À nouveau, Bir Zeit se met au vert

Le Hamas a remporté les élections estudiantines que la prestigieuse université palestinienne a tenues cette semaine.

Chloé Rouveyrolles, L’Orient le Jour, samedi 30 avril 2016

« Bir Zeit au Hamas ! » scandent une cinquantaine de jeunes femmes au bord d’une route de la petite ville universitaire éponyme. Elles viennent de sortir d’un foyer d’étudiantes, quelques minutes après l’annonce, cette semaine, de la victoire du bloc islamique à l’élection universitaire. Cette liste menée par le Hamas a remporté le plus grand nombre de sièges aux élections estudiantines de la plus prestigieuse université des territoires palestiniens, Bir Zeit, près de Ramallah. Le Hamas, parti considéré comme une organisation terroriste par de nombreux gouvernements, menait cette liste et ces jeunes femmes agitent maintenant son drapeau. Sana’, 20 ans, a voté pour cette liste « parce qu’ils font le bien ». Elle ne tient plus en place et répète que la victoire est une bénédiction divine. Safa, elle aussi 20 ans, priait avec ses amies pour la victoire lorsque les résultats ont été annoncés. Cette jeune militante analyse la victoire comme un « excellent signe pour la Palestine ; les gens ont peut-être compris que la seule manière d’être libre est de résister ». Youyous et klaxons se mélangent. Les filles finissent par rentrer dans leur foyer d’étudiantes, mais ne résistent pas à la tentation d’observer l’effervescence de la rue, discrètement installées aux fenêtres. Au même moment, le Hamas, depuis Gaza, célèbre la victoire et remercie les étudiants.

L’élection est considérée comme un baromètre de l’opinion des jeunes. « Parce qu’il y a peu d’élections en général dans la société palestinienne, notre dernier scrutin présidentiel remonte à 10 ans par exemple, nous sommes sous les projecteurs. Nos étudiants viennent de partout. L’élection est transparente, nous ne l’avons jamais reportée, même dans des moments de fortes tensions ; donc, pour toutes ces raisons, les résultats sont perçus comme des indicateurs fiables », explique Ghassan Khatib, vice-président de l’université.

Arrestations et détentions

L’année dernière, le Hamas avait déjà remporté la majorité absolue, et dans les semaines qui ont suivi, Human Rights Watch s’alarmait de l’arrestation d’une vingtaine d’étudiants – certains rapportant avoir été torturés – par l’Autorité palestinienne. « C’est évidemment une source d’inquiétude pour nous », explique Samia al-Botleh, professeure d’économie à Bir Zeit et membre de Right to Education (soutenant les étudiants en détention). « Si l’Autorité palestinienne emprisonne les étudiants qui expriment des idées qui ne sont pas les siennes, ou qui lui sont opposées, cela relève d’une manifestation de non-démocratie », dit-elle. Actuellement, cinq étudiants de Bir Zeit sont détenus par l’AP.

Une jeune militante, Asmaa, n’a pas peur de soutenir le Hamas et de distribuer ses tracts sur le campus. « Les autorités n’arrêtent que des garçons », affirme la jeune femme au hijab doré. Mais d’autres arrestations pourraient l’effrayer.

Asma Qadah, membre élue du conseil des étudiants et liée à la liste menée par le Hamas, a quant à elle été arrêtée par les autorités israéliennes. Quelque 77 étudiants sont actuellement détenus par les autorités israéliennes, et ne sont d’ailleurs pas uniquement membres du Hamas. Ainsi, Lina Khattab, tête de liste pour des partis de gauche et l’une des figures charismatiques de la vie politique de l’université, a aussi été arrêtée par les autorités israéliennes et détenue une bonne partie de l’année universitaire dernière. Même si le campus est très marqué par les campagnes, et l’engagement des étudiants, nombreux sont ceux qui ne votent pas. Environ 23 % des 9 892 électeurs ne se sont pas prononcés. « Pour moi, la campagne est un peu puérile, je ne vois que des candidats qui reproduisent les divisions de la société palestinienne », dit Hiba, 18 ans, en première année de licence de lettres, évoquant la rupture entre le Hamas et le Fateh qui refusent de gouverner ensemble depuis près de 10 ans. D’autres étudiants revendiquent le vote blanc (224 cette année). Tamer, aspirant orthophoniste, s’explique ainsi : « J’ai voulu participer à ce moment de démocratie, mais aucun parti ne porte une vision, donc je ne vais pas les soutenir ! »

En attendant, pour rallier les indécis ou les indifférents, les politiciens en herbe ont fait de l’électorat féminin une priorité. « Les étudiantes ont été plus visibles et actives sur le campus cette année, note le professeur de sciences politiques Ahmad Azem. Ça a commencé avec les réseaux sociaux, qui sont un bon point d’entrée pour l’engagement politique, et aujourd’hui elles sont sur les affiches de campagne. » En contrepartie, certains dénoncent une instrumentalisation des votantes, comme Majd Samhan, membre d’une autre liste de gauche : « L’immense majorité des étudiants de Bir Zeit sont des femmes, donc c’est intéressant pour les partis, mais on n’en voit jamais dans les bureaux politiques ou aux débats... Les groupes les plus populaires promettent beaucoup, mais c’est de l’opportunisme. » Reste à savoir si les partis vainqueurs tiendront leurs promesses : combien des 25 sièges de la liste menée par le Hamas, des 21 sièges de la liste menée par le Fateh et combien des 4 sièges obtenus par la liste de gauche seront occupés par des étudiantes ?