"Est-​​ce que Salah Hamouri est un compatriote, oui ou non ?"

Jean Claude Lefort, mercredi 12 novembre 2008

"Si vous n’étiez pas dans une logique d’acceptation de l’occupation, et de tout ce qu’elle génère comme arbi­traires abso­lument ter­ribles, vous ne deman­deriez natu­rel­lement pas la « clé­mence » pour [notre] com­pa­triote [Salah Hamouri] mais sa libération."Lettre à M. Sarkozy.

Monsieur le Président de la République,

« Ne com­prendra rien à notre 21ème siècle, celui qui ne saisit qu’aujourd’hui vivent côte à côte, dans le genre humain, deux espèces dont l’une ne voit pas l’autre : les humi­liants et les humiliés », ainsi Régis Debray pouvait-​​il écrire, dans ses « Aveu­glantes Lumières », ce monde par­ti­cu­liè­rement dur dans lequel nous vivons et dans lequel, du fait des « humi­liants », rien de bon, tout au contraire, ne peut sortir.

Votre attitude, Mon­sieur le Pré­sident, dans le cas du jeune franco-​​palestinien Salah Hamouri condamné bien non cou­pable à 7 ans de prison ferme par un tri­bunal mili­taire de vos « amis » israé­liens en est une démons­tration cer­taine et par­ti­cu­liè­rement signi­fi­cative de la par­ti­cu­lière dureté qu’engendre pareille attitude.

La France est face à deux cas humains au Proche-​​Orient, deux cas qui la concernent au premier chef.

Il y a celui du caporal franco-​​israélien, le jeune Gilad Shalit. Membre d’une armée d’occupation, il a été capturé sur son char à Gaza par un mou­vement pales­tinien n’appartenant pas à l’Autorité pales­ti­nienne. Bien que tou­chant un point sen­sible quant aux res­pon­sa­bi­lités énoncées par le droit inter­na­tional et à la condam­nation de l’occupation israé­lienne des ter­ri­toires pales­ti­niens, vous êtes par­ti­cu­liè­rement actif et com­mu­nicant pour demander sans relâche sa libé­ration. Toute per­sonne attachée à une issue huma­ni­taire le concernant ne vous en fera le reproche.

Et il y a le cas du franco-​​palestinien, Salah Hamouri. Ce jeune étudiant a été arrêté par la même armée d’occupation et il a été traduit, lui l’occupé et l’humilié, devant un tri­bunal mili­taire illégal, sié­geant dans les ter­ri­toires occupés, qui l’a condamné à 7 ans de prison alors qu’aucun fait ni aucune preuve ne soient venu étayer l’accusation dont il est l’objet. Mais là, dans ce cas-​​là, vous ne demandez pas sa libé­ration mais seulement une simple « clé­mence » des auto­rités israéliennes.

A ne demander que la clé­mence et non pas à exiger fer­mement sa libé­ration, vous faîtes vôtre la logique de l’humiliant, vous acceptez les attendus d’un tri­bunal qui a contraint ce jeune, victime de l’occupation, à s’accuser faus­sement pour éviter, ainsi que lui a fait savoir le pro­cureur dudit tri­bunal, une peine plus lourde. Le pro­cureur a ainsi proposé : « Ce sera 7 ans si vous plaidez cou­pable ou sinon ce sera beaucoup plus ».

C’est un chantage ter­ri­blement « clas­sique » en Israël, pour qui connaît, auquel cèdent, pour éviter un empri­son­nement encore plus long et une peine encore plus lourde, 95% des pri­son­niers palestiniens.

Vous savez par­fai­tement – où alors je m’interrogerais – qu’il n’a rien fait d’autre que de passer en voiture devant le domicile d’un rabbin ultra orthodoxe et que cela a été le fait – le seul fait – retenu pour l’accuser d’avoir voulu attenter à la vie dudit rabbin en raison de sup­posées attaches poli­tiques. Au reste il a été arrêté 3 mois après, ce qui en dit long sur les méthodes des humiliants.

Si vous n’étiez pas dans une logique d’acceptation de l’occupation, et de tout ce qu’elle génère comme arbi­traires abso­lument ter­ribles, vous ne deman­deriez natu­rel­lement pas la « clé­mence » pour ce com­pa­triote mais sa libé­ration. Déjà vous n’avez demandé pour Salah Hamouri qu’un « procès rapide » consi­dérant sans aucun doute qu’Israël qui juge ceux qu’il occupe était incon­tes­ta­blement un « Etat de droit ». Un pays qui occupe peut-​​il « juger » ceux qu’il opprime et être ainsi considéré ?

Il y a guerre dans cette partie du monde. Comment consi­dérer qu’un tri­bunal mili­taire – de guerre – puisse être « juste » quand il juge ceux contre qui il fait la guerre ?

Et voilà que vous ajoutez main­tenant, du moins votre Chef de cabinet l’affirme en votre nom, que vous avez saisi l’Autorité pales­ti­nienne pour qu’elle ins­crive ce jeune « sur la liste des pri­son­niers dont elle demande la libération ».

Ainsi, non seulement vous vous défaussez sur l’Autorité pales­ti­nienne tandis que celle-​​ci n’a stric­tement aucun pouvoir en ce domaine et qu’aucune négo­ciation n’existe sur ce point actuel­lement avec les israé­liens. Sauf si vous consi­dérez désormais que le Hamas fait partie de l’Autorité pales­ti­nienne – ce qui serait une chose nou­velle à annoncer –, de quelles négo­cia­tions autres entre Pales­ti­niens et Israé­liens parlez vous puisqu’il n’y en a stric­tement aucune, sauf pour Gilad Shalit par Egypte inter­posée entre le Hamas et Israël ?

Je vous rap­pelle, pour votre bonne infor­mation, que la der­nière libé­ration par Israël de pri­son­niers pales­ti­niens n’a été qu’un choix uni­la­téral des Israé­liens quant à l’établissement de la liste des 198 per­sonnes libérées.

Mais cela, ce renvoi vers l’Autorité pales­ti­nienne, pose une question encore plus lourde : est-​​ce que Salah Hamouri est un com­pa­triote oui ou non ? Si tel est le cas, et c’est le cas, il n’est qu’une voie pos­sible, d’autant plus pra­ti­cable que Salah Hamouri est aux mains d’un Etat et non pas d’un mou­vement, à la dif­fé­rence de Gilad Shalit, c’est que la France exige – et vous avez les moyens de vous faire entendre – sa libé­ration immédiate.

Depuis le début de cette affaire vous « jouez » avec les mots qui ont un sens, je l’ai noté, pour vous dérober à votre devoir et à vos enga­ge­ments : ne laisser « tomber » aucun Français victime d’arbitraire. Vous avez même demandé la grâce, dans une affaire assez sul­fu­reuse, à un pré­sident africain qui l’a accordée pour des Français aux mains de la « justice » de ce pays. C’était il y a un an.

Tous les Français vic­times d’arbitraires ont obtenu votre soutien, tous sauf un : Salah Hamouri. Serait-​​on, à vos yeux, moins français lorsqu’on est franco-​​palestinien que lorsqu’on est franco autre chose ? Y aurait-​​il à vos yeux des Français moins français que d’autres ?

Monsieur le Président de la République,

A ne pas voir l’humilié, vous êtes en train de casser la vie d’un jeune homme de 23 ans et à n’être qu’humiliant vous faites un grand tort à la France.

Alors que vous avez le pouvoir de sortir Salah Hamouri de la prison israé­lienne où il ne devrait pas être, je vous demande une nou­velle fois que cela soit pour vous un devoir.

Vous avez promis que vous ferez tout pour tout Français injus­tement frappé dans sa liberté. Il ne peut y avoir d’exception. Il ne peut y avoir de conception des droits de l’homme qui soit à géo­métrie variable. Elle est uni­ver­selle ou elle n’est pas.

Dans l’attente d’un sursaut de votre part et d’une déter­mi­nation réelle à agir auprès des auto­rités israé­liennes pour obtenir la libé­ration de Salah Hamouri,

Je vous prie de croire, Mon­sieur le Pré­sident de la Répu­blique, en l’expression de mes salu­ta­tions les plus distinguées.

Jean-​​Claude Lefort

Député honoraire