Photo : Les bombardements israéliens ont tué les journalistes d’Al Jazeera Anas Al-Sharif et Mohammed Qreiqeh, 11 août 2025 © Motasem A Dalloul
À l’occasion du premier anniversaire de la mort de notre collègue Anas al-Sharif, nous prions pour qu’il trouve la miséricorde, ainsi que tous nos collègues assassinés du réseau Al Jazeera Media Network et de la communauté journalistique de la bande de Gaza. En un jour comme celui-ci, nous ne pouvons que nous souvenir du courage, de l’audace et du dévouement d’Anas envers sa profession, son travail et sa mission.
Nous nous souvenons de sa ténacité et de sa capacité à résister à la pression dans les circonstances les plus difficiles et les plus rudes, et à poursuivre son travail sans hésitation depuis le nord de Gaza jusqu’à ce qu’il soit tué lors de la frappe aérienne israélienne qui a visé la tente d’Al Jazeera devant l’hôpital al-Shifa.
Cette attaque a coûté très cher à Al Jazeera et à la communauté journalistique de la bande de Gaza, car elle a entraîné la mort de cinq autres journalistes, parmi lesquels Mohammed Qreiqeh, correspondant d’Al Jazeera, homme courtois, créatif, calme et brillant ; les cameramen d’Al Jazeera Mohammed Noufal et Ibrahim Zaher ; ainsi que deux journalistes qui se trouvaient près de la tente, Moamen Aliwa et Mohammed al-Khalidi.
Alors que nous commémorons le premier anniversaire de leur assassinat, nous devons nous souvenir de leurs actions, de leurs vertus et de leurs qualités. Nous devons nous souvenir du rôle extraordinaire qu’ils ont joué aux côtés du reste de leurs collègues de la bande de Gaza. Nous devons nous souvenir du nouveau modèle qu’ils ont instauré dans le monde du journalisme et des médias.
Il est important d’évoquer ce modèle journalistique qu’ils ont introduit, incarné par un travail exceptionnel dans des circonstances exceptionnelles. Il a redéfini le concept de journalisme et de médias à l’ère moderne, et a redonné sa dignité à la profession ainsi qu’à sa noble mission humanitaire.
Il s’agit d’un modèle qui a vu le jour au cœur d’une guerre génocidaire, différente à tous égards de toutes celles qui l’ont précédée. Elle a débuté lorsque l’armée israélienne a bouclé la bande de Gaza, coupant complètement l’électricité et l’eau, et interrompant l’acheminement de nourriture, de soins médicaux et de produits humanitaires indispensables à plus de 2,4 millions de personnes, qui se sont retrouvées totalement isolées du monde, assiégées et soumises à un déluge de bombes, de roquettes et d’obus. Dans le même temps, les forces israéliennes ont empêché les journalistes étrangers d’accéder à la bande de Gaza, ce qu’elles continuent de faire à ce jour.
Les journalistes de la bande de Gaza ont été contraints de se déplacer et se sont retrouvés sans abri, tout comme le reste des habitants de Gaza. Ils ont dû fuir leurs foyers avec leurs familles et ont perdu leurs bureaux, qui étaient pour eux comme une seconde maison.
Mais cela ne s’est pas arrêté là. L’occupant a délibérément pris pour cible les familles des journalistes, y compris la mienne, qui a été déplacée vers un lieu que nous croyions sûr, d’après ce qu’avait annoncé l’armée israélienne.
Puis vinrent les attaques directes et délibérées contre les journalistes. Ils ont été pris pour cible alors qu’ils travaillaient sur le terrain, comme ce fut le cas pour notre collègue Ismail al-Ghoul ; alors qu’ils se trouvaient dans leurs tentes de travail, comme ce fut le cas pour le journaliste de Palestine Today Ahmed Mansour, qui a péri dans les flammes pendant la nuit après que son abri de travail eut été touché ; et même alors qu’ils se trouvaient chez eux, avec leurs familles, comme ce fut le cas pour Mohammed Abu Hatab, correspondant de Palestine TV, quelques minutes seulement après son retour à son domicile de Khan Younis, ce qui a entraîné sa mort ainsi que celle de 11 membres de sa famille.
Les journalistes hospitalisés n’ont pas non plus été épargnés. Le photojournaliste Hassan Aslih, qui recevait des soins pour une blessure antérieure, a été tué lors d’un bombardement israélien du complexe médical Nasser à Khan Younis, le 13 mai 2025.
À peine trois mois plus tard, le 25 août, Israël a attaqué ce même hôpital lors d’une effroyable frappe à double impact, tuant 22 personnes et en blessant des dizaines d’autres. Parmi les victimes figuraient cinq journalistes travaillant pour Al Jazeera et d’autres médias internationaux : Mohammad Salama, Mariam Abu Daqqa, Hussam al-Masri, Moaz Abu Taha et Ahmed Abu Aziz.
Il s’agissait d’une attaque claire et directe contre des journalistes, puisqu’elle a d’abord visé un collègue en train d’installer une caméra de Reuters sur le toit de l’hôpital, où celle-ci était habituellement positionnée pour diffuser des images en direct. Lorsque d’autres journalistes et secouristes se sont précipités sur les lieux pour évacuer les morts et les blessés, ils ont été pris par surprise par une nouvelle attaque.
Même les missions de reportage ayant obtenu l’autorisation préalable de l’armée israélienne, après coordination avec le Comité international de la Croix-Rouge, n’ont pas été épargnées par les attaques. C’est ce qui nous est arrivé, à moi et à mon collègue, le caméraman chevronné Samer Abudaqa. Le 15 décembre 2023, nous nous sommes rendus à Khan Younis pour couvrir une frappe aérienne sur une école lorsque nous avons été touchés par un missile israélien.
J’ai été blessé, mais j’ai survécu. Samer a également été blessé, mais il ne pouvait plus bouger. Il a saigné pendant six heures en attendant que l’armée israélienne autorise les ambulances à entrer pour le secourir. Lorsqu’elles ont enfin été autorisées à intervenir, elles ont découvert les corps sans vie de Samer et de trois secouristes de la Défense civile palestinienne qui nous accompagnaient lors de cette mission.
Ces attaques ont renforcé notre conviction, en tant que journalistes, que les gilets, les casques et les insignes de presse que nous portons dans l’exercice de notre métier ont fait de nous des cibles pour les avions, les chars et les tireurs d’élite des forces israéliennes, au lieu de nous servir de protection.
Il était vraiment déplorable que le monde et ses institutions internationales restent silencieux face à ces crimes de guerre. Ce silence n’était pas moins douloureux pour nous que la douleur causée par ces attaques elles-mêmes.
Même lorsque certaines parties ont commencé à publier des déclarations et des condamnations, celles-ci n’étaient pas à la mesure de ces crimes ; elles n’étaient pas suffisantes pour faire pression sur Israël afin qu’il modifie sa politique consistant à prendre pour cible les journalistes. Au contraire, elles ont laissé entrevoir l’impunité et l’ont encouragé à poursuivre ces crimes. À ce jour, Israël a tué quelque 265 journalistes. Le nombre de victimes de son génocide a atteint un quart de million de personnes.
Cela a soulevé de nombreuses questions. Comment les journalistes peuvent-ils poursuivre leur travail et rendre compte de la réalité vécue par la population au cœur d’un génocide, alors qu’ils sont incapables de parler de leurs propres souffrances ? Comment peuvent-ils faire leurs adieux chaque jour à des collègues, puis poursuivre leur mission, sachant qu’ils pourraient eux-mêmes être emportés vers le cimetière d’ici peu ?
Ce sont certes des questions difficiles. Seuls ceux qui ont vécu cette expérience, qui ont été brûlés par son feu et qui en ont payé le prix fort en connaissent les véritables réponses. C’est une expérience que ni les caméras ni les mots ne parviennent à documenter. Mais c’est, en tout état de cause, une expérience qui mérite d’être racontée.
Premièrement, parce qu’elle doit être préservée de l’oubli et de la perte en tant qu’expérience professionnelle exceptionnelle.
Ensuite, parce que le fait de la partager peut en faire une source d’inspiration pour nos collègues du monde entier, en particulier ceux qui rejoignent tout juste les rangs de cette profession.
En répondant à ces questions, il va sans dire que les événements et les guerres successifs qui ont secoué la bande de Gaza au cours du dernier quart de siècle ont formé un grand nombre de journalistes locaux dotés d’une expérience solide et intense, de très hautes qualités professionnelles et d’une incroyable capacité à travailler sous pression, fruit de cette longue et intense expérience.
Mais ce qui est le plus important, à mon sens, c’est qu’ils ont contribué à former une génération de journalistes convaincus de l’importance du travail ardu, épuisant et dangereux qu’ils accomplissent — non pas simplement comme un métier, mais comme une profession humanitaire, une noble mission et, en effet, un devoir moral et national de faire connaître les enjeux humains, les préoccupations humaines et l’incroyable injustice dont sont victimes les êtres humains dans cette partie du monde.
De plus, les journalistes, leurs familles, leurs foyers, leurs bureaux, leur passé, leur présent et leur avenir, leurs souvenirs, ainsi que tout ce qui les lie à ce lieu, sont désormais exposés à la même injustice et à la même menace d’une manière sans précédent. Cela a renforcé leur conviction quant à l’importance de leur travail et les a plongés dans un état psychologique unique.
C’est un état dans lequel les notions de mort et de vie ne se distinguent plus guère, car le journaliste, comme tout un chacun, en est venu à se sentir en insécurité — que ce soit pour lui-même, sa famille, ses collègues ou sa profession — et est hanté par l’idée qu’il est plus proche de la mort que de la vie. Et si une personne est convaincue qu’elle va inévitablement mourir, elle passera ses derniers instants à exercer le métier qu’elle aime et auquel elle croit, en embrassant son professionnalisme, son humanité, son importance, son impact et sa valeur.
Aujourd’hui, après trois ans d’un génocide qui se poursuit sous différentes formes, de différentes intensités et à différents degrés, imaginez avec moi ce qu’il en aurait été si ce rôle, cet effort et ces sacrifices n’avaient pas existé face à ce génocide. Imaginez à quoi aurait ressemblé ce génocide, son ampleur et ses limites, y compris les crimes commis contre les journalistes eux-mêmes. Et imaginez à quoi ressemblerait le monde aujourd’hui s’il n’avait pas eu connaissance des détails de ce génocide.
Il est vrai que le prix à payer a été élevé — d’une ampleur sans précédent — mais au moins, il n’a pas été payé en vain. Ce qui a été vain, ce sont les tentatives incessantes d’Israël, et de son armée, pour étouffer la vérité dans l’œuf en tuant les messagers et les soldats de la vérité et en isolant la Bande de Gaza du monde extérieur.
Non seulement Israël n’y est pas parvenu, mais ses efforts atroces pour réduire au silence les journalistes de Gaza ont fait prendre conscience au monde — ou du moins à une grande partie de celui-ci — d’une vérité : ce qui se passe est un crime contre l’humanité et un génocide infligé à un peuple assiégé.
Les journalistes qui sont encore en vie ont continué à mener à bien leur mission sans relâche, avec un niveau de professionnalisme et de compétence rarement vu. Ce qui reste le plus important à nos yeux, en tant que journalistes et en tant que victimes, à ce stade, c’est de mettre fin à ces crimes, à ce génocide.
Et pour y parvenir, il faut que les auteurs soient tenus pour responsables et punis, afin qu’ils ne continuent pas à commettre d’autres crimes, et afin que nous n’encouragions pas de nouveaux criminels à commettre de nouveaux crimes ailleurs.
L’absence de responsabilité et de sanctions signifie qu’Anas, Mohammed, Ismail, Samer, mon fils Hamza et tous nos collègues ne reposeront pas en paix dans leurs tombes. Le monde a participé à leur assassinat à deux reprises : une première fois par son silence face au crime, et une seconde fois par son silence face à l’impunité des criminels.
Wael Al-Dahdouh est le chef du bureau d’Al Jazeera à Gaza.
Traduction : AFPS




