Cela peut arriver ici

Quand on construit une maison on a besoin d’un échafaudage. Lorsque la construction est terminée on enlève l’échafaudage.

Uri Avnery, jeudi 22 septembre 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


LE SIONISME FUT une idée révolutionnaire. Il proposait la création par le “peuple juif” d’une nouvelle entité juive dans la terre de Palestine.

Le projet sioniste a en effet très bien réussi. En 1948 la nation embryonnaire était assez forte pour créer un État. Israël était né.

Quand on construit une maison on a besoin d’échafaudages. Lorsque la construction est terminée on enlève les échafaudages.

Mais les idées et les structures politiques ne meurent pas facilement. L’esprit humain est paresseux et inquiet et il se cramponne à des idées familières longtemps après qu’elles sont devenues obsolètes. Aussi les intérêts politiques et matériels s’investissent dans l’idée et résistent au changement.

C’est ainsi que le “sionisme” continua d’exister après que son objectif eut déjà été atteint. L’échafaudage devint superflu voire obstructif.

POURQUOI OBSTRUCTIF ? Prenons par exemple l’Australie. Elle fut créée par des colons britanniques, comme une colonie de la Grande Bretagne. Les Australiens furent profondément engagés envers la Grande Bretagne. Au cours de la Seconde Guerre mondiale ils sont venus chez nous en allant combattre pour la Grande-Bretagne en Afrique du Nord. (Nous les avons beaucoup aimés .)

Mais l’Australie n’est pas la Grande Bretagne. Un climat différent, une géographie différente, une situation différente, tout cela impose des choix politiques différents.

Si nous considérons le judaïsme mondial comme une forme de patrie, comme la Grande Bretagne pour l’Australie, Israël aurait dû couper le cordon ombilical à la naissance. Une nouvelle nation. Une nouvelle situation. Un voisinage différent. Des choix différents.

Cela ne s’est jamais produit. Israël est un État “sioniste”, c’est du moins ce que croient la majorité de ses citoyens et de ses dirigeants. Ne pas être sioniste signifie qu’on est un apostat, presque un traître.

Mais qu’entendent des Israéliens par “sionisme” ? Patriotisme ? Nationalisme ? Solidarité avec les Juifs du monde entier ? Ou bien plus encore : l’idée qu’Israël n’appartient pas en réalité à ses citoyens, mais à tous les Juifs du monde ?

Ces conceptions de base, conscientes ou inconscientes, ont de vastes conséquences.

Israël se définit officiellement et juridiquement comme “un État juif et démocratique”. Cela signifie-t-il que les citoyens non-juifs d’Israël, comme les Arabes, n’en font pas réellement partie, mais qu’ils sont tolérés et que leurs droits civils sont contestables ? Cela signifie-t-il qu’Israël en tant que tel est en réalité une nation occidentale transplantée au Moyen-Orient ? (En soi un nom occidental.) ?

Theodor Hertzl, le fondateur du mouvement sioniste, suggérait dans son ouvrage fondamental “l’État juif” qu’en Palestine nous nous proposerions pour servir d’avant-poste de la civilisation européenne contre la barbarie. À quels barbares pensait-il ?

Quelque 110 ans plus tard, le Premier ministre d’Israël, Ehoud Barak, exprima la même idée avec des mots plus colorés, quand il décrivit Israël comme une “villa dans la jungle”. Là encore il est facile de deviner quelles bêtes sauvages il avait en tête.

Depuis l’immigration massive de communautés juives orientales en Israël (et dans d’autres pays) au début des années 1950, très peu de communautés juives sont restées à l’est, et celles-ci sont très petites et misérables. Le judaïsme mondial est concentré (ou, plutôt, dispersé) en Occident, en particulier aux États-Unis.

Le lien juif-israélien est d’une importance considérable pour Israël. La position dominante de la communauté juive dans la politique des États-Unis garantit l’immunité diplomatique du gouvernement israélien, quoi que fasse le gouvernement et quel que soit le président des États-Unis, et elle lui assure un soutien financier et militaire massif, bien sûr.

(Si demain tous les Juifs des États-Unis étaient pris de ferveur messianique et immigraient en masse en Israël, ce serait une terrible catastrophe pour “l’État juif”.)

D’autre part, le lien juif-israélien fait d’Israël même un “avant-poste occidental”, comme l’envisageait Hertzl, et garantit que l’État juif sera toujours en guerre avec ses voisins géographiques.

“LA PAIX AVEC les Arabes” est un sujet de discussions sans fin en Israël. C’est la ligne de séparation entre “droite” et “gauche”.

La conviction qui prévaut est : “La paix serait agréable. Nous voulons tous la paix. Malheureusement la paix est impossible.” Pourquoi impossible ? “Parce que les Arabes n’en veulent pas. Ils n’accepteront pas un État juif au milieu d’eux. Ni maintenant ni jamais.

Se fondant sur cette conviction, Benjamin Nétanyahou a formulé sa condition pour la paix : “Les Arabes doivent reconnaître Israël comme l’État Nation du peuple juif”.

C’est ridicule. Évidemment, les “Arabes” doivent reconnaître l’État d’Israël. Et même, c’est ce qu’a fait officiellement Yasser Arafat au nom du peuple palestinien à la veille des accords d’Oslo. Mais la définition du caractère de l’État d’Israël ou de son régime relève de la seule responsabilité des citoyens d’Israël.

Nous n’avons pas reconnu la Chine en tant que pays communiste. Nous n’avons pas reconnu les États-Unis en tant que pays capitaliste – et nous n’avons pas, dans le passé, reconnu les États-Unis comme un pays blanc et protestant. Nous ne reconnaissons pas la Suède comme un pays suédois. Tout cela est ridicule. Mais personne, en Israël ou à l’extérieur, n’ose dire à Nétanyahou d’y renoncer.

Cependant, sur un point Nétanyahou touche à quelque chose de fondamental. La paix entre Israël et la Palestine – et, au-delà, avec l’ensemble du monde arabe et musulman – exige un changement mental fondamental tant en Israël qu’en Palestine. Une feuille de papier n’y suffit pas.

À la veille de la guerre de 1948, au cours de laquelle l’État d’Israël a pris naissance, j’avais publié une brochure intitulée “Paix ou guerre dans la région sémite”. Elle commençait par les mots :

« Lorsque nos pères ont décidé de créer un “havre sûr” en Palestine, ils avaient le choix entre deux options :

“Ils pouvaient se présenter dans l’Asie de l’Ouest en conquérant européen, se considérant comme une tête de pont de la race “blanche” et un maître des “indigènes”, comme les conquistadors espagnols et les colonialistes anglo-saxons en Amérique. C’est ce qu’ont fait, en leur temps, les Croisés en Palestine.”

“L’autre option consistait à se considérer comme un peuple asiatique de retour dans sa patrie…”

Une année plus tard, vers la fin de la guerre, je fus sérieusement blessé. J’étais couché à l’hôpital, sans dormir ni manger pendant de longs jours. J’avais tout le temps de penser et de tirer des conclusions de mes récentes expériences de soldat au combat. J’en vins à la conclusion qu’il existait un peuple arabe palestinien, que ce peuple avait besoin d’un État à lui, et qu’il n’y aurait jamais de paix entre eux et nous sans la création d’un État de Palestine à côté de notre propre État.

Ce fut le début de l’idée de “Deux États” dont on parle aujourd’hui. Dans les années suivantes elle fut rejetée par tout le monde – par les Arabes, les États-Unis et l’Union Soviétique. Et, bien entendu, par tous les gouvernements israéliens successifs. Golda Meir fit cette déclaration célèbre : “Il n’existe rien de tel qu’un peuple Palestinien !”

Aujourd’hui, la solution à deux États fait l’objet d’un consensus mondial. La plupart des Israéliens l’acceptent, même si c’est seulement au plan théorique. Même Nétanyahou prétend, de temps à autre, l’accepter. Mais sur quelle base ?

Beaucoup de ses nouveaux adeptes y adhèrent comme à une bonne solution pour “séparer”. Comme l’a exprimé Ehoud Barak (l’homme de la “villa-dans-la-jungle) : “Ils seront là et nous serons ici”.

Cela ne marchera pas. C’est une attitude négative. Certains de ses partisans l’adoptent parce qu’ils ont – à juste titre – peur qu’autrement Eretz Israël ne devienne Eretz Ishmaël, un État binational avec une majorité arabe. Il y a déjà une majorité arabe entre la Méditerranée et le Jourdain. Ceux qui veulent un “État juif” sont tentés par la Solution à deux États, mais pour la mauvaise raison.

Mais le principal argument contre cette façon de penser tient au fait qu’après un conflit historique de près de 140 ans, cela n’est pas suffisant pour obtenir la paix. On ne peut arriver à une paix historique avec une mentalité de guerre et de conflit.

Quand, à l’hôpital, j’ai pensé pour la première fois à cette solution, alors que nous étions en pleine guerre, je ne pensai pas à une “séparation”. Je pensai à une réconciliation entre deux peuples après un très long conflit, deux peuples vivant côte à côte dans deux États nationaux libres, chacun sous son propre drapeau, sans mur pour les séparer. J’envisageai même une frontière ouverte, avec la libre circulation des personnes et des biens.

Cette terre – qu’on l’appelle Palestine ou Eretz Israël – est très petite. Y vivre dans deux États antagonistes serait un cauchemar. Par conséquent, une sorte d’association libre, que ce soit une confédération ou une fédération, est tout simplement nécessaire. La créer et la faire vivre exige un esprit de réconciliation.

Pas simplement une paix négative, l’absence de guerre, une paix froide de récriminations et d’animosité réciproque, mais une paix positive, une paix réelle, où chaque partie comprendrait les raisons de l’autre partie, son récit historique, ses espoirs et ses craintes.

Eh bien, c’est arrivé entre l’Allemagne et la France après des siècles de conflit, et deux guerres mondiales.

Oui, je crois que cela peut arriver ici.