de savoir que j’allais quitter cet endroit. Après être passé devant le juge, j’ai été envoyé dans la prison de…, puis dans celle de… J’ai également passé plu­sieurs mois dans la prison du Négev, dans le désert, où les détenus sont sous la tente et où il fait une chaleur insup­por­table. Partout les condi­tions de vie étaient très dif­fi­ciles. Mais ces trois mois et demi res­teront les pires.

A m’a donné bien d’autres détails et raconté de nom­breuses autres his­toires concernant la suite de sa détention. Puis il s’est brus­quement inter­rompu et m’a montré une vidéo tournée le jour de son retour à la maison, après deux ans et demi d’emprisonnement. A la fin du film il m’a dit : « Il faut que je dorme, main­tenant ». Il était alors plus de quatre heures du matin. Cela faisait donc plus de trois heures que nous dis­cu­tions. Nous nous sommes ins­tallés sur des matelas de fortune et il s’est immé­dia­tement assoupi. Juste après m’avoir précisé qu’il pré­férait dormir la lumière allumée…

Il y a aujourd’hui plus de 11 000 détenus pales­ti­niens dans les prisons israéliennes.