Bibi la Chance

“Donnez-moi des généraux qui ont de la chance !” S’est un jour écrié Napoléon.

Uri Avnery, dimanche 28 août 2016

Depuis 2004, l’AFPS traduit et publie chaque semaine la chronique hebdomadaire d’Uri Avnery, journaliste et militant de la paix israélien, témoin engagé de premier plan de tous les événements de la région depuis le début. Cette publication systématique de la part de l’AFPS ne signifie évidemment pas que les opinions émises par l’auteur engagent l’association. http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


Cela me rappelle une parole du Faust de Goethe qui se plaignait de ce que “les imbéciles ne se rendent jamais compte du fait que la chance est liée au talent.”

La chance peut être un grand bienfaiteur. Elle peut aussi être la cause de catastrophes. Je crois me souvenir que l’un ou l’une de ces dieux ou déesses grecs du mal anéantissait ses victimes humaines en les rendant chanceuses.

La chance va avec l’orgueil. Et l’orgueil conduit à la némésis.

PRENEZ, SIMPLEMENT à titre d’exemple, Benjamin Nétanyahou. Un homme politique très chanceux – au moins jusqu’à présent jusqu’à présent.

Ses prédécesseurs étaient confrontés à un front uni d’États arabes, qui étaient décidés à détruire Israël, ou au moins à aider le peuple palestinien à obtenir sa liberté et son indépendance.

En 1948, toutes les armées des États arabes voisins pénétrèrent en Palestine le lendemain de la fin du mandat britannique et de la fondation de l’État d’Israël. En 1967, trois de ces États firent une nouvelle tentative, avec des résultats catastrophiques (pour eux). En 1973, deux d’entre eux attaquèrent depuis le sud et depuis le nord, et se firent repousser après des combats violents.

Il a toujours paru évident que, si l’occasion s’en présentait, toutes ces armées attaqueraient de nouveau Israël, pour nous obliger à nous retirer des territoires occupés en 1967 et aider les frères palestiniens à établir, enfin, leur propre État national.

Et voyez le contexte aujourd’hui. Il ne subsiste plus la moindre menace arabe à l’égard d’Israël.

La Syrie, la patrie du nationalisme arabe, était habituellement l’ennemi le plus déterminé d’Israël. Son armée était considérée comme la force arabe la plus efficace. Qu’en reste-t-il ?

L’autre jour un ami m’a demandé désespéré de lui expliquer qui combat qui en Syrie. Je lui ai cité l’armée de Bachar al-Assad, les diverses milices islamistes en lutte contre Assad et les unes contre les autres, le califat islamique (Daesh) luttant contre tous ceux-là et contre les forces kurdes, tandis que l’Iran et le Hezbollah soutiennent Assad contre les USA, mais aident les USA contre Daesh, avec la Turquie aidant Daesh mais aidant aussi les USA qui coopèrent avec la Russie contre Daesh tout en combattant les Kurdes syriens qui ont le soutien des USA…

Au bout de cinq minutes mon ami abandonna. “Trop compliqué pour moi,” dit-il.

En permanence, les généraux et les hommes politiques israéliens observent la situation, tentant de masquer leur jubilation et prétendant être horrifiés par les images terribles d’atrocités et d’horreurs en provenance d’Alep, qui fut dans le passé un centre arabe de culture et de commerce (avec une communauté juive ancienne très respectée).

Nétanyahou n’a absolument rien fait pour créer cette situation, mais il en est l’un des principaux bénéficiaires. Aucune menace pour Israël ne viendra de Syrie avant longtemps, très longtemps, alors que nous absorbons les Hauteurs du Golan syrien que nous avons conquises et annexées après 1967.

L’ARABIE SAOUDITE se considère comme le cœur du monde islamique, du fait qu’elle en contrôle les deux principaux lieux saints, La Mecque et Médine. Les Saoudiens financent des cellules islamiques sunnites fanatiques dans le monde entier, ses imams sont parmi les plus extrémistes appelant à la suppression de cette abomination infidèle qu’est Israël.

Mais en ce moment l’Arabie Saoudite est totalement occupée à sa lutte contre son principal concurrent dans la région – l’Iran. La guerre brutale au Yémen en fait partie. Elle a besoin de tous les alliés qu’elle peut se faire. Et qui trouve-t-on ? Eh bien voilà – cet infidèle maudit, Israël.

Les princes saoudiens – il y en a littéralement des milliers – sont maintenant en train de flirter presque ouvertement avec l’“État juif”. Et là où va l’Arabie Saoudite, là vont aussi tous les autres États arabes du Golfe – Koweit, Bahrein, Qatar, Dubai, c’est leurs noms. Tous bourrés d’argent. Tous coopèrent discrètement avec Israël actuellement.

Les imams saoudiens ont déjà décrété que les Juifs représentent un danger moindre pour l’islam que les chiites, les dirigeants hérétiques de l’Iran. Il est donc tout à fait acceptable de coopérer avec Israël contre l’Iran.

Ce qui est bon et pieux pour l’Arabie Saoudite est encore meilleur pour l’Égypte, le plus grand pays arabe avec la population la plus nombreuse. Nous avons fait plusieurs guerres contre l’Égypte. J’étais soldat dans la première et je me revois traversant une fois un grand champ entièrement couvert de cadavres égyptiens.

Il y a presque 30 ans, Israël a signé un traité de paix avec l’Égypte, mais les relations sont restées froides, presque glaciales. Les Égyptiens ont un fort sentiment de responsabilité à l’égard de leurs malheureux cousins, les Palestiniens. Ils n’aiment pas ce qu’Israël leur fait.

Mais entre les deux gouvernements la glace est maintenant en train de fondre. Il est vrai que le judoka égyptien à Rio a refusé de serrer la main du vainqueur israélien et que le ministre des Affaires étrangères égyptien a tenu des propos discutables après une visite à Israël, mais dans les coulisses les relations sont étroites et se font de plus en plus étroites, dans un effort commun pour étouffer le Hamas de la bande de Gaza qui est soutenu par l’Iran et tous les autres Palestiniens.

Nétanyahou n’a absolument rien fait pour obtenir ce résultat. Mais il n’a eu qu’à regarder tout cela se produire. Chance, chance pure.

Sur le front économique la chance de Nétanyahou a été aussi bienveillante. Les ventes de produits et de services israéliens se développent en Asie, compensant de légères pertes en Europe et aux États-Unis. Les effets économiques de BDS se sont à peine fait sentir.

(L’importante campagne de BDS aurait eu beaucoup plus de succès si elle s’était concentrée sur le boycott des produits des colonies. L’organisation de la paix israélienne Gush Shalom, dont je fais partie, a engagé ce boycott il y a près de vingt ans, avec pour objectif déclaré de séparer les citoyens d’Israël à proprement parler des colonies afin d’isoler les colons. BDS produit l’effet contraire, renforçant Nétanyahou et la droite.)

Les réussites économiques d’Israël ont un effet important sur l’ambiance du pays. La plupart des gens qui critiquent la politique de Nétanyahou mènent une vie confortable. Les gens aisés ne font pas de révolutions. Ils libèrent leur colère dans des conversations privées entre amis, ou sur les réseaux sociaux. Quelques-uns écrivent des articles dans “Haaretz”. Remercions Dieu pour Haaretz.

Ils n’élèvent pas de barricades.

En ce moment il n’y a pas d’opposition efficace à Nétanyahou. Les dirigeants du parti travailliste, héritiers de Ben-Gourion et de Rabin, sont en pleine déconfiture, sans aucun remplaçant en vue. Le meretz est un charmant îlot, content d’être seul à gauche. Le parti arabe est hors vue, et il s’en satisfait pleinement.

Il y a des dizaines et des dizaines d’organisations de paix et des droits humains qui font un travail admirable, luttant contre l’occupation, aidant les Palestiniens, défendant la démocratie de multiples façons, quelquefois en prenant des risques. Presque chaque semaine une nouvelle association apparaît sur la scène, hisse son drapeau et appelle des adhérents à la rejoindre.

Israël peut être fier de ces jeunes idéalistes, mais ils n’ont aucune ambition politique et par conséquent pas la moindre influence sur la direction d’Israël, qui prend les décisions.

La Knesset est actuellement dans un si triste état que personnellement je l’évite. En tant qu’ancien membre je suis invité à toutes les nombreuses sessions solennelles. Je n’accepte jamais. Même pas pour voir de près les dizaines de politiciens infantiles de droite qui occupent leur temps (et l’argent des contribuables) à soumettre des projets de loi ridicules, comme ceux pour “la protection du drapeau” qui interdisent au président de l’État de prendre part à tout événement public dans lequel le drapeau israélien n’est pas à la place d’honneur. On se demande si cette knesset est capable du moindre travail sérieux.

TOUT CELA a conduit beaucoup d’Israéliens de bonne volonté à désespérer de changer Israël de l’intérieur et à placer leur confiance dans des “pressions étrangères”. L’espoir est de voir “le monde” – les États-Unis, les Nations unies, l’Union européenne ou tout autre sigle – “obliger” Israël à changer de cap.

Comment ? Par des condamnations politiques, des sanctions économiques, des boycotts scientifiques et autres.

C’est là, évidemment, un espoir confortable. Il n’oblige personne en Israël à faire quoi que ce soit.

Il y a bien des années, je fus invité à participer à un forum international au Portugal sur la paix au Moyen-Orient. Un autre invité était l’homme d’État espagnol, Miguel Moratinos. Dans mon intervention j’accusai l’Union européenne de ne pas nous soutenir dans notre lutte pour la paix israélo-palestinienne, au lieu d’intervenir vigoureusement pour obliger le gouvernement israélien à changer de cap.

Au lieu des excuses habituelles, Moratinos se tourna vers moi et dit quelque chose du genre “Quelle impudence de demander à l’Europe de faire votre travail ? C’est aux Israéliens de changer leur gouvernement. Ne vous plaignez pas aux autres de votre gouvernement – bougez-vous et faites quelque chose pour cela !”

Je répliquai avec colère, mais au fond du cœur je savais qu’il avait raison. Pourquoi quiconque devrait-il s’en occuper ? Pourquoi Barack Obama devrait-il mettre en jeu son capital politique pour sauver Israël de lui-même, alors que nous ne le faisons pas nous-mêmes ? Pourquoi l’Europe devrait-elle imposer des sanctions à Israël et se faire accuser d’antisémitisme, alors qu’il n’y a personne à la Knesset pour organiser une opposition réelle, efficace ?

Dans l’actuelle campagne électorale ridicule aux États-Unis, les deux candidats (quelqu’un les a appelés “le fou et la corrompue”) rivalisent dans la flatterie du gouvernement israélien. Donald Trump menace même de nous rendre visite bientôt. (Si j’étais américain, j’aurais honte. Est-ce là vraiment tout ce qu’une nation de 320 millions de personnes peut produire ?)

Mais ceci étant, placer le moindre espoir dans des “pressions américaines” ou des “pressions étrangères” est ridicule. Aucun étranger ne s’intéresse à Nétanyahou, chanceux ou pas. Ils nous disent, de toutes sortes de façons : “Vous l’avez élu, c’est à vous de le renvoyer.”

Vladimir Poutine, ce total cynique, est même prêt à le couvrir d’éloges, pour irriter ses collègues occidentaux. Pourquoi pas ? Il peut s’en tirer très bien avec ou sans Nétanyahou. Nichevo.

DONC nous sommes coincés avec Nétanyahou. Un autre ancien proverbe grec dit que “ceux dont les dieux veulent la destruction, ils commencent par les rendre fous.” Cela pourrait expliquer l’occupation israélienne.

À moins qu’une nouvelle force politique émerge en Israël pour changer le cours des choses, en dépit de toute la chance. Je voudrais savoir à quel dieu s’adresser.