Depuis le début de la guerre, mon travail a complètement changé. Je ne fais plus seulement des reportages derrière un micro ou une caméra. Je les réalise tout en entendant les bombardements. Je rencontre des personnes qui ont perdu leur maison, leurs enfants et toute leur famille. Je me tiens devant les hôpitaux où le personnel soignant travaille malgré le manque de médicaments, de matériel et de carburant. Je parle à des enfants qui ont appris des mots qu’ils ne devraient jamais avoir à connaître : déplacement, décombres, bombardements, abri et mort.
Cette guerre n’a pas seulement emporté les personnes dont je parle dans mes reportages. Elle a emporté 50 membres de ma propre famille. Plus de 50 noms qui faisaient partie de ma vie, des visages, des voix, des souvenirs et des histoires. Ce ne sont pas des chiffres. C’étaient des personnes que je connaissais et que j’aimais. Leur absence est un fardeau que je porte chaque jour.
Quand je vois une mère chercher ses enfants sous les décombres, je ne suis pas seulement une journaliste qui documente ce que je vois. Je fais, moi aussi partie de ces familles.
Puis je rentre chez moi et je redeviens mère. Mes enfants ont besoin de nourriture, de sécurité, de sommeil, d’école, de câlins et du simple sentiment que leur mère peut les protéger. Mais à Gaza, ces besoins fondamentaux sont devenus difficiles à satisfaire. La situation humanitaire reste extrêmement fragile.
Et derrière chaque statistique se cache ma famille. Il y a une mère à la recherche d’eau, un père de médicaments, un enfant qui attend à un point de distribution et des familles vivant au milieu de bâtiments endommagés parce qu’elles n’ont nulle part ailleurs où aller.
Les soins de santé sont également devenus un combat quotidien. Le système de santé a été dévasté. Les hôpitaux et les centres de soins sont confrontés à des pénuries de médicaments, d’équipements et de fournitures essentielles. En tant que journaliste, j’ai vu des médecins confrontés à des choix impossibles. Ils soignent les patients avec ce dont ils disposent, plutôt qu’avec ce dont ils ont besoin.
Pour les personnes atteintes de maladies chroniques, la régularité des soins est vitale pendant et après les bombardements. Un patient souffrant d’insuffisance rénale a toujours besoin d’une dialyse, un diabétique d’insuline, un enfant atteint d’un cancer d’un traitement. La grossesse et l’accouchement ne s’arrêtent pas pendant la guerre. Et l’enfance non plus.
L’éducation a également été dévastée par la guerre. Pour les enfants, l’école n’est pas qu’un bâtiment, mais un lieu d’apprentissage, d’amitié, de routine et d’espoir. Des milliers d’enfants ont passé des années sans scolarité normale. Des efforts sont déployés pour rétablir l’éducation dans des lieux temporaires. Mais comment enseigner les mathématiques à un enfant qui a perdu son foyer ? Imaginez demander à un enfant de se concentrer sur sa lecture alors qu’il se souvient du bruit des explosions ? Lui dire que l’école est un lieu sûr alors que tant d’endroits autour de lui ne le sont plus ?
Je regarde les enfants essayer de jouer au milieu des ruines, inventant des jeux avec tout ce qu’ils peuvent trouver. Parfois, ils rient, et l’espace d’un instant, ils ressemblent à n’importe quel enfant du monde. Puis un bruit retentit dans le ciel. Et la peur revient.
Pour moi, être journaliste à Gaza, c’est porter ces histoires en moi. Je continue. Car je crois que les habitants de Gaza ne doivent pas devenir de simples chiffres. Derrière chaque chiffre, il y a un nom, une famille, une enfance et un rêve.
Je le fais au mieux. Malgré mes pertes, je continue à parler des autres. Chaque famille en deuil me rappelle la mienne. Chaque mère qui pleure son enfant me rappelle ceux que j’ai perdus. Chaque enfant extrait des décombres me fait penser aux miens.
En tant que mère, je connais cette peur qui vous envahit lorsque vous entendez une explosion et que vous pensez immédiatement à vos enfants.
Malgré tout, les mères de Gaza continuent de cuisiner quand elles le peuvent, de laver les vêtements de leurs enfants, de les serrer dans leurs bras la nuit, de chercher des médicaments et de l’eau et d’essayer de créer un petit coin de vie normale.
C’est aussi ça, Gaza : pas seulement la mort et la destruction, mais des gens qui tentent désespérément de préserver leur humanité. Je ne crois pas que les mots puissent décrire tout ce que nous avons vécu. C’est impossible. J’écris parce que le silence est plus pesant encore.
Je veux que les gens hors de Gaza sachent que nous ne sommes pas des photos sur un écran ni des statistiques dans un rapport. Nous sommes des familles : des mères et des pères, des enfants, des médecins, des enseignants, des journalistes, des étudiants, des travailleurs…
Nous voulons les choses aussi simples que vivre, apprendre, travailler, serrer nos enfants dans nos bras, dormir sans crainte et nous réveiller pour une nouvelle journée ordinaire.
C’est peut-être la manière la plus simple de décrire Gaza aujourd’hui : nous ne demandons pas une vie de luxe. Nous voulons le droit de vivre. Tant que j’aurai une voix, je continuerai à raconter des histoires.
Yafa Abu Akar. Journaliste et mère de famille, Gaza.




