Photo : Le militant espagnol Saif Abu Keshek est soumis aux procédures arbitraires d’Israël après l’interception de la flottille, 7 mai 2026 © Euro-Med Monitor
« On m’a menotté avec brutalité et on m’a forcé à m’allonger face contre terre », commence Saif Abu Keshek, en racontant les mauvais traitements qu’il a subis aux mains des forces israéliennes après avoir été enlevé à bord d’une flottille en route vers Gaza dans les eaux internationales.
Abu Keshek, ressortissant espagnol d’origine palestinienne, faisait partie des dizaines de militants participant à la Global Sumud Flotilla (GSF) — une mission humanitaire composée de 22 bateaux et d’environ 180 militants cherchant à briser le siège israélien sur Gaza et à acheminer de l’aide à la population civile de l’enclave au milieu du génocide en cours.
Mais le 30 avril, la flottille a été interceptée par la marine israélienne dans les eaux internationales au large des côtes grecques.
Abu Keshek et le militant brésilien Thiago Ávila ont été arrêtés et emmenés en Israël pour y être interrogés, tandis que les autres militants ont été transférés sur l’île grecque de Crète puis libérés.
L’Espagne, le Brésil et les Nations unies avaient tous appelé à la libération rapide de ces hommes après que leur détention eut suscité une indignation générale.
« De leur enlèvement en eaux internationales à leur détention illégale en isolement total, en passant par les mauvais traitements qu’ils ont subis, les actions des autorités israéliennes constituaient une attaque punitive contre une mission purement civile », a déclaré Adalah, l’organisation de défense des droits humains qui représentait les deux hommes, après leur libération.
« Le recours à la détention et aux interrogatoires contre des militants et des défenseurs des droits de l’homme constitue une tentative inacceptable de réprimer la solidarité mondiale avec les Palestiniens de Gaza. »
Abu Keshek et Ávilla ont tous deux été libérés et expulsés dimanche.
Des partisans en liesse scandant « Vive la flottille » et agitant des drapeaux palestiniens l’ont accueilli dimanche à l’aéroport El Prat de Barcelone.
Mais cette liberté est intervenue après près de deux semaines de ce qu’Abu Keshek décrit comme des traitements violents, l’isolement et l’intimidation psychologique.
Torture et résistance
L’activiste de la flottille palestinienne n’avait pas l’intention de se rendre à Gaza, mais il a tout de même été enlevé et maintenu en isolement cellulaire pendant 12 jours par les forces israéliennes.
« Je suis resté en isolement cellulaire jusqu’à ce qu’ils me transfèrent sur un autre navire. Je pense que c’était un sous-marin. Il était vraiment immense, et j’ai dû monter des escaliers de corde jusqu’à atteindre le sommet, où ils m’ont pris en photo », raconte Abu Keshek à The New Arab, alors qu’il se remémore la torture physique et émotionnelle, sa grève de la faim silencieuse et sans eau, ainsi que sa résilience à continuer de se battre pour la libération, même dans les conditions les plus difficiles.
Après avoir demandé qu’on lui retire les menottes en raison d’une blessure, la pression s’est intensifiée, et Abu Keshek s’est retrouvé menotté quatre fois.
« Il y en avait deux aux jambes et deux aux bras, et j’avais les yeux bandés », raconte-t-il.
On lui a dit qu’il était là pour « avoir soutenu des ennemis en temps de guerre et avoir eu des contacts avec des agents étrangers », précisant qu’il n’avait pas été officiellement inculpé, mais qu’il s’agissait là des « accusations de l’enquête ».
Abu Keshek a décrit de multiples transferts vers et depuis le tribunal, sans la présence suffisante d’un avocat.
« Pour moi, ce processus s’apparentait à de la torture à cause de ces menottes très serrées », a-t-il déclaré.
Dès son arrivée sur le premier navire de la marine, Abu Keshek a entamé une grève de la faim aux côtés de 61 autres militants à bord.
Après une semaine d’isolement cellulaire, il a intensifié son action en s’abstenant non seulement de manger, mais aussi de boire de l’eau et de parler.
« Dès le premier instant, cette expérience est une question de domination. Qui a le pouvoir sur vous ? Et c’est quelque chose qu’ils me rappelaient à chaque instant de ma détention… me rappelant qui a le pouvoir de décider combien de temps je resterai ici », explique Abu Keshek à The New Arab.
L’activiste a expliqué que, sentant le pouvoir des forces israéliennes se renforcer, il y voyait l’occasion d’intensifier pacifiquement chaque étape de la grève.
D’abord, il a cessé de manger ; puis il a cessé de parler ; enfin, il a cessé de boire de l’eau.
« [La grève de la faim sans eau ni parole] était l’une des rares choses que je pouvais faire pour conserver un certain niveau de contrôle, de détermination et de résilience », a-t-il ajouté.
La « campagne de propagande » d’Israël
En tant que Palestinien et figure de proue de la Global Sumud Flotilla, Abu Keshek a déclaré qu’il était pleinement conscient qu’il pouvait devenir une cible pour les autorités israéliennes.
À l’origine, il n’avait pas l’intention de naviguer jusqu’à Gaza, mais prévoyait plutôt de quitter la flottille en Turquie avant que le risque d’interception n’augmente de manière significative.
Selon Abu Keshek, les autorités israéliennes avaient déjà lancé l’année dernière ce qu’il a qualifié de campagne de propagande « très forte » contre le mouvement, tentant de le présenter, lui et la GSF, comme liés au « terrorisme ».
Il a déclaré que les accusations selon lesquelles il serait affilié au Hamas étaient devenues l’un des principaux arguments utilisés pour prolonger sa détention.
Abu Keshek a fermement rejeté ces allégations, les qualifiant de « totalement fausses », ajoutant que sa libération elle-même contredisait ces accusations.
« Le fait que je sois ici — vivant et hors de prison — en est la preuve vivante », a-t-il déclaré. « Car nous savons comment fonctionne Israël. »
Il a ajouté : « Si l’une de ces accusations avait été vraie, je n’aurais pas revu la lumière du jour. Ils m’interrogeaient sans cesse sur la dernière fois où j’avais rendu visite à ma famille en Palestine, même si cela remontait à trois ou quatre ans. »
L’implication de sa famille dans sa détention s’est étendue bien au-delà de la cellule.
Lors d’un discours prononcé lors d’une assemblée du GSF à Marmaris, il a déclaré que pendant qu’il était en prison, un drone survolait la maison de sa famille en Espagne, où il vit désormais.
Abu Keshek a déclaré à The New Arab que, plutôt que de l’interroger tout au long de sa détention, les forces israéliennes s’étaient beaucoup plus attachées à lui imposer leur point de vue.
« Ils croient vraiment à la propagande qu’ils diffusent. C’est leur compréhension de la situation, leur perception des différentes réalités… pour eux, leur façon de voir les choses est la bonne. Il n’y a pas d’occupation… la Palestine n’existe pas », a expliqué Abu Keshek.
« Et c’est très difficile parce qu’on veut répondre, mais en même temps, on veut garder son calme et ne pas se laisser entraîner dans une dispute qu’ils utiliseront contre nous. Ce n’est pas agréable d’être traité de terroriste, d’être qualifié de terroriste alors qu’on mobilise la société civile et que ce sont là nos valeurs », a-t-il poursuivi.
« J’ai grandi dans un camp de réfugiés [à Naplouse], et j’ai vu mon père être emmené loin de chez nous. J’ai reçu une balle au visage alors que je jetais des pierres sur les forces israéliennes quand j’étais enfant, et j’ai encore la cicatrice au menton. Toute cette expérience a été ma motivation pour me battre dans ce combat plus large », confie-t-il à The New Arab.
« Puis j’ai eu mes trois enfants et je voulais une vie différente pour eux. Mais je dois me battre pour leur vie. Personne ne va la leur offrir. Alors quand vous devez faire face à tout cela, et que vous êtes assis sur une chaise pendant des heures, qu’on vous dit que vous êtes un criminel parce que vous voulez une vie meilleure. Ça vous frappe, ça vous frappe de plein fouet », a révélé Abu Keshek.
L’activiste explique que le traitement psychologique et physique qu’il a subi dans une prison israélienne n’était pas seulement une forme de torture mentale pour lui, mais aussi une tentative d’affaiblir l’ensemble du mouvement.
« Leur approche consistait à dire : “On prend ces deux personnes. On les brise, on criminalise les mouvements, et on sème le chaos” », a-t-il déclaré.
Le mouvement continue
Alors que la flottille s’apprête à quitter la Turquie pour la dernière étape de son voyage vers Gaza dans les prochains jours, Abu Keshek explique qu’il poursuivra son travail sur la terre ferme.
Il suggère que naviguer est en fait complémentaire à la cause, mais que la mobilisation sur la terre ferme est tout aussi importante.
« Naviguer est une méthode. En tant que mouvement, nous utilisons de multiples stratégies pour organiser des grèves, travailler avec les syndicats et nous organiser politiquement. Ainsi, nous mobilisons chaque recoin du monde pour en faire un levier de pression politique », a-t-il déclaré.
« La seule raison pour laquelle je suis assis ici aujourd’hui, c’est que ces outils fonctionnent. »
Compte tenu de l’attention médiatique dont bénéficiera le mouvement tout au long de la prochaine étape de la traversée, Abu Keshek souligne l’importance de maintenir l’attention sur la Palestine.
Au sujet des violences infligées par les forces israéliennes, il déclare : « Il est très important de ne pas minimiser les expériences vécues par les Palestiniens… nous devons saisir chaque occasion pour parler de ce qui se passe en Palestine. »
En continuant à mettre les voix palestiniennes au centre du récit de la flottille, « nous pouvons transformer la violence et l’agression des gouvernements sionistes en l’une de nos forces. »
Il ne s’agit pas seulement de la Palestine, mais d’un combat qui s’étend au monde entier, a-t-il ajouté, en déclarant : « Nous devons garder à l’esprit que le travail de solidarité que nous accomplissons n’est pas un événement ponctuel. C’est un acte permanent, ce qui signifie que nous sommes ici aujourd’hui non pas dans le seul but de naviguer, mais dans le but de continuer à travailler ensemble aussi longtemps qu’il le faudra, non seulement pour la Palestine mais [pour la libération] de toute l’humanité. »
Alice Chapman est une journaliste indépendante originaire du Royaume-Uni qui s’intéresse particulièrement aux réalités de terrain et aux histoires humaines. Elle s’efforce de jeter un pont entre la politique et l’humanité, en donnant la parole à ceux qui sont les plus touchés par les conflits politiques.
Alice faisait également partie des militants de la flottille arrêtés par les forces israéliennes
Traduction : AFPS




