Photo : L’armée israélienne incendie les tentes des déplacés palestiniens à Khan Younis, 8 octobre 2026 © Quds News Network
Ahmed Ishtaiwi possède six chaises. Elles sont bon marché, en plastique et abîmées, mais elles comptent parmi les biens les plus précieux de ce chauffeur et mécanicien de 43 ans.
Ishtaiwi vit dans une tente près de Deir al-Balah, dans le centre de Gaza, avec ses deux filles. Leur ancienne maison se trouve loin au nord, dans la ville désormais en ruines de Beit Lahiya, inhabitable et inaccessible.
« Quand je m’assois sur ces chaises, je me souviens d’être assis dans le jardin chez moi, en train de prendre mon petit-déjeuner et de boire du thé. Elles me rappellent la vie que j’y menais », a-t-il déclaré la semaine dernière.
Ce mercredi marque l’anniversaire de l’incursion menée le 7 octobre 2023 par des militants du Hamas dans le sud d’Israël, qui a fait 1 200 morts, pour la plupart des civils, et déclenché une offensive militaire israélienne implacable qui a coûté la vie à 73 000 Palestiniens, en grande majorité des civils, en a blessé bien d’autres et a réduit en ruines de vastes portions de Gaza.
Lorsque Layan al-Jbour, une adolescente de 15 ans originaire de la ville de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, tente de mettre un peu d’ordre dans l’abri de fortune surpeuplé qu’elle partage avec ses parents, ses frères et ses sœurs à al-Mawasi, une bande côtière située à l’extrémité sud de la bande de Gaza, elle se remémore la vie d’avant la guerre.
« Quand je range la tente, je me souviens de notre maison et de la façon dont je la rangeais. Je me souviens de ma chambre et de la façon dont je faisais mon lit. Quand je mets un drap sur une table et que j’arrange la literie, l’endroit ressemble à notre ancienne maison », a déclaré Layan al-Jbour.
« Nous n’avons pratiquement rien emporté de chez nous. Nous avons tout laissé derrière nous, et la seule chose que j’ai prise, c’est mon cartable. C’est ce que j’ai de plus précieux aujourd’hui. Ça me rappelle tellement mes années d’école. J’adorais aller à l’école et y retrouver mes amis. »
Partout à Gaza, les Palestiniens décrivent un quotidien semé d’embûches auxquelles rien dans leur vie d’avant ne les avait préparés : pénurie d’eau et de nourriture nourrissante, soins de santé minimaux, maladies, chômage, effondrement économique et menace permanente de mort ou de blessures.
Malgré un cessez-le-feu conclu il y a un an, les frappes aériennes israéliennes se poursuivent. Des Palestiniens qui se sont approchés de la « ligne jaune » séparant Gaza en zones contrôlées par l’armée israélienne et par le Hamas ont été abattus. Au cours de l’année écoulée, le bilan total des victimes s’est alourdi de 1 400 personnes supplémentaires.
Ces derniers jours, les attaques israéliennes se sont intensifiées, tuant au moins deux Palestiniens à Gaza mardi, selon les autorités sanitaires. L’armée israélienne a déclaré que les frappes visaient des militants.
Mercredi, les équipes médicales de Gaza ont indiqué qu’au moins deux Palestiniens avaient été tués et que d’autres avaient été blessés lors de frappes aériennes à Beit Lahiya et à Khan Younis.
« C’est ce que nous redoutions… un cessez-le-feu qui n’en est pas vraiment un », a déclaré un travailleur humanitaire international désormais basé à Amman, en Jordanie, qui a travaillé à Gaza pendant une grande partie du conflit. « La vie quotidienne est horrible. Les gens n’ont plus faim, mais ils souffrent toujours de malnutrition. Notre personnel local nous dit qu’il ne s’agit là que de la prochaine étape du conflit. »
Ramiz Alakbarov, coordinateur humanitaire de l’ONU pour le Territoire palestinien occupé, a déclaré le mois dernier devant le Conseil de sécurité de l’ONU que, malgré l’augmentation des livraisons entrant à Gaza, la situation sanitaire restait critique, avec « des maladies infectieuses […] qui se propagent largement dans les sites d’accueil surpeuplés, où les conditions d’approvisionnement en eau, d’assainissement et d’hygiène sont insuffisantes ».
Selon M. Alakbarov, le financement insuffisant des opérations de secours a aggravé « les pénuries de matériel médical, de carburant et, plus généralement, la réponse humanitaire », tandis que « les restrictions imposées par Israël à l’entrée de produits humanitaires essentiels » ralentissaient les préparatifs en vue de l’arrivée du froid.
Les autorités israéliennes nient l’existence de pénuries et affirment que des approvisionnements suffisants parviennent à Gaza, avec plus de 600 camions entrant chaque jour sur le territoire.
Saleh Kilani, 70 ans, originaire de Beit Lahiya, possédait une ferme et des oliviers avant la guerre. « À cette période de l’année, je pressais environ 60 récipients d’huile d’olive. Mais j’ai tout perdu, ça aussi. Si je retourne chez moi, je risque de mourir, et si je retourne à ma ferme, je risque de mourir aussi. Ce n’est pas une vie. Nous sommes épuisés et nous avons perdu tout espoir. »
Kilani a déclaré que la vie d’avant le conflit lui semblait très lointaine. « Avant, on ne s’étonnait jamais de voir des orangers et des pêchers, des champs verdoyants, des raisins et des figues. Tout cela faisait tout simplement partie de notre vie. Aujourd’hui, quand on les voit, on est surpris », a-t-il ajouté.
Le Hamas, qui a rapidement rétabli son autorité sur les 2,3 millions de Palestiniens vivant dans le tiers de la bande de Gaza qui n’est pas sous le contrôle de l’armée israélienne, a remis en place une administration rudimentaire qui assure un enseignement irrégulier, quelques services de santé et une présence policière limitée, fondée sur la dissuasion par le biais de sanctions souvent arbitraires.
Le plan de Donald Trump visant à mettre définitivement fin à la guerre à Gaza est au point mort, peu de progrès ayant été réalisés pour désarmer le Hamas, garantir le retrait des troupes israéliennes et entamer l’immense tâche de reconstruction.
« Ma plus grande crainte est que cette situation perdure. Nous traversons une période qui ne peut être qualifiée ni de guerre ni de paix », a déclaré Kilani.
Le seul moment où Esraa Abu Taiba se souvient de sa vie d’avant la guerre, c’est lorsqu’elle peut exercer son ancien métier : celui d’esthéticienne.
Cette jeune femme de 26 ans vivait à Bani Suheila, une ville située à l’est de Khan Younis et qui se trouve désormais dans la zone contrôlée par Israël. Parmi ses cinq frères, deux ont été tués pendant le conflit, deux ont été blessés et un fait partie des plus de 1 500 Palestiniens de Gaza actuellement détenus en Israël.
« Avant la guerre, ma vie était tranquille et agréable », a-t-elle déclaré. « Je pouvais aller où je voulais sans crainte ni restriction. Nous vivions dans notre propre maison. Nous avions une machine à laver, un robinet et un jardin. La maison nous appartenait et nous y vivions confortablement.
« Aujourd’hui, nous vivons dans une tente. Notre survie dépend de l’eau que nous allons chercher et de la nourriture que nous recevons à la cuisine communautaire. Un camion-citerne s’arrête au bout de la rue et… c’est moi qui vais la chercher, car ma mère ne peut pas la porter. »
Comme la plupart des Palestiniens de Gaza, sa famille a été déplacée à plusieurs reprises pendant le conflit et a tout perdu de son ancienne maison – à l’exception d’une clé, que sa mère garde précieusement.
« La seule chose que je continue à faire de mon ancienne vie, ce sont quelques soins de beauté. Je coupe les cheveux des filles dans les tentes autour de nous et je les maquille pour les mariages », explique Abu Taiba.
« Cela me ramène à une période belle et heureuse de nos vies, lorsque nous célébrions les mariages et autres occasions joyeuses avant la guerre. Cela m’éloigne de la misère que nous vivons, même si ce n’est que pour un court instant. »
Traduction : AFPS




