Israël : une menace nucléaire globale

Bernard Ravenel, mardi 27 janvier 2004

Israël est entré inco­gnito dans le club fermé des pays pos­sédant l’arme nucléaire par la porte de service du nucléaire civil. En refusant de signer le traité de non pro­li­fé­ration des armes nucléaires (TNP) en 1968, il a affirmé son intention de pour­suivre son pro­gramme nucléaire mili­taire sans aucun contrôle international.

Se plaçant dès lors en situation de monopole du nucléaire au Moyen-​​Orient avec le soutien amé­ricain, il a mis en joue tous ses voisins les uns après les autres, mais ne pourra main­tenir sa position de gen­darme nucléaire incon­trôlé et bel­li­ciste sans risque grave pour la région : il s’agit bien d’une pers­pective de guerre nucléaire. Israël, considéré par l’opinion euro­péenne comme une menace prio­ri­taire pour la paix, doit être soumis à une ins­pection inter­na­tionale de ses ins­tal­la­tions nucléaires.

Le pouvoir pro­ba­blement le plus dan­gereux est le pouvoir nucléaire. Mais c’est un pouvoir caché, invi­sible, en orbite ou sous la mer. Et depuis qu’on l’a vu à l’œuvre à Hiro­shima et Nagasaki, l’humanité en a gardé la trace indé­lébile et se sent menacée dans son existence.

Après 1989 et la fin de l’équilibre de la terreur (nucléaire) on nous a fait croire que « la paix avait éclaté » pour tout le genre humain. Ainsi s’est dif­fusée l’illusion que désormais la menace de guerre nucléaire avait disparu et que par consé­quent il n’était plus néces­saire de se mobi­liser pour la conjurer. En réalité, après « l’équilibre de la terreur » qui éloi­gnait la pos­si­bilité d’une défla­gration réelle, les Etats-​​Unis, restés seuls en lice, n’ont pas éliminé leur arsenal nucléaire. Bien au contraire, ils l’ont réajusté, remodelé, repensé pour créer un « dés­équi­libre de la terreur » encore plus dangereux.

Désormais les Etats-​​Unis ont décidé de mettre au point une nou­velle géné­ration d’armes nucléaires de faible puis­sance. Ces armes, dont la conception est issue de la doc­trine de la guerre pré­ventive incluant la nou­velle doc­trine nucléaire amé­ri­caine, visent à percer les bunkers où se cache­raient les mis­siles ou les com­man­de­ments ennemis. En uti­lisant le ter­ro­risme ou l’Iran, comme feuille de vigne… Plutôt que d’éliminer les armes nucléaires, on tend ainsi à annuler la dis­tinction fon­da­mentale entre guerre conven­tion­nelle et guerre nucléaire pour mieux faire admettre leur uti­li­sation. Le seuil tabou sera donc plus aisément fran­chis­sable [1].

En d’autres termes, pré­parer des armes de ce type accroît la pos­si­bilité que la guerre devienne vite nucléaire, pro­vo­quant une réaction en chaîne qui pourrait être irré­ver­sible. Dans un rapport du Pentagone publié en mars 2002 dans Los Angeles Times, l’administration Bush demande de pré­parer des plans pour l’emploi d’armes nucléaires contre au moins sept pays : la Chine, la Russie, l’Irak, la Corée du Nord, l’Iran, la Libye et la Syrie. Cer­tains pas­sages de ce rapport pré­cisent où et pourquoi les forces armées amé­ri­caines « devraient être pré­parées à employer des armes nucléaires : dans un conflit arabo-​​israélien, dans une guerre entre la Chine et Taiwan ou dans une attaque de la Corée du Nord contre la Corée du Sud. Elles devraient être prêtes aussi dans le cas d’une attaque de l’Irak contre Israël ou contre un autre pays voisin. »

Tel est le contexte stra­té­gique global où la guerre nucléaire est de nouveau d’actualité, devenant l’arme des puis­sants de la planète pour résoudre une fois pour toutes l’existence du conflit sur la terre.

Si les Etats-​​Unis pré­voient expli­ci­tement dans leur logique de guerre pré­ventive l’usage du nucléaire au Moyen-​​Orient, pourquoi Israël devrait-​​il l’exclure ? Le 7 octobre 2003, Ariel Sharon, encouragé par le soutien amé­ricain à son bom­bar­dement en Syrie, déclare à la télé­vision israé­lienne qu’Israël frappera ses ennemis « à n’importe quel endroit et avec n’importe quel moyen » [2] . Ainsi Ariel Sharon, qui vient de bom­barder la Syrie, se déclare immé­dia­tement prêt à uti­liser l’arme nucléaire. La bombe secrète, dont tout le monde connaît l’existence, est des­tinée à jouer un rôle de plus en plus important et dan­gereux dans les crises du Moyen-​​Orient.

L’arsenal nucléaire de Sharon

Sur la base d’estimations diverses, les forces armées israé­liennes pos­sèdent entre deux cents et quatre cents têtes nucléaires. Selon la revue anglaise spé­cia­lisée Jane’s Intel­li­gence Review, leur arsenal en com­prend environ quatre cents pour une puis­sance d’ensemble de 50 méga­tonnes équi­valant à 3 850 bombes d’Hiroshima. Il s’agit d’abord d’armes tac­tiques de faible puis­sance, parmi les­quelles des bombes à neu­trons faites pour frapper des objectifs rap­prochés sans pro­voquer une excessive retombée radio­active sur-​​le-​​champ de bataille. Mais on trouve aussi des armes ther­mo­nu­cléaires de forte puis­sance prêtes à être uti­lisées. Comme vec­teurs nucléaires les forces israé­liennes dis­posent d’environ 300 chas­seurs F16 fournis par les Etats-​​Unis et 25 F15 d’origine amé­ri­caine également. Ces der­niers ont été « ren­forcés » avec l’augmentation du rayon d’action à 4450 km et en les dotant de sys­tèmes de guidage plus sophis­tiqués. Ces avions sont armés de mis­siles air-​​sol Popeye à tête nucléaire capables de pénétrer à une cer­taine pro­fondeur sur le terrain pour détruire les bunkers des centres de com­man­dement. Ce système d’armes - acquis de l’aéronautique amé­ri­caine et utilisé en 1999 avec des têtes conven­tion­nelles dans la guerre contre la You­go­slavie - a été produit, testé et amé­lioré à travers un pro­gramme conjoint israélo-​​américain. Une autre version de ce même missile nucléaire, le Popeye Turbo, a été ins­tallée sur trois sous-​​marins Dolphin, fournis par l’Allemagne en 1999-​​2000. La marine israé­lienne peut ainsi main­tenir en navi­gation vingt-​​quatre heures sur vingt-​​quatre, soit dans la Médi­ter­ranée soit en mer Rouge ou dans le Golfe per­sique, au moins deux sous-​​marins armés de mis­siles nucléaires.

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Jericho 2
Une version 3 serait existante d’une portée de 4.500 Km

Il faut ajouter à ces vec­teurs nucléaires environ 50 mis­siles balis­tiques Jéricho II sur des rampes mobiles de lan­cement avec une portée d’environ 1500 km emportant une charge nucléaire d’une tonne. Une version ren­forcée du missile, le Jéricho II B est capable pro­ba­blement d’atteindre les 2800 km. En outre, Israël possède le Shavit, un engin qui a permis de mettre en orbite les satel­lites Ofek. Dérivé du missile Jéricho II, il peut à son tour être employé comme missile balis­tique qui, avec une portée com­prise entre 5000 et 7000 km, est capable de frapper n’importe quel objectif au Moyen-​​Orient et même au-​​delà.

L’histoire d’une bombe secrète

Alors que les Etats-​​Unis, l’Union sovié­tique et la Grande-​​Bretagne cherchent à empêcher, avec le traité de non-​​prolifération (TNP) [3] , que d’autres pays entrent dans le club nucléaire - dont font partie en 1968 les cinq membres per­ma­nents du Conseil de sécurité (Etats-​​Unis, URSS, Grande-​​Bretagne, France et Chine), un sixième pays s’infiltre dans le « club », réus­sissant non seulement à y entrer par la porte de service du nucléaire civil mais une fois dedans à se rendre offi­ciel­lement invi­sible : Israël.

Au moment même où, en 1968, le TNP est ouvert à la signature, Israël est déjà en train d’installer ses propres armes nucléaires. L’histoire du nucléaire israélien est désormais à peu près élucidée grâce, en par­ti­culier, à la publi­cation de la Fédé­ration des savants ato­mistes amé­ri­cains : Bul­letin of Atomic Scien­tists. Le pro­gramme nucléaire israélien a démarré dès la nais­sance de l’Etat d’Israël en 1948. Dès cette année est constitué au sein de l’armée un « corps scien­ti­fique » (Hemed Gimmel). En 1949, sur ordre du ministère de la défense, une équipe de ce corps scien­ti­fique a effectué des pros­pec­tions dans le désert du Néguev à la recherche de réserves d’uranium. Ayant trouvé du minéral à basse teneur d’uranium, le corps scien­ti­fique per­fec­tionne un procédé pour l’extraire et déve­loppe même une nou­velle méthode pour pro­duire de l’eau lourde (qui sert de modé­rateur dans les réac­teurs nucléaires).

Le rôle décisif de la France et la comédie du nucléaire pacifique

À cette étape, Israël a besoin d’un réacteur. Pour l’avoir, il s’adresse secrè­tement à la France avec laquelle existe déjà une col­la­bo­ration nucléaire : les savants israé­liens ont par­ticipé, aux débuts des années cin­quante, à la construction d’un réacteur à eau lourde et d’une ins­tal­lation de retrai­tement à Mar­coule. La réponse positive de Paris arrive à l’automne 1956 : la France accepte de fournir à Israël un réacteur nucléaire de 18 méga­watts. Quelques semaines plus tard, les forces israé­liennes enva­hissent le Sinaï égyptien pour aider la France et la Grande-​​Bretagne à occuper la zone du canal de Suez, après la natio­na­li­sation par Nasser de la Com­pagnie qui exploitait le canal. Une fois finie la crise de Suez, pour récom­penser Israël, le gou­ver­nement français envoie ses

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Réacteur Dimona

propres tech­ni­ciens pour construire dans le plus grand secret, dans un bunker sou­terrain à Dimona, dans le désert du Néguev, un réacteur nucléaire de 24 méga­watts de puis­sance. Pour faire par­venir les com­po­sants du réacteur en Israël le gou­ver­nement français va faire de la contre­bande, déclarant aux douanes fran­çaises qu’ils font partie d’une ins­tal­lation de des­sa­lement des­tinée à un pays de l’Amérique latine.

De leur côté, les auto­rités israé­liennes font de leur mieux pour cacher la nature réelle des travaux de construction qui sont alors pho­to­gra­phiés en 1958 par un avion-​​espion amé­ricain : sans crainte de se contredire, elles déclarent d’abord qu’il s’agit d’une usine textile, puis d’une station agricole et enfin d’un centre de recherche métal­lur­gique… En même temps, en 1959, elles acquièrent secrè­tement de la Norvège 20 tonnes d’eau lourde sur la base d’un contrat, connu… trente ans après, qui contraint l’acquéreur à l’utiliser uni­quement pour des usages paci­fiques. Juste après, en 1960, le général De Gaulle, crai­gnant qu’un éventuel scandale affai­blisse la position inter­na­tionale de la France en pleine guerre d’Algérie, demande au Premier ministre israélien Ben Gourion de rendre public le projet de Dimona. Celui-​​ci refuse. Le conten­tieux se résout par un com­promis formel : la France com­plètera la four­niture des com­po­sants du réacteur et du matériel fissile, et en échange Israël révèlera l’existence du réacteur et s’engagera à l’utiliser seulement pour la recherche nucléaire civile. En décembre 1960 Ben Gourion annonce au monde l’existence du réacteur, garan­tissant que celui-​​ci sera utilisé à des fins exclu­si­vement pacifiques.

Le double jeu des Etats Unis

Dans les années soixante, les Etats-​​Unis entrent offi­ciel­lement [4] en scène et demandent à Israël de sou­mettre le réacteur de Dimona à des ins­pec­tions inter­na­tio­nales. Le gou­ver­nement israélien accepte en posant une seule condition : les ins­pec­tions doivent être effec­tuées par le gou­ver­nement amé­ricain, qui ensuite en com­mu­ni­quera les résultats. Alors, entre 1962 et 1969, vont arriver à Dimona des ins­pec­teurs envoyés par Washington. Igno­rants ou mal­hon­nêtes, ces experts ne s’aperçoivent pas que les locaux qu’ils visitent sont une mise en scène avec de faux ins­tru­ments qui miment des pro­cessus inexis­tants du nucléaire civil et que sous le pavé sur lequel ils marchent, il y a un énorme bunker de huit étages où l’on construit les armes nucléaires…

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Site de Dimona
Installation nucléaire dans le Néguec

Le pré­sident Lyndon Johnson peut alors assurer offi­ciel­lement que l’installation est uti­lisée seulement pour des objectifs paci­fiques. La comédie du nucléaire paci­fique continue. Entre temps, en 1965, une société amé­ri­caine, la Nuclear Mate­rials and Equipment Cor­po­ration à Apollo (Penn­syl­vanie) constate la dis­pa­rition de 90 kg d’uranium enrichi qui, selon toute pro­ba­bilité, sont arrivés en Israël…

A partir de 1967, le nucléaire israélien est braqué sur les capi­tales arabes

L’installation de Dimona devient alors opé­ra­tion­nelle et, dès 1966 elle aurait com­mencé à pro­duire des armes nucléaires. En 1967, Israël dispose pro­ba­blement de deux bombes qu’elle déploie secrè­tement pendant la guerre des Six jours [5]. Les vec­teurs qui peuvent la trans­porter, - des avions de chasse-​​, ont été fournis par les Américains.

Les forces israé­liennes se pré­parent de nouveau à uti­liser les armes nucléaires quand, dans la phase ini­tiale de la guerre du Kippour, le 6 octobre 1973, elles se trouvent en dif­fi­culté face à l’attaque égypto-​​syrienne. La décision est prise secrè­tement le 8 octobre par le Premier ministre Golda Meir et par le ministre de la défense Moshe Dayan : 13 têtes nucléaires de 20 kilo­tonnes sont déployées pour être lancées sur l’Egypte et la Syrie par des mis­siles Jericho I (construits par Israël sur projet français) et par des chasseurs-​​bombardiers fournis par les Etats-​​Unis. Par la suite, ce « secret » sera volon­tai­rement divulgué par les ser­vices secrets israé­liens pour avertir les pays arabes qu’Israël dispose d’armes nucléaires et est prêt à les uti­liser. C’est ce qu’on appelle une stra­tégie de dissuasion.

Après la guerre du Kippour, le pro­gramme nucléaire israélien est accéléré par l’utilisation d’un pro­cessus plus rapide pour l’enrichissement de l’uranium par la minia­tu­ri­sation des têtes nucléaires afin que celles-​​ci puissent être uti­lisées avec des canons fournis par les Etats-​​Unis.

Dans les années soixante-​​dix, le gou­ver­nement israélien établit une relation secrète avec un par­te­naire par­ti­culier : l’Afrique du Sud de l’apartheid. Ce pays lui fournit au moins 550 tonnes d’uranium et, en échange, reçoit d’Israël le savoir tech­no­lo­gique qui lui permet de construire des bombes nucléaires.

Ainsi le gou­ver­nement israélien ne se contente pas de déve­lopper ses propres armes nucléaires, il aide en même temps un autre pays, l’Afrique du Sud, à les construire [6] : il par­ticipe donc à la pro­li­fé­ration des armes nucléaires.

En fait, en refusant d’emblée, dès 1968, de signer l’accord du TNP au motif qu’on ne peut se fier au système de contrôle inter­na­tional mis en place par l’AIEA, Israël mani­festait son refus de se voir contrôler par celle-​​ci et, ipso facto, démon­trait son intention de mener à bien sans entrave un projet nucléaire mili­taire qui ouvrait la voie à la pro­li­fé­ration nucléaire régionale, à l’échelle de tout le Moyen-​​Orient jusqu’au Pakistan.

Israël, gendarme militaire du Moyen-​​Orient

En même temps qu’ils se consa­craient au déve­lop­pement quan­ti­tatif et qua­li­tatif de leur propre arsenal nucléaire, les gou­ver­ne­ments israé­liens ont cherché par tous les moyens de conserver au Moyen-​​Orient le monopole de ces armes, en empê­chant les pays arabes de déve­lopper des pro­grammes leur per­mettant un jour de les construire. C’est sur la base de cet élément stra­té­gique majeur, sûrement en accord avec Washington, que le 7 juin 1981 Israël lance une attaque-​​surprise contre le réacteur nucléaire Tamouz-​​1 qui était sur le point d’entrer en fonction à Osirak en Irak. Pour la pre­mière fois dans l’histoire, un Etat accomplit un acte de guerre selon la doc­trine de la pre­mière frappe pré­ventive qui peut détruire par sur­prise l’essentiel de l’arsenal stra­té­gique nucléaire de l’ennemi dans le cadre de la logique de la guerre nucléaire. Vingt ans avant que les Etats-​​Unis en fassent offi­ciel­lement leur doc­trine stratégique…

Un plan ana­logue est, selon toute pro­ba­bilité, déjà prêt vis-​​à-​​vis de l’Iran que le ministre des affaires étran­gères israélien accuse le 4 juillet 2003 de « vouloir déve­lopper une arme nucléaire », ce qui constitue, souligne-​​t-​​il sans faiblir, « une menace non seulement pour Israël mais pour la sta­bilité du monde entier ». Ainsi le gou­ver­nement qui donne l’alarme n’adhère pas au TNP - à la dif­fé­rence du gou­ver­nement iranien - et échappant à tout contrôle de la part de l’AIEA, est le seul au Moyen-​​Orient à pos­séder des armes nucléaires et à les pointer en per­ma­nence sur les autres pays de la région…

Une stratégie nucléaire globale : l’axe Etats-​​Unis-​​Israël-​​Inde

En sep­tembre 2003, la visite d’Ariel Sharon en Inde est la pre­mière d’un chef de gou­ver­nement israélien depuis l’indépendance du pays en 1947. Elle permet de mettre à jour les rela­tions mili­taires et même stra­té­giques qui s’étaient consti­tuées depuis environ un quart de siècle entre les deux puis­sances nucléaires [7] .

En fait, c’est en 1998, au moment des essais nucléaires effectués par l’Inde et le Pakistan, enté­rinant ainsi la nucléa­ri­sation de l’Asie du Sud, que sont révélés les contacts clan­destins entre l’Inde et Israël en matière de tech­no­logie nucléaire et de mis­siles. Ces révé­la­tions mettent en lumière l’étroite relation existant entre les pro­blèmes du Moyen-​​Orient et ceux de l’Asie du Sud, pro­blèmes qui ont désormais une dimension nucléaire. Cinq éléments déter­mi­nants appa­raissent alors :

- Israël est la seule puis­sance nucléaire qui ne reconnaît pas l’être.
- Israël, échappant aux ins­pec­tions de l’AIEA, a aussi aidé l’Inde pour son pro­gramme d’armes nucléaires.
- Le Pakistan, dont le statut nucléaire a été perçu dans le monde musulman comme un contre­poids positif à l’arsenal israélien, a craint une attaque pré­ventive d’Israël sur ses ins­tal­la­tions nucléaires, en liaison avec l’Inde.
- Tandis que l’Inde a publi­quement qua­lifié le Pakistan et la Chine d’adversaires, la carac­té­ri­sation de la bombe du Pakistan comme « isla­mique » implique qu’elle a une double dimension, orientale (l’Inde) et occi­dentale (le Moyen-​​Orient).
- Les Etats-​​Unis, à travers la CIA, ont servi de médiateur pour déve­lopper la coopé­ration mili­taire entre l’Inde et Israël d’abord dans le domaine des armes conven­tion­nelles, au milieu des années soixante, et ensuite dans les pro­grammes nucléaires.

La connexion entre les ten­sions en Asie du Sud cen­trées autour du Cachemire avec celles du Moyen-​​Orient qui ont comme foyer central l’occupation des terres arabes par Israël depuis 1967 annonce alors l’ouverture d’un nouveau cha­pitre extrê­mement pré­oc­cupant dans les rela­tions internationales.

A partir de 1998, la situation change en effet quand la droite hindoue non seulement fait exploser des armes nucléaires mais entre­prend de ren­forcer ses liens avec les Etats-​​Unis et Israël, essayant de créer une nou­velle entente Washington-​​Tel-​​Aviv-​​New-​​Delhi contre l’Islam. La coopé­ration mili­taire entre l’Inde et Israël s’accélère alors et se ren­force. Dès mars 1998, quelques jours avant que l’Inde entame ses essais nucléaires, une délé­gation des indus­tries aéro­nau­tiques israé­liennes vient en Inde pour vendre des avions-​​missiles sans pilote pour neu­tra­liser l’option nucléaire du Pakistan.

Les attentats du 11 sep­tembre 2001 don­neront une nou­velle impulsion à cette coopé­ration. S’exprimant devant le Comité juif amé­ricain (AJC) à Washington, le conseiller à la sécurité du premier ministre indien, Brajesh Mishra plaidera pour « un axe central Etats-​​Unis-​​Israël-​​Inde pour com­battre en commun le ter­ro­risme » [8] . En fait, l’Inde veut imiter Israël comme puis­sance nucléaire régionale dis­posant d’un prestige inter­na­tional en par­ti­culier auprès des Etats-​​Unis. Israël considère l’Inde comme un vaste marché pour son armement et comme un allié contre « le monde isla­mique ». Les Etats-​​Unis semblent sou­haiter une nou­velle confi­gu­ration stra­té­gique incluant l’Inde et Israël pour encercler aussi bien le com­mu­nisme (chinois) que l’islam. Israël entre ainsi dans une stra­tégie nucléaire globale voulue par les Etats-​​Unis.

Vers une guerre nucléaire au Moyen-​​Orient ?

Cela dit, Israël reste tou­jours dans une sorte de limbe nucléaire et il faut bien mesurer son intérêt de main­tenir ce flou. Quel en est l’avantage ? Les ennemis ne savent pas exac­tement ce qu’il possède et il en résulte un certain effet de dis­suasion. D’autre part, les Etats-​​Unis peuvent continuer offi­ciel­lement à appuyer Israël sans être accusés d’abandonner leur poli­tique offi­cielle de non-​​prolifération.

D’où cela vient-​​il ? D’un com­promis - révélé très récemment - datant de 1969 entre les Etats-​​Unis et Israël, signé entre Golda Meir et le gou­ver­nement de Washington. En résumé, les Amé­ri­cains s’abstiennent de faire pression sur Israël pour qu’il signe le TNP ; en échange, Israël s’engage à main­tenir l’ambiguïté pour éviter d’avoir à répondre pré­ci­sément devant la com­mu­nauté inter­na­tionale de cet armement nucléaire.

Pour l’avenir, quelle peut être la stra­tégie nucléaire israé­lienne ? Pour l’appréhender, on peut dis­tinguer deux temps :
- Le temps des années quatre-​​vingt-​​dix avec la pers­pective d’un com­promis de paix (Oslo).
- Le temps de l’abandon du pro­cessus d’Oslo par le gou­ver­nement Sharon, articulé sur l’accélération de l’évolution amé­ri­caine après le 11 sep­tembre 2001.

La pre­mière phase a été condi­tionnée par la pre­mière guerre du Golfe avec les quarante-​​deux mis­siles Scud lancés par l’Irak sur Israël. À partir de ce moment, la menace a été pensée par les stra­tèges israé­liens comme pouvant venir de loin, émanant d’Etats non limi­trophes d’Israël (alors qu’on espérait un pro­cessus de paix qui aurait inclus la Syrie voisine). Désormais la menace était constituée par des mis­siles balis­tiques pouvant atteindre le ter­ri­toire israélien avec - ou non - des têtes nucléaires. La réponse offi­cielle d’Israël est « simple » : fabriquer des mis­siles anti­mis­siles, les fameux Arrow, et, plus récemment, les Patriot, avec les Amé­ri­cains. C’est la réaction stra­té­gique offi­cielle. Mais en réalité Israël pré­pa­rerait une riposte en deuxième frappe à partir de sa flotte de sous-​​marins d’origine alle­mande avec des mis­siles de croi­sière dotés de têtes nucléaires. Une stra­tégie de dis­suasion à la fran­çaise jus­tifiée par le fait que les Etats-​​Unis n’ont pas pu empêcher le Pakistan d’avoir sa bombe et qu’il faut en tirer les conséquences.

Jusqu’à ce moment, l’arme nucléaire israé­lienne était pré­sentée comme le dernier recours au cas où les armées arabes auraient sub­verti com­plè­tement les fron­tières de l’Etat hébreu. A ce moment-​​là on uti­li­serait en dernier recours l’arme nucléaire contre les pays qui auraient envahi le ter­ri­toire israélien. Mais aujourd’hui, si l’adversaire « isla­mique » détient l’arme nucléaire, la réflexion stra­té­gique est bou­le­versée. Il faut donc pré­parer une « défense pré­ventive » à long rayon d’action. Cela signifie en réalité que l’on peut envi­sager une espèce d’attaque pré­ventive pour empêcher cette attaque nucléaire par un pays ennemi. Il faut donc se doter de cette capacité d’attaque pré­ventive contre les mis­siles ennemis avant que ceux-​​ci ne soient lancés.

L’échec du pro­cessus de paix d’Oslo, la venue au pouvoir de George W.Bush - ce « Sharon global » - et de Sharon, l’alliance étroite entre l’extrême droite israé­lienne et l’extrême droite amé­ri­caine assom­brissent de manière dra­ma­tique l’horizon stra­té­gique. La course à l’armement nucléaire (mais aussi aux armes chi­miques) s’en trouve accé­lérée et la doc­trine d’emploi du nucléaire s’élargit beaucoup. Déjà la guerre contre l’Irak a été poten­tiel­lement nucléaire. En effet, les Etats-​​Unis ont dit que l’option nucléaire était ouverte. Des cen­taines d’armes nucléaires tac­tiques ont été déployées autour de l’Irak. Il y a donc cette ambiance lourde qui s’installe dans la mesure où Bush, avec l’accord et parfois la pression de Sharon, entend régler mili­tai­rement les pro­blèmes au Moyen-​​Orient. Aujourd’hui, le nucléaire israélien repré­sente une menace prin­cipale pour la paix au Moyen-​​Orient. On ne peut concevoir un pro­cessus de paix au Moyen-​​Orient avec un pays qui met en joue tous ses voisins avec ses armes nucléaires.

Le Moyen-​​Orient constitue, avec le pôle Inde-​​Pakistan, la zone la plus cri­tique concernant l’avenir de la pro­li­fé­ration nucléaire. Israël se trouvera à l’avenir face à un certain nombre de défis liés au déve­lop­pement régional d’armes non conven­tion­nelles (chi­miques et/​ou nucléaires) [9] . La situation pourrait se révéler bientôt inte­nable pour Israël. L’opération Osirak pourrait devenir une sorte d’impératif stra­té­gique de la poli­tique israé­lienne sou­cieuse de rester le gen­darme nucléaire dans la région. On imagine les risques de cette situation.

La garantie défi­nitive contre la pro­li­fé­ration nucléaire au Moyen-​​Orient est à rechercher sur le plan poli­tique dans la solution des pro­blèmes de la zone, à com­mencer par la question pales­ti­nienne. Dans l’immédiat, il est évident qu’il faut établir un haut niveau de contrôle inter­na­tional sur les acti­vités des pays pro­li­fé­rants. Ce pro­blème concerne au premier chef le nucléaire israélien. Après l’Iran, où l’Europe semble avoir imposé paci­fi­quement un arrêt du nucléaire mili­taire, pourquoi Israël, consi­dérée par l’opinion euro­péenne comme une menace prio­ri­taire pour la paix, ne pourrait-​​il pas être l’objet d’une demande d’inspection inter­na­tionale de ses ins­tal­la­tions nucléaires ?

Les dangereux préparatifs nucléaires de Tel-​​Aviv contre l’Iran

Au moment où l’AIEA refuse l’exigence amé­ri­caine de voter des sanc­tions contre l’Iran qui a accepté de signer le pro­tocole addi­tionnel du TNP, un autre acteur entend agir indé­pen­damment de toute réso­lution de l’AIEI : Israël, qui a évoqué « les inquié­tantes ten­ta­tives de Téhéran » (Le Monde, 28 novembre 2003). En fait, le gou­ver­nement israélien est en train de pré­parer le terrain pour une action mili­taire contre les ins­tal­la­tions nucléaires civiles ira­niennes. Selon le Jeru­salem Post du 23 novembre, Ariel Sharon a annoncé à la radio de l’armée qu’il voulait « prendre per­son­nel­lement la direction des acti­vités israé­liennes face à l’effort nucléaire iranien ». Dès le 12 novembre, à Washington, le ministre israélien de la défense, Shaul Mofaz, a déclaré qu’avec son pro­gramme nucléaire « l’Iran peut atteindre le point de non retour d’ici un an et[qu’]Israël ne lui per­mettra pas de déve­lopper des armes nucléaires ». Le 17 novembre, le chef du Mossad, Meir Dagan, a affirmé devant une com­mission par­le­men­taire que le pro­gramme nucléaire iranien « constitue la plus grande menace qu’Israël ait jamais affrontée ».

Le plan d’attaque est déjà prêt : dès juin 2002, la revue Jane’s a annoncé qu’« Israël lancera presque cer­tai­nement une attaque pré­ventive contre l’infrastructure ira­nienne de recherche et de déve­lop­pement nucléaire », ajoutant que, pour ce raid, « Israël aurait, selon toute pro­ba­bilité, l’appui couvert des Etats-​​Unis ».

Quatre com­plé­ments à cet article : Sondage de la CNN (Nucléaire & Israël) /​ Mor­dechaï Vanunu : (Nucléaire & Israël) /​ L’ONU (Nucléaire & Israël) /​ Le « Pacte de Genève » (Nucléaire & Israël)

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[1] Jacques Isnard, « Les Etats-​​​​Unis légi­timent la mini-​​​​bombe nucléaire », Le Monde, 26 novembre 2003

[2] Haaretz, 8 octobre 2003

[3] Le traité de non pro­li­fé­ration des armes nucléaires de 1968 engage les Etats dotés d’armes nucléaires à ne pas les trans­férer à d’autres (article 1) et les Etats qui n’en pos­sèdent pas à ne pas en recevoir ou à ne pas en construire (art. 2), en se sou­mettant aux ins­pec­tions de l’Agence inter­na­tionale pour l’énergie ato­mique (AIEA), chargée de vérifier que les ins­tal­la­tions nucléaires sont uti­lisées à des fins paci­fiques et non pour la construction d’armes nucléaires (art. 3)

[4] Sur les rap­ports Etats-​​​​Unis-​​​​France-​​​​Israël en matière nucléaire, le livre de Domi­nique Lorentz intitulé Affaires ato­miques, paru en 2001 aux éditions Les Arènes, éclaire d’un jour nouveau cette connexion. Il montre en par­ti­culier, à partir du rôle dans le projet Man­hattan des phy­si­ciens juifs immigrés aux Etats-​​​​Unis, que « consi­dérer la coopé­ration franco-​​​​israélienne comme l’aventure de deux Etats indé­pen­dants est un non-​​​​sens » (p. 53) Le rôle des Etats-​​​​Unis dans les pro­grammes nucléaires israélien et français a été décisif. Il semble même que le pro­gramme français ait béné­ficié d’une assis­tance tech­no­lo­gique d’Israël (par exemple pour l’eau lourde)

[5] Avant cette guerre, l’Egypte avait cherché à obtenir de l’Union sovié­tique des armes nucléaires, mais Moscou avait refusé.

[6] En 1975, deux essais conjoints israélo-​​​​sud-​​​​africains ont eu lieu dans le désert du Kalahari et il y a eu en 1979 un essai sur l’océan Paci­fique. Ainsi Israël a pu vérifier la fia­bilité de ses armes sans les tester sur son propre ter­ri­toire, ce qui aurait constitué un aveu indiscutable

[7] Sur l’histoire des rela­tions mili­taires entre l’Inde et Israël, voir l’article de Dilip Hiro dans le Middle East Inter­na­tional, 19 juin 1998.

[8] Le Monde, 11 sep­tembre 2003

[9] Voir l’annonce récente de la coopé­ration nucléaire entre le Pakistan et l’Arabie Saoudite (Courrier Inter­na­tional n° 681 du 19-​​26 novembre 2003). Un accord secret existe pro­ba­blement pour cette coopé­ration sur la base du schéma Oil-​​​​For-​​​​Nukes : pétrole saoudien contre tech­no­logie et savoir-​​​​faire nucléaire pakistanais.