Israël : un Français aux oubliettes

Christophe Ayad, dimanche 19 octobre 2008

Salah Hamouri. Détenu depuis 2005, ce Franco-​​Palestinien a été condamné sans preuves en avril. Le Quai d’Orsay et l’Elysée restent muets.

Qui a entendu parler de Salah Hamouri ? Qua­siment per­sonne. Pourtant, ce Franco-​​Palestinien de 23 ans est empri­sonné depuis trois ans et demi en Israël, où il a été condamné à une lourde peine (sept ans) par un tri­bunal mili­taire, sans aucune preuve maté­rielle. En revanche, le cas Hamouri est bien connu des auto­rités fran­çaises, alertées par la famille du jeune homme et par plu­sieurs par­le­men­taires, mais peu pressées, semble-​​t-​​il, de sou­lever le pro­blème auprès de l’Etat d’Israël. En désespoir de cause, sa famille et ses proches ont décidé de lancer une cam­pagne afin d’obtenir sa libération.

Salah Hamouri a été arrêté le 13 mars 2005 sur la route de Ramallah. Deux heures plus tard, la police israé­lienne retournait l’appartement de ses parents, à Jérusalem-​​Est, à la recherche de preuves. « Ils ont tout retourné, saisi le disque dur de son ordi­nateur. Ils sont allés jusqu’à démonter les lavabos », se sou­vient Denise Hamouri, la mère de l’étudiant en socio­logie de l’université de Bethléem. Pendant que son fils est détenu pendant trois mois à la prison de la Mos­kobieh, à Jéru­salem, elle apprend dans la presse qu’il est censé avoir par­ticipé à un complot visant à assas­siner le rabbin Ovadia Yossef, chef spi­rituel du parti Shas (ultra-​​orthodoxe séfarade). Il est aussi accusé d’appartenir au FPLP. Pendant les trois années qui suivent, Salah Hamouri est maintenu en détention admi­nis­trative, comme la grande majorité des 11 600 pri­son­niers pales­ti­niens, c’est-à-dire sans super­vision de la justice civile. La routine en Israël. A tel point que sa famille ne songe même pas à protester.

Résident.

Salah, par­fai­tement fran­co­phone et qui a passé le bac chez les frères de Lasalle, n’a que le pas­seport français en plus de sa carte de résident de Jéru­salem. Sa mère Denise, ori­gi­naire de Bourg-​​en-​​Bresse, vit depuis vingt-​​quatre ans à Jéru­salem avec son mari Hassan, res­tau­rateur. Outre Salah, elle a deux autres enfants et enseigne le français dans un collège catho­lique. Ce n’est que lorsque Denise Hamouri voit à la télé­vision les auto­rités fran­çaises se mobi­liser pour faire libérer le soldat franco-​​israélien Gilad Shalit, retenu en otage à Gaza depuis juin 2006, qu’elle com­mence à frapper à toutes les portes offi­cielles. Sans grand succès. Bernard Kouchner, de passage dans la région, la reçoit en coup de vent au consulat français de Jéru­salem le 16 février 2008. Elle a à peine le temps de lui dire « j’estime que trois ans de prison sont plus que suf­fi­sants ». Selon un témoin, le ministre com­prend qu’elle veut un « procès rapide ». « Je vais faire passer le message », promet-​​il. Deux jours plus tard, l’avocate israé­lienne de Salah Hamouri, Lea Tsemel, connue pour ses enga­ge­ments aux côtés des Pales­ti­niens, est contactée par le pro­cureur mili­taire, qui lui propose un marché : si Salah reconnaît les faits, il prendra sept ans de prison ; sinon, ce sera qua­torze. Le dossier est pourtant mince : aucune preuve maté­rielle, ni armes, ni mail, ni plan, ni écoutes. Les seules « preuves » sont les témoi­gnages, aus­sitôt rétractés, de détenus pales­ti­niens et l’aveu de Salah, qui a reconnu être passé en voiture devant la maison du rabbin avec un ami, accusé lui aussi. L’avocate conseille à la famille d’accepter car les juges mili­taires suivent tou­jours les réqui­si­tions. En tant que Pales­tinien de Jéru­salem, Salah n’a droit à aucune remise de peine. Il ne peut pas faire appel.

« Regrets »

Le 10 avril, le jeune homme plaide donc cou­pable, comme 95 % des pré­venus pales­ti­niens. Et le piège se referme : dès lors, les auto­rités fran­çaises se retran­cheront sys­té­ma­ti­quement der­rière la décision de justice et der­rière cet aveu de culpa­bilité. Dans un courrier, Rama Yade va jusqu’à reprocher à Salah Hamouri de ne pas avoir exprimé de « regrets » au procès. Lors de sa ren­contre avec Denise Hamouri, fin mai, la secré­taire d’Etat aux Droits de l’homme semble découvrir le dossier. L’ambassadeur spécial aux Droits de l’homme, François Zimeray, est aux abonnés absents. Tout comme l’Elysée. En juillet, Israël annonce une pro­chaine libé­ration groupée de pri­son­niers pales­ti­niens. La famille Hamouri et son comité de soutien sug­gèrent à Paris de faire pression pour inclure Salah. En vain. « Ces libé­ra­tions sont poli­tiques, explique Jean-​​Claude Lefort, ex-​​député com­mu­niste et fin connaisseur de la Palestine. Quand l’Etat israélien veut faire un geste, il s’assoit sur les déci­sions de justice. La justice mili­taire israé­lienne est une mas­carade de justice. Tout est question de volonté poli­tique. » Lefort est l’un des rares à avoir pu visiter Hamouri en prison. Ses parents sont auto­risés à le voir deux fois par mois, à travers la vitre blindée du parloir.

Début sep­tembre, Denise Hamouri vient en France, à l’invitation de l’Humanité et des comités France-​​Palestine. Bien avant son arrivée, elle sol­licite une entrevue avec Nicolas Sarkozy, comme les parents de Gilad Shalit. Elle a reçu une réponse le 13 octobre : « emploi du temps trop chargé ». Le Quai d’Orsay jure agir dans la « dis­crétion » pour une « issue huma­ni­taire » ou une mesure de « clé­mence ». Une tiédeur qui contraste avec les mots de réconfort du père de Gilad Shalit, qui avait su trouver les mots pour répondre à la lettre que lui avait envoyé Denise Hamouri en sou­haitant la libé­ration de leurs deux enfants. Même s’ils conviennent que leurs situa­tions sont tota­lement différentes.