Photo : Peinture murale de Awdah Hathaleen à Masafer Yatta pour la commémoration des un an de son assasinat par l’armée israélienne - capture d’écran vidéo de Mohammad Hureini /Youth of Sumud.
Des dizaines de membres de la famille, d’amis, de militants solidaires et de journalistes se sont rassemblés mardi dans le village d’Umm Al-Khair pour commémorer le premier anniversaire de l’assassinat d’Awdah Hathaleen. Ce militant et enseignant palestinien, qui collaborait depuis plusieurs années au magazine +972, a été abattu par un colon israélien qui avait fait irruption dans son village en compagnie d’un conducteur de pelleteuse. Un an plus tard, l’assassin d’Awdah est toujours en liberté.
Awdah était connu dans le monde entier pour avoir rallié des militants locaux et internationaux à la lutte non violente contre l’occupation israélienne de la Cisjordanie, et en particulier contre le nettoyage ethnique des communautés palestiniennes dans la région de Masafer Yatta. La cérémonie commémorative a fait venir les députés de la Knesset Ayman Odeh et Ofer Cassif, du parti de gauche Hadash, qui se sont engagés à poursuivre la lutte à laquelle Awdah avait consacré sa vie et ont réaffirmé leur soutien à Umm Al-Khair, qui est sous la menace constante d’une démolition totale.
Mais la commémoration a été perturbée à plusieurs reprises par les forces israéliennes, qui ont plaqué Cassif au sol, agressé plusieurs militants et menacé de disperser le rassemblement par la force et d’expulser tout le monde du site. Des véhicules militaires ont traversé la foule à toute vitesse à plusieurs reprises, faisant beaucoup de bruit pour tenter de couvrir la cérémonie.
Malgré ces intimidations, les participants sont restés jusqu’à la fin de la cérémonie. « Aujourd’hui, nous ne sommes pas simplement là pour pleurer ; nous sommes là pour honorer [Awdah] avec une loyauté inébranlable » a déclaré son frère Aziz Hathaleen. « Depuis ce rassemblement, nous élevons nos voix pour réclamer justice et demander des comptes à l’auteur des faits, tout en réaffirmant notre engagement indéfectible à rester dans notre village et à le défendre contre toutes les épreuves. La justice n’est pas seulement une revendication - c’est la véritable voie vers une paix durable. »
Yinon Levi, le colon visé par des sanctions internationales, dont la balle a transpercé le poumon d’Awdah sous les yeux de ses jeunes enfants, a comparu au lendemain de la fusillade lors d’une audience préliminaire en vue d’une éventuelle inculpation pour homicide par négligence, et a été brièvement placé en résidence surveillée. Mais un tribunal israélien a rapidement ordonné sa libération - avant même que l’armée n’ait remis le corps d’Awdah à sa famille.
Un an plus tard, le parquet israélien n’a toujours pas décidé s’il allait inculper Levi, une décision étant attendue dans les prochains jours. L’avocat de la famille Hathaleen, Eitan Peleg, a déclaré à +972 que cette affaire était inhabituelle à cet égard. « Les poursuites judiciaires à l’encontre de colons en Cisjordanie sont extrêmement rares - voire quasi inexistantes » a-t-il expliqué. « Dans cette affaire, cependant, nous avons réalisé quelques progrès. »
« Le parquet m’a promis qu’une décision quant à l’inculpation de Levi serait prise d’ici la fin du mois, ou au plus tard au début de la semaine prochaine » a-t-il poursuivi. « Nous espérons que la décision sera favorable et qu’une mise en accusation sera bel et bien prononcée. »
Une enquête médico-légale menée par l’organisation palestinienne de défense des droits humain, Al-Haq, publiée le 28 juillet à l’occasion de l’anniversaire de la mort d’Awdah, a conclu que Levi avait tiré illégalement sur Hathaleen alors que celui-ci ne représentait aucune menace et qu’aucun des Palestiniens présents sur les lieux n’était armé.
S’appuyant sur des témoignages oculaires, des dossiers judiciaires, une analyse vidéo légale, des recherches issues de sources ouvertes, une cartographie géospatiale, une reconstitution des lieux et une modélisation en trois dimensions, l’enquête a mis en évidence des preuves indiquant que Levi avait fait preuve d’une intention criminelle avant toute interaction avec les habitants. Elle a également conclu que les soldats et les policiers israéliens présents sur les lieux avaient protégé les colons et n’avaient pas pris de mesures coercitives à leur encontre.
La naissance d’un avant-poste
Pour les habitants d’Umm Al-Khair, l’année qui s’est écoulée depuis l’assassinat d’Awdah a été marquée par une violence quasi permanente et la crainte constante d’être déplacés. Quelques semaines après la mort d’Awdah, des colons israéliens ont établi un nouvel avant-poste surplombant le village - une extension de la colonie de Carmel qui empiétait déjà sur Umm Al-Khair depuis sa création en 1980.
En l’espace de quelques mois, les autorités israéliennes ont raccordé l’avant-poste au réseau électrique, à l’eau courante, à des routes goudronnées et à un réseau d’assainissement. À quelques dizaines de mètres de là, les Palestiniens d’Umm Al-Khair ne bénéficient d’eau courante que quelques heures par semaine et doivent stocker leurs réserves dans des réservoirs en plastique.
Mais les habitants affirment que les disparités en matière d’infrastructures et le manque de services de base ne constituent pas leur plus grand fardeau. Ils décrivent plutôt une escalade constante de la violence des colons, soutenue par l’armée israélienne : agressions quotidiennes, harcèlement des femmes et des enfants, incursions répétées dans le village et tentatives de s’emparer de terres privées. Selon les habitants, ces attaques s’inscrivent dans un processus plus large par lequel les colons prennent progressivement le contrôle de leurs terres, de leurs déplacements et de leur vie quotidienne.
L’avant-poste, qui compte aujourd’hui 13 caravanes, est situé à côté du centre communautaire du village. Il jouxte également la maison du frère d’Awdah, Salem Hathaleen, un agriculteur et berger de 52 ans qui a déclaré à +972 que les moyens de subsistance de sa famille avaient été anéantis depuis le début de la guerre à Gaza.
« Avant le 7 octobre, je possédais environ 150 moutons et chèvres » a-t-il expliqué. « Nous vivions du pâturage de nos animaux et de l’exploitation de nos terres. Lorsque l’accès à ces zones nous a été refusé, je n’ai eu d’autre choix que de vendre la quasi-totalité de mes animaux. Aujourd’hui, il ne me reste plus que quelques moutons, juste assez pour fournir du lait à mes enfants. »
Le meurtre d’Awdah a aggravé ce sentiment d’insécurité. « Après la mort de mon frère, j’étais terrifié à l’idée qu’un autre membre de ma famille puisse être le prochain » a déclaré Salem. « J’ai vendu encore plus de bétail, car je ne voyais plus aucun avenir pour nous ici. »
Selon Salem, la pression s’est intensifiée après que des colons ont établi un avant-poste près de chez lui en septembre dernier, sous la protection de soldats israéliens. En l’espace de trois mois, environ cinq familles avaient émigré là-bas depuis Carmel.
L’une des premières extensions de l’avant-poste s’est étendue jusqu’à un petit cimetière situé à côté de la maison de Salem, où sont enterrés 18 nourrissons de la communauté. « Les colons sont devenus tellement Impudents qu’ils ont même déterré les pierres marquant les tombes de nos enfants » a déclaré Khalil Hathaleen, président du conseil du village. « Ils ont retiré la clôture barbelée qui entourait le cimetière et déplacé les pierres tombales sans aucune considération religieuse, morale ou juridique. »
La campagne d’empiétement menée par les colons s’est depuis étendue au domicile et à l’enclos à moutons de Salem.
Début juin, un colon de la nouvelle colonie de peuplement a attaqué la femme de Salem alors qu’elle arrosait les oliviers de la famille. « Il a coupé une partie de notre clôture et l’a empêchée d’atteindre les arbres » a-t-il expliqué. « Nous avons appelé la police israélienne et l’Administration civile [la branche de l’armée israélienne chargée de gérer l’occupation], mais ils nous ont répondu que le terrain était considéré comme “terrain d’État” et que le colon pouvait rester. »
Les colons ont rapidement commencé à pénétrer dans Umm Al-Khair pour accrocher des drapeaux israéliens sur les maisons et les clôtures palestiniennes. « Chaque fois que nous retirions les drapeaux, ils revenaient et les remettaient en place » a déclaré Salem.
La situation s’est encore aggravée le 3 juillet, lorsque une trentaine de colons se sont rassemblés près de la maison de Salem pour les prières du shabbat avant de tenter de déplacer une clôture plus profondément dans son enclos à moutons.
« Ma famille et moi avons essayé de remettre la clôture à sa position initiale » se souvient-il. « Lorsque les soldats sont arrivés, ils n’ont pas arrêté les colons. Au contraire, ces derniers ont apporté des chaises, une table et une balançoire, les ont placées à l’entrée de notre propriété et y sont restés pendant des heures. »
Vers minuit, a-t-il raconté, des soldats israéliens ont déclaré la zone autour de l’enclos à moutons de Salem "zone militaire interdite". Plusieurs habitants palestiniens et militants internationaux avaient été légèrement blessés après avoir été agressés par des colons, mais les soldats ont arrêté trois militants, à qui il a ensuite été interdit d’entrer à Umm Al-Khair pendant cinq jours.
Une fois le bouclage militaire levé, les colons sont revenus avec des rouleaux de fil barbelé. « Ils ont de nouveau tenté de clôturer une partie de mon enclos à moutons et le terrain situé à côté de ma maison » a poursuivi Salem. « Ils nous prennent nos terres petit à petit. » Depuis lors, l’ordre de zone militaire fermée est toujours en vigueur et renouvelé tous les quelques jours.
Khalil a déclaré que, dans la pratique, cette fermeture n’avait été appliquée qu’à l’encontre des Palestiniens. « Les Palestiniens se voient interdire l’accès à la zone ou à leurs biens, tandis que les colons continuent d’y pénétrer et d’y travailler chaque jour. Nous avons recensé plus de 30 violations commises par des colons à l’intérieur de la zone militaire fermée depuis que l’ordre a été émis. Nous avons filmé chaque incident et déposé une plainte auprès de la police, en joignant les images qui montraient la date de l’incident et l’identité des responsables. »
Les incursions des colons se concentrent de plus en plus sur la maison de Salem. Ils ont d’abord placé des drapeaux israéliens sur le toit, puis installé une balançoire devant les sanitaires extérieurs de la famille, avant de tenter à plusieurs reprises de démanteler l’enclos à moutons et d’étendre l’avant-poste sur les terres de la famille.
Tenter de les en empêcher a un coût. Le 1er juillet, Ezz Hathaleen, 19 ans, a répondu à une alerte WhatsApp du village vers 23 heures, avertissant que des colons s’approchaient d’Umm Al-Khair. « Quand je suis arrivé, j’ai vu trois colons hisser des drapeaux israéliens à l’entrée du village et dans le parc public » a-t-il raconté. « J’en ai reconnu deux. Ils étaient accompagnés de trois soldats israéliens dont les visages étaient dissimulés. »
Ezz a déclaré que les soldats lui avaient ordonné de s’arrêter. « L’un d’eux m’a frappé à la nuque et à la jambe, me faisant tomber à terre. Ils m’ont placé en détention sur place, ont refusé mes demandes répétées d’eau et m’ont empêché de prendre une veste que ma famille m’avait apportée, malgré le froid. »
Les soldats lui ont ensuite bandé les yeux et lui ont passé les menottes avant de le transporter à bord d’une jeep militaire vers une zone située près de la colonie de Carmel. « Ils m’ont laissé par terre pendant environ une heure avant de me ramener en voiture et de me relâcher au poste de contrôle militaire que l’armée avait installé à l’entrée d’Umm Al-Khair plusieurs mois auparavant. »
Pris en étau
Aujourd’hui, Umm Al-Khair est presque entièrement encerclé par la colonie de Carmel d’un côté et le nouvel avant-poste de l’autre, tandis qu’un élevage industriel de volailles occupe les terres situées en face du village.
L’avant-poste surplombe également la route d’accès principale du village, seule voie desservant plusieurs communautés bédouines de cette partie de Masafer Yatta. Des centaines de Palestiniens l’empruntent chaque jour, et les habitants estiment que l’avant-poste a été délibérément installé à proximité afin d’étouffer toute circulation dans la région.
Depuis la création de l’avant-poste, les colons ont à plusieurs reprises bloqué la route en y empilant des pierres, en y traînant des fûts métalliques ou simplement en s’asseyant sur des chaises pour empêcher le passage des véhicules. Les soldats et les policiers se tiennent souvent à proximité sans intervenir.
En février, l’armée a officialisé ces restrictions en installant une barrière métallique permanente en travers de la route. Cette barrière est désormais souvent verrouillée la nuit et reste fréquemment fermée pendant des heures en journée. Bien que ce soient généralement des soldats qui s’en chargent, des habitants ont indiqué que des colons s’en chargeaient également eux-mêmes.
Lorsque la barrière est fermée, il n’existe aucun itinéraire alternatif. Les familles attendent des heures dans leurs véhicules ; les malades ou les blessés sont contraints de poursuivre leur chemin à pied ; et les camions transportant des aliments pour animaux doivent décharger leur cargaison au niveau de la barrière afin que les provisions puissent être acheminées par tracteur vers les communautés situées de l’autre côté.
Les habitants affirment que cette barrière est également devenue un signe de mauvais augure : à plusieurs reprises, elle a été fermée peu avant que des colons ne pénètrent dans le village pour l’attaquer. Au fil du temps, expliquent-ils, sa fermeture en est venue à signifier qu’une nouvelle attaque pourrait être imminente.
Au-delà de ces restrictions immédiates, le village lui-même est confronté à la menace permanente de démolition, chaque maison et chaque construction du village faisant l’objet d’un arrêté de démolition. L’équipe juridique des habitants a déposé un plan d’aménagement global visant à obtenir la reconnaissance officielle du village et tente d’obtenir un gel des arrêtés de démolition en cours pendant l’examen de ce dossier.
La première audience a eu lieu le 18 mars, bien que les habitants eux-mêmes aient été empêchés d’y assister pour des raisons de "sécurité". L’affaire a ensuite été reportée à trois reprises : d’abord au 18 juin, puis au 18 juillet, et plus récemment au 8 septembre.
Les habitants affirment avoir présenté des titres de propriété foncière ainsi qu’un projet d’aménagement complet démontrant qu’Umm Al-Khair n’est pas un campement temporaire ou informel, mais un village établi de longue date, doté de logements, de routes, d’équipements publics et de terres agricoles, qui devrait être officiellement reconnu.
Si les ordres de démolition sont exécutés, environ 300 Palestiniens perdraient leur logement. Les habitants craignent également qu’on les empêche d’ériger des tentes ou des abris d’urgence après une démolition, rappelant la confiscation ou la destruction de structures temporaires dans d’autres communautés palestiniennes.
Pourtant, alors même qu’ils sont confrontés à la perspective de perdre leur village, les habitants sont déterminés à préserver la mémoire d’Awdah.
La cérémonie d’anniversaire comprenait le lancement d’un livre intitulé « Que ta mémoire soit une révolution » rassemblant des messages d’amis et de collègues, la projection d’un documentaire de 30 minutes sur sa vie, ainsi que le dévoilement d’un mémorial à l’endroit où il a été abattu, présentant des œuvres d’art, des photographies et des textes sur sa vie. Plusieurs projets communautaires portant le nom d’Awdah sont également en cours, notamment une bibliothèque, un dispensaire et une fontaine commémorative sur le lieu de la fusillade.
« Nous mettons en place un centre de premiers secours et lui donnons le nom d’Awdah » a déclaré Khalil. « Lorsqu’il a été abattu, il n’y avait pas de centre de soins dans le village. Nous ne voulons pas qu’une autre famille se retrouve dans la même situation, sans assistance médicale immédiate. »
Pour la veuve d’Awdah, Hanadi Hathaleen, cet anniversaire a toutefois été l’occasion de se rappeler une absence qui continue de marquer chaque aspect de sa vie.
« Cette année marque l’anniversaire de la pire épreuve de ma vie » a-t-elle déclaré. « Il manque à mon coeur plus que les mots ne peuvent l’exprimer. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment nous l’avons perdu. Quand on perd quelqu’un qu’on aime, on a l’impression de perdre une partie de soi-même. »
« Depuis qu’Awdah a été tué, toute la couleur a disparu de nos vies » a poursuivi Hanadi. « J’ai l’impression de ne vivre désormais que pour élever nos enfants. Il nous manque dans chaque détail de la vie quotidienne - quand nous sommes assis ensemble, quand nous partageons un repas, et à chaque instant qui passe. » Leurs enfants, a-t-elle ajouté, posent encore des questions sur leur père et sont terrifiés chaque fois que des soldats font une descente dans le village ou que des colons attaquent.
Traduction : AFPS




