Photo : Manifestation contre Eurosatory, 30 mai 2024 © AFPS
Ces dernières années, de plus en plus de gouvernements ont commencé à reconnaître que les paroles seules ne suffiraient pas à tenir Israël responsable de ses crimes contre les Palestiniens. L’une des réponses les plus évidentes à cette prise de conscience a été une pression croissante en faveur d’une restriction du commerce militaire avec Israël — une revendication qui a également été un slogan central des manifestations pro-palestiniennes à travers le monde.
Les images de bombes portant des numéros de série américains, de moteurs de chars de fabrication allemande et de composants fabriqués en Europe, retrouvés sur les lieux de massacres d’hommes, de femmes et d’enfants palestiniens, ont mobilisé les populations pour qu’elles exigent de leurs gouvernements qu’ils mettent fin à leur complicité dans les campagnes militaires d’Israël. Et ces efforts ont commencé à porter leurs fruits.
Depuis le début du génocide perpétré par Israël à Gaza en octobre 2023, deux douzaines de pays ont annoncé leur intention de suspendre ou de restreindre les transferts d’armes vers la puissance occupante. Au cours de la seule année écoulée, alors même que perdait du terrain le soi-disant cessez-le-feu entre Israël et le Hamas qui avait débuté en octobre 2025, l’Espagne, le Royaume-Uni et les Philippines ont annulé des contrats avec des entreprises d’armement israéliennes.
Pourtant, alors que l’attention internationale s’est largement concentrée sur les entreprises et les gouvernements étrangers fournissant des armes à Israël, on s’est beaucoup moins intéressé au flux d’armes dans le sens inverse : les propres exportations militaires d’Israël. Au cours de la même période, l’industrie de la défense du pays a considérablement développé ses ventes à l’étranger, générant des milliards de dollars de recettes pour les entreprises israéliennes — et, surtout, pour l’État lui-même.
Il peut sembler déplacé d’aborder cette période sous l’angle financier alors que des dizaines de milliers de Palestiniens ont été tués et que le bilan ne cesse de s’alourdir. Mais la capacité d’un État à mener une guerre prolongée dépend en grande partie de sa capacité à la financer. Si les embargos sur les armes visent à limiter la capacité d’Israël à faire la guerre, alors les fonds qui affluent dans le pays grâce aux exportations d’armes doivent faire l’objet d’une attention tout aussi rigoureuse.
Les campagnes militaires sont extrêmement coûteuses ; celles qui s’étendent sur plusieurs années, à l’image de l’offensive génocidaire menée par Israël contre Gaza, le sont encore davantage. On estime que les deux ans et demi de guerre menés par Israël ont coûté à l’État plus de 100 milliards de dollars, un montant qui englobe l’achat de munitions et d’armes, les dépenses liées au personnel militaire, l’indemnisation des biens endommagés et d’autres dépenses liées à la guerre.
L’industrie de l’armement israélienne a contribué à reconstituer une partie de ces ressources. Plusieurs des principaux fabricants d’équipements de défense du pays sont des entreprises publiques, ce qui signifie qu’une partie de leurs bénéfices peut être directement reversée aux caisses de l’État. En 2025, Israel Aerospace Industries (IAI) a versé à l’État près de 700 millions de dollars de dividendes cumulés, y compris les paiements dus au titre des années précédentes. Rafael, quant à elle, a versé 121 millions de dollars à l’État cette année-là, après avoir versé près de 100 millions de dollars en 2024, tandis que la plus petite entreprise publique, Tomer Industries, a apporté 5,5 millions de dollars supplémentaires.
Les dividendes ne constituent toutefois qu’un des moyens par lesquels ce secteur génère des recettes pour l’État. Les entreprises de défense, qu’elles soient publiques ou privées, s’acquittent d’un impôt sur les sociétés ; les plus grandes entreprises militaires israéliennes ont ainsi versé environ 1 milliard de NIS (environ 335 millions de dollars) au titre de l’impôt sur les sociétés en 2024. Et comme une part substantielle des recettes fiscales d’Israël provient des impôts sur le travail, cette contribution va bien au-delà des seuls bénéfices des entreprises. D’après les rapports publics des entreprises, l’emploi chez Elbit Systems, IAI et Rafael aurait généré 8,6 milliards de NIS supplémentaires au titre de l’impôt sur le revenu et des charges sociales, portant ainsi les recettes fiscales annuelles totales de l’État liées à ces entreprises à environ 9 à 10 milliards de NIS.
L’importance croissante des exportations militaires apparaît encore plus clairement lorsqu’on la compare aux performances de l’économie d’exportation israélienne dans son ensemble. Entre 2022 et 2024, les exportations totales de biens d’Israël ont chuté d’environ 13,4 milliards de NIS, selon le Bureau central des statistiques, reflétant un ralentissement économique plus général marqué par des pertes dans le secteur agricole et une pression croissante liée aux boycotts internationaux. Au cours de la même période, cependant, les exportations de matériel de défense ont augmenté d’environ 7 milliards de NIS, selon le SIBAT, la direction de la coopération internationale en matière de défense du ministère de la Défense.
En d’autres termes, la croissance des exportations d’armes a compensé près de 52 % de la baisse des autres exportations de biens d’Israël au cours de ces deux années. À un moment où la conduite d’un génocide à Gaza a imposé des contraintes extraordinaires à l’économie israélienne, l’industrie de la défense est devenue une source de plus en plus indispensable de recettes étrangères, de recettes fiscales et de versements directs à l’État.
La réserve d’exportation
Quelques jours après le 7 octobre, des équipes d’intervention rapide des communautés juives de Haute Galilée ont ouvert des caisses noires contenant des fusils flambant neufs, livrés directement par le fabricant d’armes israélien EMTAN Karmiel. Selon le site d’investigation Shomrim, elles ont été surprises de constater que ces armes portaient « un emblème de police en relief provenant d’un pays asiatique ».
Cet épisode résultait d’un accord conclu dans le chaos qui a suivi l’attaque menée par le Hamas. Dès le lendemain, quatre fabricants d’armes israéliens ont gagné un nouveau client national : le ministère de la Sécurité nationale, dirigé par Itamar Ben Gvir. Pour répondre à la demande sans précédent d’armes légères en Israël, ces entreprises ont détourné des armes initialement destinées à des acheteurs étrangers pour les livrer au ministre d’extrême droite.
Mais la politique sous-jacente remonte bien avant le 7 octobre. L’une des leçons les plus marquantes qu’Israël a tirées de la guerre du Yom Kippour de 1973 était qu’il avait besoin d’une industrie de l’armement nationale beaucoup plus importante, capable de répondre aux besoins de l’armée lors d’une guerre majeure et inattendue. Or, le maintien d’une capacité de production à cette échelle ne pouvait se justifier par les seuls besoins courants de l’armée — même en tenant compte des armes nécessaires pour maintenir l’occupation israélienne des territoires palestiniens en Cisjordanie et à Gaza.
Les marchés d’exportation ont apporté la solution. Ils ont permis aux fabricants israéliens de maintenir leurs usines en activité entre deux offensives de grande envergure, tout en conservant la capacité de réorienter rapidement la production vers l’armée israélienne lorsque la demande augmentait soudainement.
Cette logique reste aujourd’hui au cœur de l’industrie de défense israélienne. Comme l’a expliqué le contrôleur de l’État en 2012, les exportations militaires contribuent à préserver « l’infrastructure industrielle, le savoir-faire et le capital humain » nécessaires pour conférer à l’armée israélienne « un avantage qualitatif unique ». Elles servent également ce que le contrôleur a décrit comme « les intérêts politiques, stratégiques et économiques de l’État d’Israël ».
Ce même principe s’étend au-delà des armes légères pour englober des systèmes défensifs et offensifs plus avancés. La production israélienne de missiles intercepteurs, par exemple, a été étendue grâce à une nouvelle chaîne de fabrication de missiles Arrow mise en service en 2024 afin d’honorer une vente majeure à l’Allemagne. Bien que l’accord ait été signé avant octobre 2023, cette capacité de production supplémentaire a également renforcé la capacité d’Israël à reconstituer ses propres stocks pendant la guerre.
Et en janvier 2024, le site d’information financière israélien Calcalist a rapporté que les fabricants d’armes israéliens avaient reporté des livraisons d’armes d’une valeur d’environ 1,5 milliard de dollars destinées à des clients étrangers. Ces livraisons retardées comprenaient, selon les informations, des mortiers, des munitions et des pièces de rechange pour chars, des systèmes de défense aérienne, des armes légères et d’autres équipements — autant de matériel qui pourrait, à la place, être affecté en priorité aux besoins militaires nationaux.
C’est là l’une des fonctions plus larges des exportations d’armes israéliennes. En achetant des armes et des composants israéliens, les clients étrangers ne se contentent pas d’enrichir les fabricants d’armes et leurs actionnaires. Leurs commandes permettent de maintenir les chaînes de production, l’expertise technique, la main-d’œuvre qualifiée et la capacité industrielle qui peuvent être réorientées vers les propres besoins militaires d’Israël en temps de guerre. Ce faisant, ils contribuent à maintenir l’infrastructure militaro-industrielle qui sous-tend l’offensive génocidaire d’Israël contre Gaza, son invasion du Liban et sa capacité à mener de futures guerres.
Des armes sans frontières
Si les exportations d’armes sont aussi essentielles à la capacité de guerre d’Israël que les importations d’armes, alors les pays qui cherchent à se défaire de leur complicité dans les crimes israéliens ne peuvent pas se contenter de cesser de vendre des armes à Israël — ils doivent également cesser de lui en acheter. Dans la pratique, cependant, cela est plus facile à dire qu’à faire.
L’industrie mondiale de l’armement repose sur des chaînes d’approvisionnement profondément intégrées. Un seul système d’armement — un avion de chasse, un char ou un système de défense aérienne — peut contenir des composants et des technologies produits par des entreprises de plusieurs pays. Les gouvernements peuvent donc mettre fin à leurs achats directs auprès d’entreprises israéliennes tout en continuant à acheter des armes intégrant de la technologie israélienne, ce qui continue à générer des revenus pour l’industrie de la défense israélienne.
La Norvège s’est heurtée à cette réalité après avoir décidé à la fois de cesser de vendre des armes à Israël et de ne plus acheter d’armes de fabrication israélienne. « Nous ne vendons pas d’armes à Israël, et nous n’achetons pas de systèmes d’armes israéliens autonomes », a déclaré en avril le ministre de la Défense, Tore O. Sandvik. Mais il a immédiatement ajouté qu’il serait « totalement hors de question » d’exclure les composants de fabrication israélienne intégrés dans des systèmes d’armes étrangers plus vastes. Selon lui, cela « rendrait totalement impossible le renforcement des forces de défense », tout en rendant l’intégration au sein de l’OTAN considérablement « très difficile ».
Les coentreprises — sociétés ou projets détenus et exploités conjointement par des entreprises de différents pays — rendent la frontière encore plus difficile à tracer. L’Espagne, la Croatie et la Slovénie ont toutes déclaré soutenir un embargo sur les armes à destination d’Israël, incluant des restrictions tant sur les importations que sur les exportations. Pourtant, ces trois pays ont tous acheté le missile EuroSpike, une version européenne du missile Spike de Rafael, produite dans le cadre d’une coentreprise entre l’entreprise publique israélienne et les sociétés allemandes Rheinmetall et Diehl Defence. Ces missiles sont certes fabriqués en Europe, mais leur vente génère tout de même des revenus pour l’un des plus grands fabricants d’armes publics d’Israël.
Le financement européen de l’industrie militaire israélienne ne se limite pas à l’achat d’armes. Israël est membre associé du programme de recherche « Horizon Europe » de l’Union européenne, ce qui permet aux universités, instituts de recherche et entreprises technologiques israéliens d’accéder au budget de recherche de l’Union, d’un montant de 95,5 milliards d’euros. Depuis 2021, au moins dix entreprises militaires israéliennes — dont Elbit Systems, IAI, Rafael et Aeronautics Defense Systems — ont reçu collectivement au moins 34,95 millions d’euros de subventions de recherche de l’UE pour des projets de développement d’armes.
Le problème est donc bien plus complexe que la simple suspension des livraisons d’armes à Israël pendant une guerre particulière. Depuis des décennies, les entreprises de défense israéliennes se sont intégrées dans les chaînes d’approvisionnement internationales, les coentreprises et les réseaux de recherche financés par des fonds publics. Ces relations continuent de générer de l’argent, de l’expertise et des capacités industrielles, même lorsque les transferts directs d’armes sont suspendus.
Briser le cercle vicieux
Lors de la campagne menée par Israël à Gaza en 2008-2009, le Royaume-Uni, la Belgique et la Norvège ont tous suspendu ou révoqué certaines licences d’exportation vers Israël. La Norvège a été le seul de ces trois pays à ne pas revenir par la suite à sa politique antérieure. Lors de l’offensive de 2014 contre Gaza, le gouvernement britannique a de nouveau réexaminé ses licences d’armement et menacé de les suspendre. Et alors que le génocide se poursuit à Gaza, le Royaume-Uni et la Belgique ont une nouvelle fois imposé des restrictions sur les exportations militaires en 2024.
La tendance qui se dessine est celle de sanctions imposées uniquement lorsque la violence israélienne atteint un niveau rendant la poursuite de la coopération militaire politiquement intenable, puis abandonnées dès que l’agression immédiate s’atténue. De telles mesures n’ont guère contribué à mettre fin à ces campagnes en temps réel, et encore moins à démanteler les relations et les infrastructures qui facilitent celles à venir.
Cela ne signifie pas pour autant que le désinvestissement ou les embargos sur les armes soient inefficaces. Cela signifie simplement que la coopération militaire ne peut être considérée comme un processus qui commence lorsque la guerre éclate et qui prend fin dès qu’un cessez-le-feu est déclaré. Les gouvernements ne peuvent pas se contenter d’appuyer sur un bouton pour suspendre leur complicité pendant que les bombes tombent, puis reprendre leurs activités comme si de rien n’était dès que l’attention internationale se porte ailleurs.
Une coentreprise, une subvention de recherche ou un contrat d’approvisionnement conclu des années avant une guerre peut impliquer un gouvernement étranger dans des crimes de guerre commis des décennies plus tard — et lui permettre de soutenir matériellement l’infrastructure qui les sous-tend. La distinction que font les gouvernements entre la guerre d’extermination menée par Israël à Gaza et la violence prétendument plus courante de l’occupation, de l’apartheid et du siège occulte cette continuité. La recherche militaire, le financement et la coopération industrielle maintenus pendant ces années prétendument plus calmes sont précisément ce qui permet à Israël d’intensifier sa violence jusqu’à des niveaux génocidaires — et de mieux résister aux sanctions imposées une fois que cette violence atteint sa forme la plus extrême.
Il n’existe pas de véritable « temps de paix » sous une occupation militaire persistante. Il est particulièrement important que le mouvement de libération palestinien le fasse valoir aujourd’hui. Alors que l’attention mondiale sur Gaza s’estompe, et face à la perspective d’un gouvernement israélien en apparence plus modéré après les prochaines élections, les gouvernements étrangers pourraient saisir cette occasion pour lever les restrictions existantes, mettre en veilleuse les projets de loi et rétablir les relations militaires suspendues ou restreintes pendant le génocide.
L’argument contre une telle démarche devrait être simple : le commerce militaire avec Israël ne se contente pas d’alimenter la machine de guerre actuelle. Il soutient l’infrastructure industrielle, technologique et financière qui rendra possible le prochain génocide. Lorsque cela se produira, il sera déjà trop tard pour la démanteler.
Sahar Vardi est une militante antimilitariste israélienne et l’une des fondatrices de la « Base de données sur les exportations militaires et de sécurité israéliennes » (DIMSE), un projet qui s’oppose à l’industrie militaire et au commerce des armes en Israël.
Traduction : AFPS




