60 ans après la “catastrophe”

Abdel Jawad Saleh, samedi 7 juin 2008

Dans Courrier inter­na­tional : Un uni­ver­si­taire pales­tinien qui fut témoin des événe­ments de 1948 explique pourquoi la poli­tique que mène Israël depuis soixante ans encourage le fanatisme

La catas­trophe de 1948 [la Nakba] a été, est et restera la cause pre­mière du conflit israélo-​​palestinien. Elle repré­sente une injustice his­to­rique pour le peuple pales­tinien, pour qui tout le reste – l’occupation de 1967, la guerre de 1973 [la guerre du Kippour], l’Intifada de 1987, les accords d’Oslo de 1993 et l’Intifada de 2000 – n’a qu’une impor­tance secon­daire. Faute de se pencher sur cette injustice et d’y remédier, le conflit se poursuivra.

Je me sou­viens encore de l’afflux massif de réfugiés à Ramallah en 1948. Je me sou­viens de la manière dont nous avons tenté de leur fournir des vivres et des vête­ments. Je me sou­viens comment mes amis et moi-​​même y voyions un éveil poli­tique à un monde que nous ne com­pre­nions pas tout à fait. Plus de la moitié des Pales­ti­niens ont été déplacés en 1948. Quelque 800 000 per­sonnes ont été expulsées de leurs terres et de leurs maisons pour faire place à un Etat créé par et pour un autre peuple, un peuple venu d’ailleurs. Ceux qui ont perdu leur maison dans l’opération n’ont pas été auto­risés, et ne le sont tou­jours pas, à récu­pérer leur bien légitime. Nous n’ignorons pas l’Holocauste. Mais un crime n’en jus­tifie pas un autre.

Agé de 17 ans en 1948, je ne savais rien des sio­nistes. Je me sou­viens qu’avant cette date les gens louaient leur maison à des Euro­péens blonds. Puis ces der­niers nous ont fait la guerre. Nous ne savions abso­lument pas qui ils étaient, ni la raison pour laquelle ils se bat­taient contre nous. Quand les Jor­da­niens se sont emparés du pouvoir [en Cis­jor­danie, après la création d’Israël], c’était un événement comme un autre. Je n’ai pas compris qu’un nouveau régime avait pris en main nos destinées.

Les Nations unies n’étaient pas le roi Salomon

Les Pales­ti­niens qui se sont succédé au pouvoir, de Hadj Amine El-​​Husseini [mufti de Jéru­salem], en 1948, à l’ancien diri­geant de l’OLP Yasser Arafat, ont été conti­nuel­lement cri­tiqués pour “ne jamais rater une occasion de rater une occasion”. Jamais dans l’Histoire une accu­sation n’a été aussi infondée. En 1947, le rejet du plan de par­tition [de la Palestine en deux Etats, un juif et un arabe] par Hadj Amine El-​​Husseini a été par­ti­cu­liè­rement cri­tiqué. A l’époque, disent les his­to­riens, on offrait aux Pales­ti­niens près de 50 % de leur ancien ter­ri­toire. Aujourd’hui, on leur en propose moins de 22 %. C’est dire à quel point les choses auraient pu être différentes.

Mais comment cela ? Oublions un instant qu’en 1948 les Pales­ti­niens repré­sen­taient au moins les trois quarts de la popu­lation de l’ancienne Palestine et qu’il était insensé pour eux d’accepter moins de 50 % de leur ter­ri­toire. Le plan de par­tition me rap­pelle un épisode de l’Ancien Tes­tament, dans lequel deux femmes se dis­pu­taient un nour­risson devant le roi Salomon. Inca­pable de déter­miner laquelle était la vraie mère, Salomon a ordonné de par­tager le bébé en deux et d’en donner la moitié à chacune. Il pensait à juste titre que la vraie mère ne pourrait sup­porter qu’on fasse du mal à son enfant et rejet­terait son offre.

Mal­heu­reu­sement, les Nations unies n’étaient pas le roi Salomon. Ni Washington quelques années plus tard. Quand Arafat s’est rendu à Camp David [en 2000], les pro­po­si­tions qui lui étaient sou­mises ne reflé­taient que le projet colonial d’Israël et fai­saient l’impasse sur le droit au retour des Palestiniens.

Aujourd’hui, soixante ans après l’expulsion, la solution à deux Etats paraît plus éloignée que jamais. Israël poursuit sa poli­tique d’implantation de colonies, construisant des rocades et des bâti­ments au cœur même des Ter­ri­toires occupés. Cette ligne de conduite ne pourra jamais déboucher sur un Etat limi­trophe viable pour les Pales­ti­niens. La convoitise israé­lienne exclut une telle pos­si­bilité à court terme. Et elle éclaircit les rangs des Pales­ti­niens modérés, ceux qui croient qu’une solution paci­fique, négociée et juste est encore possible.

Si cette situation perdure, la solution à deux Etats ne sera plus envi­sa­geable. On ne pourra plus concevoir qu’une solution à un seul Etat (qu’Israël fera tout pour éviter) ou l’expulsion de tous les Pales­ti­niens de Palestine. Pour éviter d’en arriver là, les Pales­ti­niens doivent réformer leur système poli­tique en vue de rétablir l’unité et d’adopter un régime par­le­men­taire. En constatant qu’il est plus facile de faire la guerre que d’instaurer la paix, Israël va récolter ce qu’il sème et offrira l’avenir aux isla­mistes et autres extrémistes.