Un ministre israélien cherche à établir une base de données des citoyens qui soutiennent le BDS

De hauts fonctionnaires déclarent que le procureur général s’oppose avec véhémence à la demande du Ministre Gilad Erdan, en soutenant que son ministère n’a aucune compétence légale pour recueillir des renseignements sur les Israéliens.

Barak Ravid, Haaretz, jeudi 30 mars 2017

Photo : Un touriste photographie un symbole peint sur un mur de la ville biblique de Bethléem, appelant au boycott des produits israéliens provenant des colonies juives, 5 juin 2015. Crédit : Thomas Coex/AFP

Le Ministre des Affaires Stratégiques, Gilad Erdan, veut établir une base de données des citoyens israéliens qui sont impliqués dans la promotion et le soutien des boycotts, du désinvestissement et des sanctions (BDS) à l’encontre d’Israël ou des colonies.

De hauts fonctionnaires israéliens ont noté que le Procureur Général, Avichai Mendelblit, est fermement opposé à la proposition d’Erdan, en soutenant que le Ministère des Affaires Stratégiques n’a aucune compétence légale pour recueillir des renseignements sur les citoyens israéliens.

Trois fonctionnaires israéliens connaissant la question ont déclaré que Erdan, qui en sa qualité de ministre des affaires stratégiques est chargé de coordonner la riposte d’Israël au mouvement de BDS, essaie depuis plusieurs mois de faire avancer sa proposition. Erdan a déjà mis en place une unité de renseignement pour recueillir des informations sur les militants étrangers du BDS, mais il veut aussi recueillir des renseignements sur les Israéliens qui sont impliqués, et a discuté de la question avec des fonctionnaires d’autres ministères, surtout du Ministère de la Justice.

Les hauts fonctionnaires ont déclaré que Erdan et son équipe ont précisé que les renseignements seraient principalement rassemblés à partir de sources accessibles — les medias, Internet et les réseaux sociaux tels que Twitter et Facebook. Mais il y a quelques semaines le Procureur Général Adjoint, Avi Licht, a émis un avis juridique selon lequel le ministère d’Erdan n’a aucun pouvoir pour recueillir de tels renseignements sur les citoyens, et a souligné que ceci était interdit même si les renseignements émanaient uniquement de sources accessibles.

La proposition de base de données a été soulevée aussi pendant une réunion, la semaine dernière, du cabinet de sécurité qui traitait de la lutte du gouvernement contre le mouvement de BDS. Un haut fonctionnaire connaissant bien la question qui était en débat a constaté que Erdan avait déclaré qu’il y avait besoin d’une telle base de données dès lors que de nombreux citoyens israéliens sont impliqués dans le soutien à des boycotts à l’encontre d’Israël et coopèrent avec les militants étrangers du BDS contre lesquels agit son ministère.

Le Ministre de la Sécurité Publique, Gilad Erdan, (à gauche) ) avec le Premier Ministre Benjamin Netanyahu à une réunion hebdomadaire du gouvernement, le 13 février 2017. Crédit : Amit Sha'abi

Un haut fonctionnaire qui a assisté à la réunion du cabinet de sécurité a rappelé qu’ Erdan a déclaré que l’intention n’était pas de rassembler des renseignements sur un grand nombre de personnes, mais uniquement sur les militants « importants“ du BDS, dont il a dit qu’ils comptaient quelques dizaines de personnes. Mais Mendelblit, a déclaré un haut fonctionnaire, a dit aux ministres, dont le Premier Ministre Benjamin Netanyahu, que le seul organisme ayant le pouvoir de recueillir ce type de renseignements sur les Israéliens est le service de sécurité du Shin Bet, et que “l’installation d’une telle base de données en recueillant de la documentation sur les citoyens israéliens affaiblirait le respect de leur vie privée.”

« Certains des ministres dans l’assistance ont exprimé de la surprise devant l’opposition du procureur général et n’ont pas compris ce qui posait problème dans le fait de recueillir des renseignements qui étaient déjà publics, » a déclaré le fonctionnaire.

Ni Erdan ni le Ministère des Affaires Stratégiques ne devraient réagir à ces informations.

L’initiative d’Erdan est la dernière d’une série de décisions prises par son ministère contre les militants du BDS. En août de l’année dernière, Erdan et le Ministre de l’Intéreur, Arye Dery, ont mis sur pied une équipe commune pour empêcher les militants étrangers du BDS d’entrer en Israël et pour expulser les militants étrangers du BDS se trouvant en Israël. Erdan a déclaré alors que l’un des objectifs de l’équipe était de recueillir des renseignements pour faciliter l’identification des militants du BDS venus du monde entier, de rassembler des preuves et de préparer des dossiers juridiques qui permettraient leur expulsion.

En décembre, Erdan a suggéré au Ministre des Finances, Moshe Kahlon, de fonder une commission pour dresser une liste noire des sociétés, des associations, et même des personnes qui, régulièrement et méthodiquement appellent à des boycotts à l’encontre d’Israël ou des colonies de Cisjordanie. Erdan a proposé que soient imposées, à ces sociétés et organismes inscrits sur la liste noire, des sanctions, comme par exemple qu’il leur soit interdit de soumissionner aux appels d’offres du gouvernement.

Erdan et son bureau, de même que le Ministre de l’Intérieur, ont été impliqués dans l’adoption au début de ce mois de la nouvelle loi qui interdit aux personnes qui soutiennent un boycott d’Israël ou des colonies d’entrer dans le pays.

La législatrice Michal Rozin (Meretz - parti sioniste de gauche qui soutient le principe de "deux peuples, deux états", NDLR) a répliqué à ce rapport, en qualifiants les actions d’Erdan appelant à rassembler des renseignements sur des citoyens israéliens de « Mac Carthystes, immorales et illégales."

« Erdan sent l’odeur des élections et découvre de nouvelles initiatives de traque des citoyens, » a-t-elle déclaré. « La collecte de renseignements n’est pas conforme aux valeurs de la démocratie et de la loi et il est bon que le procureur général s’y oppose vigoureusement. Le vocable d’Erdan apparaît comme particulièrement extrême et populiste, allant de la provocation et des mensonges d’incendies volontaires et de terreur à la persécution politique contre l’expression politique qui ne s’aligne pas sur le droit du colon."

La législatrice israélienne Tamar Zandberg (Meretz) s’est interrogée, "Gilad Erdan a-t-il hésité un instant avant de décider de faire de son ministère un outil pour traquer les citoyens ? Nous sommes las d’alerter et de nous comparer aux dictatures mais il semble que nous n’ayons pas le choix quand nous sommes témoins d’une longue suite de démarches destinées à tuer la liberté de pensée et le droit de critique et de choix politique. Toutes les actions du gouvernement font partie de la même offensive en tenailles qui décide pour le citoyen ce qu’il doit penser et quelle opinion politique soutenir."

Traduit de l’anglais par Y. Jardin pour l’AFPS