Dans le monde clandestin du ministère israélien « pour démanteler BDS »

Les cadres du ministère des Affaires stratégiques se voient comme ceux d’une unité commando, rassemblant et diffusant des informations sur les « partisans de la délégitimation d’Israël » et ils préfèrent que leurs actions restent secrètes.

Uri Blau, Haaretz (traduction AURDIP), mardi 4 avril 2017

Le rapport d’Haaretz révélant que le ministre Gilad Erdan veut mettre en place une banque de données des citoyens israéliens soutenant le mouvement BDS a conduit à des interrogations sur les limites de la liberté d’expression et l’usage par le gouvernement de ses ressources pour surveiller les personnes d’opinions dissidentes. Le rapport a aussi jeté une lumière sur le ministère des Affaires stratégiques à la tête duquel se trouve Erdan et levé des doutes sur ses activités et ses objectifs ambigus.

Maintenant, à travers des documents officiels, Haaretz révèle certains aspects des activités clandestines du ministère, dont l’emplacement même est secret et décrit uniquement comme « le Grand Tel-Aviv ». Sa terminologie interne vient du monde de l’espionnage et de la sécurité ; ses figures dirigeantes se voient, semble-t-il, comme les chefs d’une unité commando des affaires publiques, engagée sur de multiples fronts, rassemblant et diffusant des informations sur des personnes qu’ils définissent comme « des partisans de la délégitimation d’Israël ». Cette définition n’inclut pas nécessairement que des sympathisants de BDS mais l’ambiguité volontaire demeure, avec des campagnes et des activités de diplomatie publique contre ces individus en Israël et à l’étranger.

« Si vous voulez gagner cette campagne, vous devez le faire avec une bonne dose d’ambiguïté », a expliqué récemment à un panel de la Knesset la directrice générale du ministère, Sima Vaknin-Gil, ex-cheffe de la censure des forces de défense israéliennes. « La manière dont j’ai travaillé comme agent de renseignement, avec des enjeux militaires —nous ne disions pas à l’autre côté ce que nous avions l’intention de faire ; nous laissions cela dans l’ambiguïté. »

Le ministère dépense des dizaines de millions de shekels en efforts de collaboration avec la fédération du travail Histadrut, l’Agence juive, et diverses organisations non-gouvernementales afin d’entraîner des représentants du « vrai visage pluraliste » d’Israël sur des forums variés.

Le ministère des Affaires stratégiques a été établi principalement comme prix de consolation pour des ministres quand le besoin se faisait sentir de les récompenser avec un portefeuille plus ou moins lié à la sécurité lors de la formation de coalitions gouvernementales et il a pris diverses formes. Il a été fondé en 2006 comme un portefeuille taillé pour Avigdor Lieberman. Il a été démantelé deux ans plus tard et réétabli en 2009 dans un format différent.

Sous chaque ministre, on lui a donné un nouveau sens et un contenu nouveau. Pendant le mandat de Lieberman, sa compétence était de « contrecarrer le programme nucléaire iranien ». De plus, Nativ, qui maintenait le contact avec des Juifs d’Europe de l’Est pendant la guerre froide et encourageait l’aliyah, se trouvait sous son égide. Ensuite, sous Moshe Ya’alon (2009-2013), le ministère s’est focalisé sur « la provocation palestinienne » et sur la menace iranienne. Pendant le mandat de Yuval Steinitz (2013-2015), le ministère a été réuni au ministère des renseignements sous le nom de « Ministère du renseignement ». En mai 2015, il a été une fois encore dissocié et donné à Erdan en y incorporant le ministère de la diplomatie publique, qui a été retiré de du bureau du Premier Ministre.

Un rapport sévère du contrôleur d’État en 2016 à propos de « la lutte diplomatique et médiatique contre le mouvement de boycott et les manifestations d’antisémitisme à l’étranger », remarquait que le transfert de l’autorité pour combattre BDS du ministère des Affaires étrangères au ministère des Affaires stratégiques nuisait au pouvoir du ministère des Affaires étrangères et créait une duplication inutile qui paralysait l’action gouvernementale dans ce domaine, comme Barak Ravid l’expliqua en détail à l’époque. Selon le contrôleur, après des années de discorde et de retranchement, le Premier Ministre Benjamin Netanyahu avait cédé à la pression et déplacé les pouvoirs pour combattre BDS du ministère des Affaires étrangères à celui des Affaires stratégiques, un déplacement accompagné d’un financement substantiel. En octobre 2015, le cabinet de sécurité donna finalement au ministère des Affaires stratégiques la responsabilité de « guider, coordonner et unifier les activités de tous les ministres et du gouvernement, ainsi que des entités civiles en Israël et à l’étranger, concernant la lutte contre les tentatives de délégitimer Israël et contre le mouvement de boycott ».

Cependant les tensions avec le ministère des Affaires étrangères demeurèrent. Une des raisons pourrait être une différence d’approche. Selon le rapport du contrôleur, la stratégie d’action du ministère des Affaires étrangères contre BDS « se focalisait sur le développement du dialogue avec des individus, les organismes, les organisations, les syndicats et les institutions à l’étranger » —donc sur le dialogue, une stratégie opposée à la surveillance et aux activités de diplomatie publique plus agressives du ministère des Affaires stratégiques.

D’autres disent que les pouvoirs ont été déplacés du ministère des Affaires étrangères au ministère des Affaires stratégiques à cause de ce que Netanyahu percevait comme des tendances trop libérales du ministère des Affaires étrangères.

L’actuelle directrice générale du ministère des Affaires stratégiques, Vaknin-Gil, a été nommée fin 2015. Dans une réunion en août dernier du Comité spécial de la Knesset pour la transparence et l’accessibilité de l’information gouvernementale, on demanda à Vaknin-Gil ce qu’elle entendait par « gagner » la bataille contre BDS. Gagner, dit-elle, signifiait que « l’histoire dans le monde entier ne serait pas qu’Israël égale apartheid ». Elle expliqua que le ministère entraînait quelque 200 personnes, « parmi les meilleurs en Israël » pour être ses ambassadeurs à l’étranger.

Tzahi Gavrieli, le vice-directeur général du ministère, est « directeur de la campagne contre la délégitimation ». Gavrieli, un avocat de 43 ans, a été le conseiller de Netanyahu sur les « questions de contenu » et a aussi travaillé dans les bureaux des premiers ministres Ehud Olmert et Ariel Sharon. Il a été impliqué dans l’établissement d’un Conseil de diplomatie publique ; il a quitté le bureau de Netanyahu avant la dernière élection et a travaillé avec Moshe Kahlon pour préparer la plateforme du parti de Kahlon, Kulanu. Il a pris son poste actuel au ministère des Affaires stratégiques l’an dernier.

Pendant la discussion avec le comité de transparence de la Knesset, Gavrieli a dit plusieurs fois qu’il aurait été mieux qu’elle ait lieu dans un forum moins public. Selon Gavrieli, le rôle du ministère était « d’agir de sorte que l’histoire de l’État d’Israël comme le foyer national du peuple juif soit claire et ne puisse être remise en cause, ni par les pays ni par les publics, les publics libéraux progressistes, les campus, les décideurs économiques, les juristes du monde entier, les syndicats et les églises. Et l’autre histoire est d’arrêter le phénomène de délégitimation. Et sur cette question il est difficile de parler à un forum ouvert ». Quand on demanda à Gavrieli quelle était la définition de « délégitimation » pour le ministère, il dit que cela signifiait un « ralliement d’organisations et d’idées autour de la question qui existe actuellement de rejeter l’idée de l’État d’Israël comme foyer national du peuple juif ». Vaknin-Gil ajouta : « Nous identifions la question de labelliser les produits [venant des colonies dans les territoires occupés] comme la première étape sur la voie de quelque chose de plus important... Pour nous, donc, la labellisation des produits est un certain symptôme de délégitimation ».

En termes de budget, Vaknin-Gil rapporta que le budget pour les coûts opérationnels de son ministère était de 44 million de shekels (12 millions de dollars) pour 2016, alors que le budget pour le combat contre la « délégitimation » était de 128 millions de shekels. Selon le site web Mafteah Hatakziv (la Clé du Budget), cependant, le budget du ministère était de 8, 8 millions de shekels en 2015, a grimpé à 26,9 millions de shekels en 2016 et presque doublé, jusqu’à 46, 5 millions cette année.

Au moment de la réunion du comité de la Knesset en août dernier, le ministère avait 16 employés, avec l’objectif d’accroître ce nombre à 20. À la tête du département de « diplomatie publique » du ministère se trouve Edi Yair Freiman, qui il y a quelques années a publié un article dans Yedioth Ahronoth intitulé « Obama a trahi Mubarak, Bibi [Benyamin Netanyahou] est resté loyal ». Freiman est un membre des Jeunes du Likud et un ancien conseiller du ministre Yossi Peled, qui a dirigé le département des nouveaux médias dans l’ancien ministère de la Diplomatie publique et de la Diaspora. Parlant sous couvert d’anonymat, un fonctionnaire de la sécurité a dit à Haaretz qu’après l’adoption de la loi barrant l’entrée en Israël des étrangers appelant pour un boycott d’Israël ou des colonies, un besoin plus grand s’est fait sentir d’élargir la loi et d’obtenir des informations personnelles sur ceux soutenant le boycott. Comment cela est fait peut être compris à partir des descriptions de postes pour les cadres du ministère. Un des rôles les plus importants, par exemple, est « cadre supérieur - domaine des nouveaux médias ». La personne occupant ce poste est responsable de « diriger la campagne » contre le mouvement BDS. Les domaines sous la responsabilité de ce cadre incluent : « analyse du monde des réseaux sociaux, en terme de contenu, de technologie et de structure de réseau, en soulignant les centres de gravité et les points focaux d’influence, les méthodes, les messages, les organisations et sites, et les activistes clés, en étudiant les caractéristiques, les domaines, sphères et patterns clés d’activités de la campagne rivale, en formulant une stratégie pour une campagne de sensibilisation contre eux dans ces domaines et en gérant les crises dans les réseaux sociaux ».

Autrement dit, surveiller les activités principalement sur la scène numérique. L’information glanée est ensuite traitée, triée et transmise « aux personnes autorisées dans le ministère pour la suite du processus ». De plus, la fiche de poste explique, les cadres du ministère s’occupent de « la construction et de la promotion de programmes créatifs et appropriés pour les nouveaux médias, conformément aux objectifs de la campagne et à la stratégie de communication ». Le responsable dans ce domaine doit être complètement à l’aise avec les différents réseaux sociaux, Google Analytics et les programmes complémentaires. Tous les employés doivent obtenir une habilitation de sécurité avant de commencer à travailler.

Le ministère s’occupe aussi de « formuler la stratégie de sensibilisation et de communication pour créer un changement significatif dans l’image de l’État d’Israël en ce qui concerne une campagne proactive contre la délégitimation de l’État d’Israël, ainsi qu’un changement dans la communication et le dialogue », dans les organes de presse et les nouveaux médias. Le ministère propose plusieurs projets pour mettre en oeuvre cette stratégie. Par exemple, en juin 2016, il fut exempté de la nécessité de passer par un appel d’offres public lors d’un contrat d’1, 6 millions de shekels avec une organisation appelée « Centre multidisciplinaire pour le Leadership et l’initiation de projets », destiné à entraîner des jeunes gens aux activités sur les réseaux sociaux et aux rencontres en personne. Des délégations seront ensuite envoyées dans des régions définies par les ministères comme provoquant la délégitimation et « des groupes de jeunes seront sélectionnés pour pouvoir représenter le visage authentique et pluraliste d’Israël afin d’extraire le dard de la délégitimation ».

En discutant le programme, Vaknin-Gil a dit : « Le ministère déterminera aussi avec quelles écoles à l’étranger il convient d’avoir des discussions et des échanges de délégations. Ce seront les lycées mêmes qui remplissent plus tard les campus où le combat contre la délégitimation est mené » —par exemple l’Afrique du Sud. En septembre dernier, le ministère a aussi déclaré son intention de lancer une opération de coopération avec Histadrut, à travers une ONG liée à Histadrut appelée l’Institut international du Leadership, pour une somme de 22 millions de shekels. L’objectif du programme serait de « travailler dans les syndicats et les associations professionnelles à l’étranger pour déraciner la capacité des entités BDS à influencer les syndicats ».

En novembre, le ministère a approuvé un budget de plus de 16 millions de shekels via l’Agence juive pour des activités étudiantes dans le monde entier. Récemment le ministère a aussi commencé à coopérer avec l’ONG Aish Hatorah, avec un coût pour le ministère de plus de 3 millions de shekels. L’objectif de l’activité avec cette organisation religieuse de droite est d’amener des délégations d’étudiants des États-Unis en Israël.

Le mois dernier, avec la Fédération sioniste de Grande Bretagne et d’Irlande, le ministère a décidé d’investir plus de trois millions de shekels dans un festival culturel israélien à Londres en septembre prochain. Il a expliqué sa décision en affirmant que ceci « donnerait au peuple britannique un aperçu des nuances variées de la culture israélienne », en la présentant à des « audiences qui sont exposés à des activités anti-israéliennes et aux influences de la compagne de délégitimation d’Israël ».

Et la semaine dernière, le ministère a déclaré qu’il allouait 3 millions de shekels à amener des délégations en Israël afin de visiter la Cisjordanie, en coopération avec le Conseil régional de Samaria.

Plus tôt dans le mois, dans le cadre de la Conférence télévisée sur l’innovation présentée sur Keshet (franchisée de Canal 2), le ministère des Affaires stratégiques Gilad Erdan a prononcé un discours sur ce qu’il a appelé la couverture déformée d’Israël dans les médias internationaux. Après la conférence, Erdan a tweeté : « J’ai eu un entretien excellent avec le président de CNN Jeff Zucker sur le rôle de CNN au Moyen-Orient. Hâte de continuer notre conversation #intv2017 » et « Viens de parler à conférence TV internationale sur la nécessité de mettre fin aux biais anti-israéliens dans les informations internationales ».

Le ministère des Affaires stratégiques a donné à Keshet 250 000 shekels en échange de sa participation à la conférence. Le ministère dit qu’ils l’ont considérée comme une opportunité de créer des connexions avec « des gens qui façonnent la sensibilité de centaines de millions d’auditeurs chaque jour dans le monde entier. … Dans le cadre des objectifs du ministère pour le combat contre la couverture biaisée d’Israël dans les médias internationaux et pour réfuter les mensonges contre Israël, le ministère considère cette conférence comme une opportunité pour une coopération féconde ».

Traduit de l’anglais original par l’AURDIP